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Mois : novembre 2017

USA, pays de la liberté ?

USA, pays de la liberté ?

Symbole des États-Unis, la statue de la Liberté accueille depuis des décennies les migrants débarquant à New York en quête d’un bout de « rêve américain ». Souvent fantasmés comme la terre de toutes les opportunités, les USA restent une nation en proie à de profondes contradictions. A l’issue d’un tour d’horizon dont vous ne ressortirez pas indemne, nous tâcherons de répondre à cette simple question : peut-on encore parler des USA comme du pays de la liberté ?

Second volet de notre série d’articles centrés sur le thème « faut-il avoir peur des États-Unis », ce billet présente le point de vue interne au pays, en s’appuyant sur sa réalité sociale. À travers notre propre expérience, nous traiterons des points positifs qui justifient le rayonnement des USA, et des difficultés qui caractérisent la société américaine.

Cet article fait suite au premier volet intitulé « Peut-on parler de démocratie aux États-Unis ».

1) Le pays de tous les possibles ?

Par bien des aspects, les États-Unis font figure de modèle. Ne leur doit-on pas les principales révolutions technologiques, de la découverte du pétrole qui a propulsé la seconde révolution industrielle et éradiqué la famine en Europe, jusqu’à internet ? Sans oublier la voiture, l’informatique, le rock’n roll, le premier homme sur la Lune, l’iPhone et les hipsters ? L’alimentation biologique, les craft beer, l’économie du partage, le kombucha, les food trucks… toutes ces merveilles ont été démocratisées aux USA avant de traverser l’Atlantique.

Image: wikipedia

Le climat économique et social encourage sans conteste l’innovation et l’entrepreneuriat. Grâce aux investissements publics colossaux dans l’enseignement supérieur et la recherche, de nombreux self-made-man ont pu changer la face du monde. On pense à Steve Jobs, qui abandonne l’université pour fonder Apple, généralise l’usage de l’ordinateur personnel avant de profiter des avancés de la recherche publique pour combiner l’écran tactile et internet dans ce qui allait devenir l’objet technologique le plus vendu au monde : le smartphone.

On pense à Elon Musk, immigré Sud-Africain parti de rien, inventeur du payement sécurisé sur internet (Paypal) et désormais à la tête de deux des entreprises les plus innovantes de ce début de millénaire : SpaceX, qui se propose de coloniser Mars et a déjà divisé par dix le coût de mise en orbite d’un satellite, et Tesla, pionnier de la voiture électrique autopilotée, de l’intelligence artificielle et des solutions solaires intégrées.

On pense à Arnold Schwarzenegger, fils d’un gendarme autrichien, ayant quitté son village pour s’imposer comme la figure historique du body-building avant de devenir homme d’affaires multimillionnaire, acteur culte de la fin du 20e siècle, ex-gouverneur de la Californie et désormais principal porte-parole dans la lutte contre le réchauffement climatique aux États-Unis.

À travers ces destins hors-norme se dessine le mythe de l’Amérique, terre de tous les possibles. C’est aussi des destins plus ordinaires, comme cet immigré canadien ayant pris sa retraite à l’âge de trente ans, grâce au demi-million de dollars épargné sur son salaire d’ingénieur informaticien. Son blog sur la finance personnelle et le lifestyle minimaliste est suivi par plusieurs millions de lecteurs réguliers. Et combien d’autres histoires, banales ou extraordinaires, ont été rendues possibles par ce pays-continent ?

Image: wikipedia

Pourtant, notre expérience personnelle de la vie aux États-Unis livre un cruel contraste. Après s’être soumis à un service d’immigration particulièrement exigeant, nous découvrons peu à peu la dictature de l’argent. Nos données personnelles sont collectées à notre insu par toutes sortes d’entreprises, en particulier les agences de notation de crédit. Or sans cet historique informatisé, impossible d’avoir une carte bancaire, de souscrire une assurance ou d’obtenir internet et l’électricité sans être surtaxé à outrance.

La liberté se limite souvent à conduire sa voiture dans les embouteillages du fait de l’absence de transports publics et de pistes cyclables, fenêtres fermées pour se protéger de la pollution. Impossible de choisir son médecin ou son dentiste. Difficile de choisir son fournisseur internet ou son contrat de location. Comparé aux nations européennes « socialistes » où nous avons vécu par le passé, le Texas ferait presque figure de dictature soviétique.

Mais ces frustrations du quotidien ne sont que des détails eu égard à ce que vivent « les minorités ».

2) Les USA face au racisme

Charlottesville, le 12 aout 2017. Le rassemblement « unite the right », organisé par des groupuscules néonazis et le Ku Klux Klan pour protester contre le déboulonnage d’une statue du général Robert Lee, dégénère rapidement en affrontements avec les anarchistes du black bloc et les militants des droits civiques de « Black lives matter ». La police s’interpose en gazant et matraquant les militants pacifistes (sic). Devant l’escalade de violence, le rassemblement est finalement interdit. La tragédie survient quelques heures plus tard, lorsqu’un militant d’extrême droite fonce dans la foule au volant de sa Dodge Charger, tuant une manifestante de Black lives matter  et en blessant dix-huit autres.

L’Amérique est sous le choc. Elle découvre l’existence de ces néonazis défilant librement dans les rues en  scandant des slogans antisémites. Le traumatisme s’aggrave lorsque Donald Trump refuse de condamner explicitement les racistes, puis prend implicitement parti pour l’extrême droite dans les jours qui suivent. De la même façon que Jean Michel Apathie et la majorité de la presse française mettent implicitement sur un pied d’égalité les factions d’extrême droite qui fomentent attentats terroristes et assassinats politiques avec les syndicalistes qui brûlent des pneus ou incendient des voitures de fonction, Donald Trump juge les militants antiracistes tout aussi responsables que les néonazis. 

Mais cette tragédie révèle une fracture bien plus profonde. Donald Trump pose la question en ces termes : après Robert Lee, faudrait-il enlever les statues des pères fondateurs Georges Washington et Thomas Jefferson, esclavagistes notoires ? Ou d’Abraham Lincoln qui avait déclaré « Je n’ai pas l’intention d’interférer, directement ou indirectement, dans la question de l’esclavage dans les États où il existe. Je n’ai pas le droit légal de le faire et d’ailleurs, je n’en ai pas non plus le goût ». À gauche, certains vont plus loin, et demandent que disparaissent également les statues de Christophe Colomb, jugé responsable du génocide des Amérindiens.

Derrière ce débat se cache une réalité que l’on a tendance à oublier. La nation américaine s’est fondée sur un génocide qui a coûté la vie à vingt millions d’Amérindiens. Elle s’est ensuite construite grâce à l’esclavage et la traite des noirs.

Lorsque les états confédérés font sécession, c’est avant tout deux élites et deux modèles économiques et qui s’affrontent. Au sud, la ruralité et le commerce agricole fondé sur le libre échange avec l’Europe et soutenu par le travail forcé de quatre millions d’esclaves. Au nord, l’industrie manufacturière, dont la survie dépendait d’un protectionnisme économique qui s’opposait aux intérêts du sud. La question de l’esclavage cristallise les tensions et conduit à la lutte armée, mais elle demeure longtemps secondaire (1). Pendant quatre ans, un quart des soldats américains engagés dans la guerre civile seront décimés par la guerre et la famine (près d’un million de pertes pour trente millions d’habitants, davantage que toutes les autres guerres américaines cumulées !). 

En 1920, soixante années après l’abolition de l’esclavage, l’apartheid règne partout dans le pays et le Ku Klux Klan, organisation terroriste pratiquant le lynchage, la torture et l’assassinat des noirs, compte cinq millions de membres. En 1979, à Greensboro, ses membres tuent impunément quatre ouvriers noirs en plein jour et dans la rue. Ils seront acquittés par un jury blanc. L’histoire se répète en 1980 lors du massacre de Chattanooga (Tennessee). (2)

Aujourd’hui, malgré Martin Luther King, le mouvement des droits civiques et la présidence de Barack Obama, les Afro-Américains vivent toujours en situation de quasi-apartheid. Un homme noir sur trois fera un séjour en prison au cours de sa vie. Comme nous l’avons vu dans notre article précédent, de nombreux états dirigés par le parti républicain suppriment progressivement le droit de vote des noirs et des Hispaniques.

Les minorités ethniques sont ainsi la cible d’un racisme institutionnel généralisé. Les contrôles au faciès sont revendiqués par les politiciens comme moyen de lutte contre la criminalité. Certaines polices cachent volontairement des stupéfiants dans les maisons des innocents pour inculper les habitants (sic). Les bavures sont légion, tandis que les chances d’être acquitté divergent fortement en fonction de la couleur de peau. Dans les états du Sud, les probabilités d’être condamné à mort sont 11 fois plus grandes si la victime est blanche que si elle est noire, et 22 fois plus grande si l’accusé est noir et la victime blanche.

À Charlottesville, trois néonazis pris en vidéo à lyncher un homme noir sont encore en liberté. La victime, elle, doit répondre à des chefs d’accusation pour violence physique suite à une plainte déposée par un suprémaciste blanc. (3)

3) États-Unis, état répressif et ultra violent

Au pays de la liberté, les armes à feu tuent trente mille personnes par an. Si les deux tiers sont des suicides et les dix milles restants souvent issus de violence entre criminels, une part de plus en plus importante des victimes provient des tueries de masses. Entre le lendemain de l’attentat d’Orlando (12 juin 2016) et la veille de l’attaque de Las Vegas du 4 octobre dernier, 521 fusillades dites de « mass shooting » (au moins quatre victimes) ont causé 585 décès et 2156 blessés.

La police tue chaque année plus de mille citoyens américains, dont une écrasante majorité de noirs et d’Hispaniques. Les bavures sont innombrables et systématiquement impunies. Des policiers filmés en flagrant délit par leurs caméras personnelles s’en sortent avec de simples mises à pied. Parmi les derniers scandales, un automobiliste noir a reçu trois balles dans le torse pour un problème de clignotant, comme le montre la vidéo prise par sa fiancée depuis le siège passager. Autre fait divers, celui de cette jeune femme blanche tuée par balle alors qu’elle s’avançait vers la voiture de police qui répondait à son appel. Elle venait d’alerter les urgences suite à des bruits de viol provenant de la maison de ses voisins. On se souvient également d’Éric Garner, étouffé à mort en plein jour par une patrouille de police. La vidéo prise par les passants où on peut l’entendre supplier, la voix de plus en plus faible, « je ne peux pas respirer » (I can’t breathe) vous saisit aux tripes.

Les statistiques sont effrayantes. En 2015, 1134 Américains sont morts, dont cinq fois plus de noirs que de blancs (en proportion de leur nombre respectif dans la population). Un quart de ces victimes n’étaient pas armées. Pour les hommes noirs, près d’un décès sur cinquante (toute cause confondue) est causé par la police. (4)

Sur les 1134 décès, 49 ont été causés par des tasers et 41 ont eu lieu à l’intérieur d’un commissariat.  

Les ONG dénoncent une militarisation de la police, l’impunité dont jouissent ses membres et le racisme latent qui gangrène l’institution. Depuis 1997, l’armée américaine a revendu pour 5,1 milliards de dollars d’équipement militaire aux forces de l’ordre. Cette militarisation répond au besoin d’incarcération généré par la politique du tout répressif. (5)

4) Les USA champions de l’incarcération de masse

Au début des années 70, Richard Nixon décide de traiter le problème des drogues comme une question criminelle et non pas de la santé publique. La « war on drugs » (Guerre à la drogue) qui s’ensuit fait exploser la population carcérale. En 1989, Georges Bush se fait élire sur le thème de la sécurité, après avoir massivement diffusé une publicité jouant sur les pires sentiments racistes, le fameux portrait de William Horton qui reprend les codes de communication des suprémacistes blancs.

Quatre ans plus tard, c’est le démocrate Bill Clinton qui met en place l’industrie carcérale moderne en privatisant le système pénitencier, tout en faisant voter une série de lois facilitant l’incarcération. Désormais, avec Donald Trump, la guerre aux drogues et l’incarcération systématique connaissent une nouvelle cure de jouvence.

Les États-Unis emprisonnent 2,3 millions de citoyens, soit un adulte sur cent (contre 1 sur mille en Allemagne) et un noir sur vingt, auquel il faut ajouter 6 millions d’individus en liberté conditionnelle. En relatif comme en absolu, cela fait des USA le pays le plus répressif du monde. Cette machine coûte dix-huit milliards de dollars par an à l’état fédéral, une manne majoritairement captée par les opérateurs privés.

Le système est particulièrement injuste. Les noirs représentent 13 % de la population américaine et 45 % de la population carcérale. Les risques d’emprisonnement dépendent fortement de la couleur de peau et de l’épaisseur du portefeuille du suspect.

En amont, la liberté conditionnelle (en attente de procès) nécessite de payer une caution dont le montant minimum débute à deux mille dollars, ce qui crée des situations ubuesques où de pauvres travailleurs se retrouvent deux mois en prison pour un simple délit pour lequel ils ont un alibi en béton. La profession des bailleurs de cautions empoche des dizaines de millions de dollars par an sur la seule ville de la Nouvelle Orléans (6).

Conséquence : 95 % des Américains actuellement en prison n’ont jamais été jugés. Soit parce qu’ils ont accepté de plaider « coupables » sous la pression des procureurs, soit parce qu’ils attendent toujours leur procès. Parmi tous ces drames, l’histoire de Kalief Browder est saisissante. (7)

À l’âge de seize ans, trois voitures de police font irruption autour de Browder et ses amis, sur le retour de l’école. L’accusation porte sur un vol de sac à dos. La victime présumée change quatre fois de version (toutes contradictoires) en dix-sept heures. Browder clame son innocence, mais est néanmoins inculpé de vol avec violence et de recel, ce qui constitue un crime au sens juridique. Sa caution est fixée à deux mille dollars, une somme que sa famille n’est pas capable de réunir. Il refuse de plaider coupable et est transféré dans un pénitencier de haute sécurité. Il y sera violé et battu d’innombrables fois, par les autres prisonniers et les gardiens. Il fera de nombreux séjours en caisson de confinement et effectue six tentatives de suicide derrière les barreaux. Les images de son calvaire saisies par les caméras de sécurité (et rendue publique par une journaliste du New Yorker) sont bouleversantes. Relaxé faute de preuves ou de témoignages suffisants, il tente de reprendre une vie normale et obtient l’équivalent du bac. Néanmoins, ses traumatismes subis en prison l’isolent de plus en plus et il finit par se donner la mort chez lui, à l’âge de vingt-deux ans.

La vidéo qui suit est un extrait des violences subies en prison :

 

Au regard des statistiques, cette histoire semble affreusement banale. En ajoutant les prisonniers actuels à ceux qui ont été relâchés, plus de vingt millions de citoyens américains ont fait de la prison, soit pratiquement un adulte sur dix. Selon ces calculs, un jeune homme noir âgé de 16 à 24 ans ayant abandonné les études supérieures a statistiquement deux chances sur trois de faire un séjour derrière les barreaux. Pour un homme blanc « non éduqué », la probabilité reste d’une chance sur quatre. Ces chiffres trahissent une double réalité: l’absence de perspectives pour de nombreuses communautés et un véritable traumatisme qui gangrène l’ensemble de la société. (8)

 

Nombre de citoyens américains incarcérés (rouge) et ayant fait de la prison (vert)

Car outre les sévices et le travail forcé, les prisons américaines pratiquent la torture à travers le confinement prolongé, la privation sensorielle et les humiliations quotidiennes. Dans les quartiers de haute sécurité, les prisonniers passent des semaines sans voir la lumière du jour, doivent se doucher devant des caméras, et ne mettent jamais le nez dehors. (9)

Peine de mort à l’aveuglette

Le panorama ne serait pas complet sans mentionner la question de la peine de mort. Chaque année, le gouvernement américain tue des dizaines de condamnés, dont un sur dix se révèle après coup être innocent. Imaginez un seul instant qu’une pomme sur dix vendue en France soit mortellement empoisonnée ? Personne n’accepterait un tel système. Le fait que la peine de mort fonctionne de la sorte aux États-Unis s’explique par un simple fait : elle affecte de façon totalement disproportionnée les pauvres et les gens de couleurs. (10)

Enfin, n’oublions pas que les États-Unis ont systématisé l’usage de la torture, dans la prison de Guantanamo, mais également au sein de l’armée américaine comme l’ont révélé les scandales des prisons irakiennes et afghanes. Donald Trump lui-même s’est publiquement prononcé en faveur de la torture, sans que cela ne l’empêche de se faire élire, au contraire.  

5) L’immigration et la xénophobie aux États-Unis

La politique d’immigration américaine n’a pas attendu l’élection de Donald Trump pour verser dans la répression et l’excès. Les immigrés légaux doivent faire face à des politiques de quotas et un système administratif impitoyable qui rend l’accès aux permis de séjour (la fameuse green card) particulièrement difficile, contraignant et discriminatoire.

Mais ce sont bien entendu les illégaux qui subissent de plein fouet la violence institutionnelle. Sous George Bush, pas moins de 2 millions de sans-papiers ont été expulsés vers leur pays d’origine, soit 700 déportations par jour. Barack Obama a pulvérisé ce record, avec 2,3 millions de déportations et 610 000 cas en attente de reconduction à la frontière. Quant au mur promis par Donald Trump, il existe déjà sous la forme de miradors et de barbelés. Plus de cinq mille personnes ont trouvé la mort en cherchant à le traverser. (11)

Le nouveau locataire de la Maison Blanche semble déterminé à faire mieux que ses prédécesseurs, et la chasse aux clandestins qu’il a déclenchée provoque le refus de coopération de nombreuses villes, déclarées « sanctuaires ». Durant les évènements climatiques de cet automne (feux de fôret californienne et inondation suite aux ouragans) de nombreux sans-papiers ont trouvé la mort par crainte de faire appel aux secours.

Si les tentatives d’instauration d’une interdiction de séjour aux ressortissants de certains pays musulmans ont été invalidées par les cours de justice, une part importante des Américains appuient ce type de discrimination.

L’attentat récemment survenu à New York symbolise parfaitement la fracture qui divise la société. Ceux qui prétendaient que la tuerie de Las Vegas et ses cinq cents victimes ne justifiait pas de politiser l’évènement (et encore moins de remettre sur la table la question de la vente libre d’armes à feu) exigent désormais de nouvelles mesures de contrôle d’immigration visant les musulmans.

6) Liberté d’expression contrôlée

Malgré toutes ces horreurs, les États-Unis restent le pays de la liberté d’expression, garantie par le premier amendement. Des hommes politiques clairement opposés au principe même de gouvernement (le Sénateur Libertarien Rand Paul ou le candidat à la présidentielle Garry Johnson) peuvent s’exprimer aussi librement que des socialistes comme Bernie Sanders ou Ralph Nader et des intellectuels dissidents plus radicaux (Noam Chomsky par exemple).

Pourtant, la marginalisation des dissidents prend des tournures inquiétantes. Comme en France, la concentration des médias et leur dépendance aux milieux financiers rétrécissent l’espace d’expression des véritables opposants politiques. Tous les grands médias sans exception s’étaient félicités des frappes américaines en Syrie décidées par Donald Trump en violation du droit international et de la constitution américaine. Ces mêmes médias avaient fait campagne en faveur de l’invasion de l’Irak sous Georges Bush, relayant en connaissance de cause des mensonges d’États.

L’élection de Donald Trump a déclenché le retour d’un certain maccarthysme. Deux évènements concomitants marquent un tournant important. Le 17 janvier 2017, la CIA rend public un rapport qui incrimine la Russie, jugée coupable d’avoir influencé les élections en faveur de Donald Trump. Sept des vingt-cinq pages du rapport sont dédiées à la chaîne d’information RT America, accusée d’avoir exercé une influence néfaste. On peut y lire que :

« dans un effort visant à souligner le manque de démocratie aux États-Unis, la chaîne a invité des petits candidats et organisé des débats entre ces candidats (le libertarien Gary Johnson et l’écologiste Jill Stein NDLR) tout en diffusant des reportages expliquant leur positionnement politique ».

Et plus loin:

 « Les reportages de RT décrivent souvent les USA comme un “état policier” et sous-entendent l’existence d’atteintes aux libertés civiles, d’une brutalité policière et de l’usage de drones. RT s’est également focalisé sur la critique du système économique, des politiques monétaires, de la dette publique et parle d’une prétendue avidité de Wall Street. Certains journalistes de RT ont comparé les USA à l’Empire romain et ont prédit que la corruption du système politique et l’avidité des multinationales conduiront les USA à une faillite financière ». (12)

Que la CIA se découvre une passion pour la critique des médias est une chose, qu’elle estime que les Américains ne seraient pas capables de parvenir aux mêmes conclusions que RT relève de la plus complète hypocrisie.  

Le rapport attribue également la responsabilité du piratage informatique du parti démocrate à la Russie, sans proposer la moindre preuve. Ce point servira d’unique justification aux médias pour lancer une vaste campagne anti-russe qui poussera Donald Trump à renoncer à son projet de rapprochement et de coopération avec la Russie. (13)

Mais il menace également l’existence de la chaîne RT America. Les autorités américaines ont récemment demandé à ce que les journalistes américains travaillant pour cette chaîne s’enregistrent comme « agents étrangers » dans le cadre de la loi anti-espionnage. Une impossibilité qui privera d’antenne ces dissidents politiques.

Le second tournant concerne la publication par le Washington Post d’une liste noire de 200 sites internet labélisés comme diffuseurs de « fake news », compilée par Propornot, un site web d’origine obscure qui se propose de policer Internet sur un modèle similaire au Decodex. Aux côtés de divers sites conspirationnistes et d’extrême-droite pointés du doigt, figurent une vingtaine de médias indépendants classés à gauche. Or ce rapport a servi de base à la mise au point d’algorithmes utilisés par Facebook et Google pour limiter l’accès au « fake news ». Depuis, ces sites internet ont vu leur trafic amputé de 25 % et leur réponse à de nombreux mots-clés réduite à zéro. (14)

La chasse aux sorcières s’opère également au sein des rédactions comme le New York Times et le Washington Post, qui licencient les voix les plus progressistes pour faire de la place à des éditorialistes plus conservateurs. (15)

Le corollaire de tout cela est une défiance accrue vis-à-vis des médias traditionnels que Donald Trump se fait un malin plaisir à qualifier systématiquement de Fake News. Une part importante de la population ne s’informe plus que par Foxnews et les deux médias d’extrême droite raciste Breitbarnews et Infowars auxquels s’ajoutent les émissions de radios ultraconservatrices, dont certaines adoptent une ligne proche de l’idéologie du Ku Klux Klan. (16)

Parfait symbole des efforts de censure, un projet de loi vise à interdire l’incitation au boycott d’Israël, sous peine d’amendes chiffrées en millions de dollars et de multiples années d’emprisonnement. Il est actuellement examiné au sénat. Le Washington Post, journal classé à gauche du New York Time et dont le slogan est « la démocratie meurt avec les ténèbres » soutient cette loi en dépit de sa claire violation du premier amendement (liberté d’expression). (17)

7) Les États-Unis de la surveillance

Le gouvernement américain pratique la surveillance massive de ses concitoyens. La NSA a mis l’ensemble de la population sur écoute, et Wikileaks a également révélé que la CIA avait mis au point un arsenal de virus informatiques permettant de pénétrer dans les smartphones, les ordinateurs et les télévisions de ses concitoyens afin d’enregistrer leurs conversations et de les filmer à leur insu. Les compagnies comme Google et Facebook collaborent à cette gigantesque entreprise de collecte de données.

Loin de limiter ces abus, Barack Obama a fait voter un texte qui criminalise les lanceurs d’alertes. Edward Snowden, Chelsea Mannings et Julian Assenge ont fait de la prison ou sont poursuivis pour haute trahison, en dépit des révélations qu’ils ont pu faire sur des pratiques pourtant illégales.  

Cette surveillance de masse s’ajoute aux dispositions prévues par le Patriot Act, un texte de loi mis en place suite aux attentats du 11 septembre, qui permet de perquisitionner et de procéder à des arrestations sur simple soupçon ou dénonciation. L’autre aspect du Patriot Act est de criminaliser certaines diffusions d’informations qui pourraient nuire à la réputation d’une entreprise américaine, une véritable épine dans le pied des associations de défense des consommateurs.

La désobéissance civique et non violente organisée pour la défense du site de Standing Rock a concentré tout ce que l’état répressif américain peut produire de plus violent. En plus des arrestations inopinées et du fichage systématique des quelque dix mille campeurs, on a pu observer une mobilisation délirante de moyens. Hélicoptères de surveillance, écoutes généralisées et piratage des téléphones portables, infiltration d’agents de renseignements et répression violente. Sans oublier les canons à eau, bombes lacrymogènes, gaz irritant, tirs de grenades explosives et de flashball, ainsi que le recours à des meutes de chiens lancées contre les manifestants, opérations qui furent réalisées par des milices privées avec l’appui des services de police. Tout cela pour permettre le passage du fameux Dakota Access Pipeline qui va acheminer le pétrole de sables bitumineux canadiens vers les raffineries américaines. (18)

 

Conclusion

De tout temps, le gouvernement américain et ses élites ont démontré leur incapacité à reconnaître leurs torts. Que ce soit vis-à-vis des Amérindiens, de l’esclavage, des coups d’État orchestrés ou des guerres néocoloniales, pas une once de remords ne s’exprime publiquement. Ceci explique probablement en partie les maux qui traversent la société américaine.

Mis bout à bout, les éléments que nous venons de décrire participent à un climat particulièrement angoissant.

Cependant, pour celui qui n’a pas de désir particulier de s’engager politiquement, et qui a la chance de ne pas appartenir à une minorité, les États-Unis restent une terre d’accueil propice à l’enrichissement personnel (à tout point de vue). Les situations comme l’ouragan Havey donnent lieu à de saisissantes manifestations de solidarité spontanée et d’élans de générosité. La population continue d’afficher cette insolente confiance dans la vie et cet esprit de combativité qui fait le charme du pays.

Ce n’est donc pas les Américains qui sont ici en cause, mais le système politique et les élites gravitant autour du pouvoir.

Cet article aurait pu s’intituler « ce que le pouvoir américain fait à ses citoyens ». En comparaison de nombreuses nations, les USA demeurent un pays de liberté, mais de liberté toute relative.

Or, il semblerait que le déclin progressif de l’empire américain exacerbe les tensions et divise de plus en plus fortement la société. Outre le déclassement économique des classes ouvrières et la montée des minorités ethniques, le recul de l’état et l’accroissement spectaculaire des inégalités créent les conditions d’actualisation des pires potentialités de la société américaine. Racisme, xénophobie et repli identitaire nourrissent les politiciens et les cercles d’influences qui jouent sur les peurs et les ressentiments pour accéder ou se maintenir au pouvoir.

À ce titre, Donald Trump est bien plus un symptôme que la maladie elle-même. Le produit d’un système économique et social à bout de souffle.   

Dans le cadre de la problématique qui nous occupe, cette conclusion n’a rien de guère rassurant.

***

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Sources et références:

  1. Lire cet article de l’historien Paul Delmotte publié sur Lundi AM: Faut-il renverser les statues d’Abraham Lincoln
  2. Le podcast de l’emission « Affaire sensible » de france culture traitant du Ku Klux Klan dresse un portrait détaillé et effrayant des agissements du KKK.
  3. Voir le reportage de democracynow.org ici.
  4.  Les chiffres sur la violence policière proviennent d’une enquète du journal anglais The Guardian, et ont été confirmé par la direction du FBI.
  5. Lire cette cinglante tribune de Chris Hedges, « Notre toujours plus meurtrier état policier« 
  6. The Nation dépeint un système de caution particulièrement injuste et inégalitaire, citant des chiffres et des montants qui défient tout sens commun. Lire leur enquète édifiante ici.
  7. L’histoire complète de K Browder est disponible sur Wikipedia. Son portrait par le New Yorker est à lire ici.
  8. Les chiffres sont issu de l’enquète de la revue Jacobin mag « Quantifying mass incarceration« 
  9. idem5.
  10. Mediapart: Interview avec Bryan Stevenson, avocat défenseur des droit civiques aux USA, 1/10/2017.
  11. https://en.wikipedia.org/wiki/Mexico%E2%80%93United_States_barrier#Migrant_deaths
  12. La version originale de ces extraits est disponible dans le corps de cet article
  13. Lire Le Monde diplomatique, « Donald Trump débordé par le parti anti-russe » Septembre 2017
  14. https://www.legrandsoir.info/un-nouvel-algorithme-de-google-limite-l-acces-aux-sites-web-progressistes-et-de-gauche.html
  15. Lire  la tribune de Chris Hedges:  « The Silencing of dissents » 
  16. Mediapart, « Retour en terre Trumpiste » 
  17. Washington post: « la loi anti boycott d’Israel ne viol pas la liberté d’expression« 
  18. Voir la série de reportage traduit de l’Anglais par Lundi AM.
Le retour de la lutte des classes, et du fascisme

Le retour de la lutte des classes, et du fascisme

Les faits sont têtus. Qu’il s’agisse des données électorales, des choix politiques du gouvernement ou du discours médiatique, tout concorde : la lutte des classes est de retour. Mais avant de s’abonner au journal l’Humanité en entonnant l’Internationale, ou d’acheter le numéro de Valeurs Actuelles qui titre sur « le péril rouge », il s’avère nécessaire de comprendre le phénomène dans toute sa complexité.

Dans cet article, nous verrons en quoi l’électorat se partage selon un double clivage et dans quelle mesure les choix politiques adoptés aux USA comme en France confirment cette grille de lecture. Nous examinerons en détail la pertinence des décisions économiques prises par monsieur Macron, avant de chercher à expliquer comment elles sont imposées à l’opinion publique. Nous verrons ainsi que le clivage ne se situe pas seulement au niveau d’une traditionnelle opposition capital/travail, mais concorde avec la montée du racisme et du repli sur soi, un phénomène déterminant qui pourrait à terme déboucher sur un retour du fascisme, en Europe comme aux USA.

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