2022 : à gauche, l’Union fait la Farce

2022 : à gauche, l’Union fait la Farce

Pourquoi  souhaiter l’union de la « gauche » est une erreur stratégique et politique. Et comment faire gagner « la gauche ».  (Initialement publié sur mon Substack). 

Pour un électeur “de gauche”, la présidentielle revêt une perspective effrayante. Selon les sondages, Emmanuel Macron devrait obtenir un second mandat, sauf surprise en provenance de Valérie Pécresse ou d’un candidat d’extrême droite. Mais personne n’évoque sérieusement la possibilité d’une victoire d’un candidat de gauche. Cinq ans supplémentaires de macronisme, avec une teinte plus droitière en fonction du résultat des législatives, signifie un nouveau recul des libertés publiques et un basculement toujours plus à droite du débat national. Cela annonce surtout la poursuite de la privatisation des services publics (aéroports, services de santé…), l’austérité budgétaire pour faire payer la dette Covid aux classes moyennes et populaires, la fin du système de retraite à la française (via la réforme temporairement mise en échec par la mobilisation sociale, dont le but était de mettre fin à la solidarité intergénérationnelle et d’ouvrir le système à la retraite par capitalisation), la poursuite de la privatisation partielle de l’hôpital public et de l’assurance maladie et la remise en cause de la sécurité sociale. Le tout, sans action forte contre la crise écologique et climatique. Ainsi, face aux réformes annoncées et au tournant toujours plus néolibéral assumé, l’électeur de gauche a de quoi paniquer.

 

Mais la panique est mauvaise conseillère. L’Union de la gauche, érigée comme impératif moral et solution miracle, fait partie de ces réponses absurdes et dangereuses qui émanent d’un groupe saisi par la terreur. Pour autant, la panique face à l’élection de 2022 n’est pas la seule explication au chaos qui semble s’être emparé des forces politiques estampillées de gauche.

L’Union ne fait pas la force

Commençons par noter que les électeurs « de gauche” ne veulent pas de l’Union. Je répète, car cela semble contre-intuitif : les électeurs de gauche ne veulent pas de l’Union.

Certes, toujours selon les sondages, 70-75% des sympathisants de gauche sont favorable à une candidature de rassemblement. Mais derrière leur candidat ! Les mêmes sondages montrent que les électorats ne s’additionnent pas. Davantage d’électeurs d’Hidalgo et de Jadot préfèrent Macron à Mélenchon. Le total de voix allant à la gauche diminuerait manifestement en cas d’Union. Encore récemment, l’institut Harris Interactive a testé différents scénarios de rassemblement entre Hidalgo, Taubira, Montebourg et Jadot. Quel que soit le candidat unique, ce dernier obtient un moins bon score que Jean-Luc Mélenchon et un total inférieur à la somme des intentions de vote des candidats “désunis”. Par exemple, sans union, le sondage donne Mélenchon (10), Jadot (7), Hidalgo (4), Roussel (3) et Montebourg (1) = 25 %

Avec un ralliement de Jadot, Montebourg et Hidalgo derrière Taubira, cette dernière obtient 8 % (4 points de moins que le total des trois candidats), Mélenchon passe à 11% et l’ensemble de la gauche 22 % (3 points de moins). Avec un ralliement derrière Jadot, la situation n’est guère mieux : Mélenchon reste à 10 %, Jadot à 9 % et la gauche toujours à 22 %. L’hypothèse d’union derrière Hidalgo ne lui permet d’obtenir que 7% des voix et celle d’un ralliement derrière Mélenchon n’a pas été testée. Si ces estimations sont à prendre avec des pincettes, elles confirment l’impasse d’une union à tout prix.

Surtout, le postulat d’une gauche battue d’avance repose aussi sur des sondages forcément approximatifs. En 2017, le score total de la gauche avait augmenté de 6 points entre janvier et avril, grâce à la mobilisation des abstentionnistes notamment. De manière générale, comme le rappel une enquête de Libération, les sondages de janvier sont systématiquement très éloignés du résultat final.

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🔎 L’analyse des sondages effectués au mois de janvier lors des précédentes présidentielles montre qu’ils ne sont pas un bon outil pour anticiper le résultat final. #Présidentielle2022 👉 bit.ly/3qTyZkn

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Or, historiquement, la gauche n’a jamais été unie derrière un seul candidat. Ce qui ne l’a pas empêchée de gagner des élections. On pourrait même argumenter que l’Union tend à affaiblir la gauche.

  • En 1981, 5 candidats de gauche font face à 5 candidats de droite et du centre. Le PCF déclare “élu, Mitterrand ferait la même politique que Giscard”. Pourtant, la gauche l’emporte.
  • En 1988, 6 candidats de gauche font face à 4 candidats de droite. La gauche gagne.
  • En 1995, 4 candidats de gauche font face à 4 candidats de droite. La gauche perd.
  • En 1997 (législatives anticipés), la gauche l’emporte avec 7 candidats
  • En 2002, pas moins de 8 candidats de gauche font face à 8 candidats de droite. La gauche manque le second tour après avoir fait une campagne très à droite : Notamment Jean-Pierre Chevènement sur la sécurité, Lionel Jospin sur l’économie (“mon programme n’est pas socialiste”) et Christiane Taubira (pour la retraite par capitalisation !).
  • En 2007, 7 candidats de gauche font face à 5 candidats de droite. La gauche perd au second tour après avoir tenté un rapprochement avec François Bayrou (centre droit).
  • En 2012, 5 candidats de gauche font face à 4 candidats de droite, la gauche l’emporte au second tour.
  • En 2017, 4 candidats de gauche font face à 4 candidats de droite. La gauche n’est pas au second tour.

En 2017, l’organisation d’une primaire puis le ralliement de Yannick Jadot à Benoit Hamon (PS) n’avaient produit aucun résultat. Le PS enregistre le plus faible score de son Histoire.

Pour 2022, des candidats “de gauche” (Hidalgo, Montebourg et bientôt Taubira) appellent eux aussi à une Union, via une primaire. On notera que ce type d’impératif n’est jamais ressorti aux candidats de droite, ou même à ceux qu’on classe à l’extrême droite (Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan et Phillipot). Bien qu’ils soient politiquement plus proches les uns des autres, on ne voit pas des candidats de droite à 1 % ou 5% dans les sondages réclamer une primaire. Ce genre de comédie semble uniquement se dérouler à gauche de l’échiquier.

Elle s’explique par trois raisons principales :

  1. La peur évoquée en introduction
  2. Une volonté plus ou moins consciente (selon les acteurs politiques et médiatiques) d’empêcher l’émergence d’une gauche de rupture, une véritable gauche capable de remettre en cause le système néolibéral et sa dérive autoritaire.
  3. La faiblesse structurelle de la gauche française post-Hollande (qui, selon les sondages, cumule 25% d’intentions de vote – contre 55% en 1981) et l’absence de candidat à plus de 15 % dans les sondages.

Cette faiblesse s’explique à son tour par différents facteurs. D’abord le fait que la gauche dite “de gouvernement” a systématiquement trahi et renié ses engagements. Elle a ainsi perdu toute crédibilité, cf. notre post précédent.

Ensuite, du fait des structures du débat public : les médias étant presque tous possédés par des milliardaires, le cadre du débat public s’est lui-même droitisé. On traite surtout des thèmes favorables à la droite, avec un angle conservateur (l’immigration, la sécurité…) et très peu des thèmes de gauche, et essentiellement avec un angle néolibéral/conservateur (on ne peut pas augmenter les salaires, il faut couper dans le modèle social pour rembourser la dette, le protectionnisme c’est la guerre, l’âge de départ à la retraite doit reculer malgré le taux de chômage élevé, l’écologie coute cher)… Ce qui explique le paradoxe suivant : bien que les Français plébiscitent des politiques économiques de gauche (à plus de 70 %) ils votent pour des politiques économiques de droite (à plus de 70 %).

Enfin, par la hiérarchisation des problématiques. De nombreux électeurs proches de la gauche sur les questions économiques et sociales votent d’abord pour des questions liées au sociétal (immigration, sécurité, laïcité…) sur lesquelles la droite leur apparait plus crédible.

Plutôt que de faire l’Union de la gauche, il faudrait donc d’abord renforcer son poids électoral total. Plutôt que de rassembler les parts du petit gâteau pour espérer atteindre le second tour (et, sauf immense surprise, perdre) il est urgent de faire grossir le gâteau de gauche.

Une primaire pour faire perdre la gauche

Puisque les partis et candidats, accusés de n’être motivés que par leurs egos, ne semblent pas capables de s’entendre pour présenter un candidat commun, l’idée d’une primaire a refait surface. Elle aurait le mérite de redonner de la visibilité médiatique à la gauche, d’offrir une porte de sortie honorable à ceux qui s’effondrent dans les sondages (Hidalgo, Montebourg) voire d’imposer une nouvelle candidature (Taubira).

Il s’agit d’un non-sens politique absolu. La primaire ne résout rien. En 2017, les centristes qui avaient participé à la primaire de la droite ont rallié Macron (Bruno Le Maire,…). Mais à gauche, la primaire de la “belle alliance populaire” fut un échec encore plus retentissant. Son vainqueur (Hamon) ne bénéficia pas d’une dynamique électorale et fut trahi par Manuel Valls et François de Rugy.

Imaginer que La France Insoumise fera campagne pour Taubira où que le PS et Jadot fassent campagne pour Mélenchon requiert une déconnexion totale avec la réalité politique. Au moins, Valls et Hamon avaient été membres du même gouvernement et restaient encartés au même parti. Le fossé politique et idéologique qui sépare LFI du PS est bien plus large que celui qui sépare Taubira et Hidalgo de Macron.

Autrement dit, il existe bien des gauches irréconciliables. Christine Taubira, Anne Hidalgo et Yannick Jadot sont des candidats profondément de droite. Il suffit de lire leurs portraits respectifs et regarder de près leurs déclarations et prises de position.

Gauche de droite vs gauche de gauche (a.k.a. gauche libérale vs gauche de rupture)

Au final, c’est quand même de ça qu’il s’agit. Si la gauche ne peut (ni ne doit) s’unir, c’est bien parce qu’une part d’elle n’est pas de gauche. Et c’est son droit ! On peut très bien souhaiter le retour du Hollandisme au pouvoir, approuver la facilitation des licenciements, être contre les gilets jaunes, etc.

Mais avant de parler d’union de la gauche, il faudrait savoir ce qu’est la gauche et qui est à même de s’en réclamer.

Yannick Jadot est minoritaire dans son propre parti, comme l’a montré le résultat du premier tour de la primaire écologiste. Il avait été fustigé par ses militants pour ses propos islamophobes, son discours libéral devant le Medef et sa décision de défiler avec Éric Zemmour “en soutien des forces de l’ordre” éborgneuses qui ne réclamaient rien de moins que la fin de la séparation des pouvoirs. Il a approuvé l’envoi du GIGN pour mater les manifestations en Guadeloupe. Son programme reste ambigu vis-à-vis du rapport au néolibéralisme.

Christiane Taubira tient un discours vague qui évoque furieusement celui d’Emmanuel Macron en 2017. La dernière fois qu’elle a proposé un programme (2002), il était clairement marqué à droite. Sous Hollande, elle a laissé poursuivre en justice et condamner à de lourdes peines de prison ferme des syndicalistes pour faire un exemple, avant d’avaler la déchéance de nationalité sans broncher (cf. Médiapart qui se demandait pourquoi elle restait en poste – elle finira effectivement par démissionner sous les pressions multiples et après de longues semaines de contorsions).

Hidalgo a accusé EELV et LFI d’avoir un problème avec la République (rien que ça) et dénoncé les actions de l’ONG ATTAC contre la 3e fortune mondiale, Bernard Arnault.

Aucun de ces partis ou candidats ne s’adresse réellement aux classes laborieuses et populaires. Ce qui se ressent dans les intentions de vote.

Leurs positions sont légitimes et défendables, mais à des années-lumière de la ligne politique du PCF et de LFI, qui portent un projet de rupture avec la dérive sécuritaire et le néolibéralisme ambiante. Leurs programmes n’en demeurent pas moins très critiquables, mais là n’est pas la question.

Chercher à unir des forces politiques aux désaccords si profonds ne peut que conduire à la catastrophe. Elles ne s’opposent pas uniquement sur le sujet de la lutte contre le Covid ou le réchauffement climatique, mais se fracturent aussi à propos des traités européens qui encadrent la politique de la France et de la lutte des classes.

Une stratégie pour gagner

Remarquez que le discours réclamant l’Union provient de deux camps bien identifiés : les journalistes plutôt proches d’Emmanuel Macron ou de la droite, et certaines factions de la gauche libérale, proche du PS. Yannick Jadot, Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon ne veulent pas d’une primaire.

Si les tenants d’une Union étaient à ce point horrifiés par la montée de l’extrême droite et la perspective d’un second mandat d’Emmanuel Macron, ils se rallieraient derrière le candidat le mieux placé dans les sondages pour figurer au second tour. Pas de chance, il s’agit de Jean-Luc Mélenchon.

Yannick Jadot est le candidat qui risque d’avoir le plus de mal à refuser une primaire ou une alliance, tant les différences politiques qui le séparent du PS sont minces. S’étant déjà retiré au profit de Hamon en 2022, il refuse de renouveler l’expérience. Derrière, c’est surtout l’avenir du PS et de EELV qui se joue, avec en ligne de mire les législatives et 2027.

Jadot aurait ses chances de figurer au second tour s’il pouvait obtenir le ralliement de tous les autres candidats de gauche (hors LFI) et d’obtenir une forme de dynamique. Mais on imagine mal le PCF s’effacer face à Jadot, et le PS semble s’accrocher au joker Taubira.

De même, Mélenchon conserve une option sur le second tour, et dispose d’une marge de progression théorique réelle.

Mais pour que ces deux candidats restent en capacité de faire campagne, il faut cesser de parler de la gauche uniquement à travers la question de l’Union, qu’il conviendrait d’enterrer au plus vite.

Enfin, les partisans de l’Union devraient se demander “à quel prix”. Si c’est pour rater le second tour ou le perdre face à Macron, le cout d’un tel pari risque d’être élevé. La candidature de Mélenchon (avec tous ses défauts) vise aussi à maintenir en vie l’offre politique d’une gauche de rupture capable de peser. Afin d’éviter un scénario à l’Allemande, Britanique ou à l’Italienne. Là-bas, il n’existe plus aucune perspective de changement de société, le pouvoir alternant entre centre droit et droite dure, quelles que soient les crises traversées.

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Initialement publié sur ma Newsletter substack


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