Victoire de Trump: les causes

Victoire de Trump: les causes

Le choc initial provoqué par l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis m’a conduit à analyser en premier lieu les conséquences de ce « coup de tonner  politique » avant de traiter des causes.
Maintenant que les données électorales sont disponibles et pratiquement finalisées, il est temps de revenir aux raisons qui expliquent ce résultat.  
Mon premier post sur les élections américaines, publié à la vieille du premier débat présidentiel, contient l’essentiel des explications. Je me permets de vous en recommander la lecture, en particulier pour mieux saisir le contexte et le déroulement de la campagne.
Je  voudrais néanmoins, à la lumière des résultats, revenir sur certains points et étendre l’analyse en dehors du cadre des Etats-Unis.
Avant de discuter des causes,  profondes et complexes, rappelons les faits :
Donald Trump l’emporte sur Hillary Clinton avec 306 grands électeurs contre 232 (un minimum de 270 étant nécessaire pour être élu). Il a obtenu 60,834  millions de voix, contre 61,782 millions pour Clinton,  4,281 millions pour Gary Johnson (parti libertaire), et 1,310 millions pour Jill Stein (parti écologique). (1)
Le taux de participation s’élève à 56.9%. Contre 57.5% en 2012, 62.3 % en 2008, 60.4% en 2004 et 54.2% en 2000 (2)
Conclusion : Hillary Clinton gagne le vote populaire avec près d’un million de voix supplémentaires, mais perd le collège électoral de façon assez significative (Trump ayant deux à trois états d’avance).
Pour comprendre d’où provient cette disparité, observons la fameuse carte électorale :
Source : politico.com
Première chose qui saute aux yeux, les états les plus prospères (Nord de la côte Est et côte Ouest) ont voté Clinton, les états du sud et du midwest ont voté Trump. La différence avec les élections précédentes concerne les états de la « rust belt » (ceinture de rouille) situés au centre nord des Etats-Unis et correspondant aux états industriels.
La nature rurale du vote Trump saute aux yeux, mais cela devient encore plus évident lorsque on zoom sur des états remportés par Clinton :
L’état de New York (29 grands électeurs), remporté par Clinton avec 58.8% des voix. Le découpage représente les county(comté), avec en rouge les county gagné par Trump et en bleu ceux gagnés par Clinton. Les county vert sont gagnés par Clinton avec plus de 80% des voix. Le cercle rouge représente la ville de New York.
L’Illinois (20 GE), gagné par Clinton avec 55.4% des suffrages. Le cercle rouge représente la ville de Chicago…
La Louisiane (8 GE), que Trump emporte avec 58% des voix. Les deux cercles représentent les deux principales villes, la Nouvelle Orléans et Bâton Rouge…
 
On comprend facilement que c’est bien le vote rural qui a porté Trump à la maison blanche.
Seconde remarque : l’élection est plus serrée que le résultat final porte à croire. Ce n’est que la deuxième fois en 150 ans que le vainqueur du vote populaire perd la présidence (après Al Gore en 2000).
Clinton perd la Floride (29 GE) de 1.3%, le Michigan (16) de 0.3 % (13 000 votes), la Pennsylvanie (20)  de 1.2% et le Wisconsin (10)  de 1.0%. Elle gagne le New Hampshire (3) de 0.3 % et le Minnesota (10) de 1.5%. Trump possède un avantage de 36 grand électeurs, confortable mais à mettre en perspective des victoires d’Obama (62 et 65), Georges W Bush (16 et 1) et Bill Clinton (109 et 100).
La véritable conclusion qui ressort des résultats se résume en une phrase : Trump est parvenu à conserver tous les états « acquis » aux républicains, remporte les cinq swing states clés, et, fait complètement inattendu, arrache les états du Michigan et du Wisconsin, deux bastions démocrates ayant votés « bleu » lors des six dernières élections.
Le côté « serré » de l’élection ne doit cependant pas faire oublier qu’il y a un an, n’importe quel expert aurait prédit une victoire de Clinton avec une marge historique (de 10 à 20 % et une carte électorale essentiellement bleu).
Que s’est-il passé ? Pour comprendre la victoire de Trump, il faut regarder en particulier les 7 états clés.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, je voudrais finalement noté que 42% des femmes ont voté pour Trump, malgré ses attaques particulièrement sexistes, et que plus de 60% des électeurs ont jugé Trump « non qualifié » et « ne possédant pas le tempérament » pour être président. (4)
 

1)  Les électeurs de Trump

Il ressort des chiffres officiels un fait indiscutable : la classe ouvrière et classe moyenne blanche, en particulier celle dépourvue de diplôme universitaire et de genre masculin a voté majoritairement pour Donald Trump. Ce groupe démographique est essentiellement rural et se retrouve en proportion dominante dans les états traditionnellement républicains du midwest, et dans les fameux états de la Rust Belt.
Cela explique clairement la défaite surprise de Clinton dans le Michigan et le Wisconsin (où elle n’avait pas jugé utile de faire campagne), ainsi que la victoire relativement confortable de Trump dans les Swing States de l’Ohio et, dans une moindre mesure,  de la Pennsylvanie.
A la lumière de ces faits, il serait tentant et facile de réagir négativement en taxant ces électeurs de racistes, xénophobes et  imbéciles non-éduqués.
L’intuition semble justifiée : Clinton promettait une politique de redistribution des richesses, le maintien des programmes sociaux, la hausse massive du salaire minimum et le maintien de l’assurance santé (qui profite en priorité à ces électeurs). Ils doivent à Obama le sauvetage de l’industrie automobile qui, directement ou indirectement, fourni la plupart de leurs emplois.
Trump, lui, promet d’annuler Obama Care, de baisser massivement les impôts sur les riches, de déréguler la finance de wall street et d’augmenter les dépenses militaires. Pourquoi ces gens ont-ils voté contre leurs intérêts apparents ? Est-ce leur racisme et leur manque d’éducation qui est en cause ?
La vérité est plus complexe. Ce sont ces mêmes électeurs qui avaient porté  le premier président noir au pouvoir en votant massivement pour Obama.
Le monde diplomatique dresse un portrait très instructif de cette classe ouvrière blanche. Pour résumer, ce sont les oubliés et les victimes de la mondialisation. Leur salaire stagne depuis des années, leurs conditions d’emplois sont menacées par l’automatisation et le libre-échange. La révolution technologique de la Sillicon Valley ne les concerne pas plus que les valeurs progressistes portées par les habitants des grandes villes dont le style de vie et l’expérience quotidienne est très différente. Ils avaient soutenu Obama,  une fois de plus, ils ont choisi le candidat du changement.
Ce revirement de la classe ouvrière, choisissant le candidat anti système plutôt que le candidat de gauche peut s’expliquer par leur expérience du fameux système.
Des milliards de dollars pour renflouer les banques, des nouveaux traités de libre échange en préparation (le transatlantique et le transpacifique) et un congrès bloqué (par les républicains, ironiquement) depuis six ans constituent autant de raison de ressentir une profonde colère.
Trump a vite compris que la clé de cette élection résidait dans ces électeurs. Il a axé sa campagne sur ces états, et son discours sur cette frange de la population. Fustigeant l’immigration, le libre-échange, la mondialisation et les élites. En particulier les médias et les politiciens qui ont trompés les américains  en leur vendant la guerre en Iraq et le sauvetage de Wall Street. Se basant sur une vision extrêmement négative de l’Amérique, attisant la colère et les peurs, son discours a eu un écho sans précédent sur cette population de laissé pour compte.
Leur expérience quotidienne de la vie rurale est bien éloignée des préoccupations des intellectuels citadins. Non exposé au multiculturalisme inhérent aux grandes métropoles, les sujets tels que les droits des homosexuel, le respect des minorités, le droit à l’avortement et le prestige international des  Etats-Unis sont loin de leur préoccupation. Sans oublier cette peur toute compréhensible d’un monde qui change toujours plus vite et se complexifie avec des conflits internationaux plus difficiles à appréhender, une diminution de leur représentation dans la population américaine de plus en plus multiculturelle, et une mondialisation et automatisation des moyens de productions qui s’accélère.
Or cette population se rend aux urnes. Elle est globalement plus âgée et culturellement encline à aller voter. Trump a su captiver cet électorat avec brio. Bernie Sanders avait également perçu et séduit cette frange de la population.
Clinton, elle, représentait une dynastie, une carriériste politique et une élite intellectuelle qui avait essentiellement tourné le dos à la classe ouvrière. 

2)    Les électeurs de Clinton

Obama termine son mandat avec un taux de popularité historique  de 55%. Clinton se présentait comme la candidate de la continuité, promettant de poursuivre les efforts entrepris. Pourtant, l’électorat n’a pas suivi. Les noirs et les jeunes, en particulier, se sont déplacés en bien moins grand nombre que lors des élections précédentes. Les hispaniques ont globalement répondu présent et voté démocrate (cela se voit en particulier dans les états et comtés  limitrophes du Mexique) mais ont fait défaut en Floride et sont présent en trop faible nombre pour peser sur les résultats de la Rust Belt.
Le bilan est limpide : Trump a mobilisé son électorat dans les états clés (alors qu’il est en recul impressionnant au Texas), et Clinton n’est pas parvenu à mobiliser le sien.

3)    Le cas Clinton

Clinton aurait probablement fait un excellent président, mais elle constituait incontestablement une mauvaise candidate.
Symbole d’une dynastie, du système, de la classe politique, ancienne championne de la mondialisation, du libre-échange et de la guerre en Iraq, sont handicap semblait considérable. Les discours auprès des banques de wall street, rémunérés des dizaines de milliers de dollars, diffusés par Wikileaks (grâce aux hackeurs russes) et sa volonté de se présenter malgré sa défaite lors des primaires des 2008 face à Obama formait un portrait peu élogieux d’une femme par ailleurs dotée de grandes qualités (5)
Son faible charisme l’a amené à éviter les meetings politiques et à se focaliser sur les diners dans les milieux d’affaires afin de lever des fonds qui furent ensuite utilisés pour inonder les chaines de télévisions et les réseaux sociaux de publicités aux effets assez faibles comparés à la publicité gratuite que recevait constamment Donald Trump (nous y reviendrons) dans tous les grands médias.
A ces handicaps, il faut rajouter quatre « scandales » qui ont empoisonné sa campagne et généré une publicité négative complètement disproportionnée (6).
1. L’audition devant le congrès suite à l’attaque de l’ambassade américaine de Benghazi du temps où elle était Secrétaire d’Etat. Une séance de dix-huit heures qui a complètement blanchi Clinton mais qui fut souvent cité par les républicains,  allant jusqu’à l’accuser de meurtrière (sic).
2. L’utilisation d’un serveur d’email privé et la suppression de milliers d’emails avant que le FBI ne se saisisse de l’enquête. Le FBI (dont le directeur est républicain) a conclu qu’elle n’avait commis aucune faute répréhensible, mais a jugé bon de ressortir le dossier à dix jours de l’élection (avant de conclure de nouveau au non-lieu).
3. Des conflits d’intérêts potentiels entre la fondation Clinton (œuvre caritative à but non lucratif) et sa candidature, du fait de la provenance de certaines donations. Rien d’illégal cependant.
4. Finalement, les fuites via les piratages russes des emails du parti Démocrate qui démontrent que ce dernier  a favorisé de façon injustifiable la campagne de Clinton au détriment de celle de Bernie Sanders lors des primaires.
Hillary a également commis une maladresse en qualifiant lors d’un meeting privé les électeurs de Trump de former un « panier de déplorables », citation maintes fois reprises par les médias et les journalistes lors des débats télévisés.
Si on compare objectivement ces faits avec les nombreux scandales de Donald Trump que je me sens obligé, par soucis d’équité, de rappeler une énième fois ici  (procès contre son université jugé frauduleuse, corruption d’élus, détournement de donation pour profit personnel, condamnation pour discrimination à l’embauche, recours à l’immigration clandestine dans ses entreprises, multiples accusations de harcèlement sexuel, vidéo ou il se vante de se livrer à du harcèlement sexuel et refus de publier ses déclarations d’impôts) on ne peut qu’y voir une certaine disparité.
Si on ajoute aux « scandales » les déclarations toutes aussi scandaleuses du candidat républicain (proposition de légaliser la torture, de construire un mur pour empêcher les mexicains, «  violeurs et trafiquants », d’envahir le pays, d’affirmer déporter 13 millions d’immigrés sans papier, y compris les enfants, ses multiples insultes envers les femmes (« truies », « dépravés »), les moqueries envers les handicapés, les vétérans de guerre, les propos racistes envers les noirs et les hispaniques, le refus de condamner le soutient d’ancien membre de l’organisation illégale  KuKluxKlan, l’incitation au meurtre de Clinton, le refus de reconnaitre les élections en cas de défaite, la perpétration du mensonge raciste concernant les origines d’Obama, l’accusation de trahison d’Obama et Clinton qui aurait créé l’Etat Islamique, la proposition de bannir l’accès au sol américain aux Musulmans… ) on est en droit de se demander pourquoi les études du New York times concluent que, jusqu’à tard dans la campagne, Clinton a bénéficié d’un couverture deux fois plus négatives que Trump. Ce qui nous amène au point suivant.

4)    La fin d’un monde : le rôle des nouveaux médias.

La campagne de Trump s’est articulée autour de trois axes principaux : le rejet de l’immigration, le rejet de la mondialisation et le rejet des élites. Le tout appuyé par un slogan percutant « make america great again”.
La campagne de Clinton, elle, s’est rapidement transformée en rejet de Trump et de ses valeurs racistes, sexistes, homophobes et xénophobes tout en essayant de réfuter l’idée selon laquelle l’Amérique serait en déclin.
L’élection c’est essentiellement jouée sur un choix « contre Trump et ses valeurs» ou « contre Clinton et le système ».
Le fait que le rejet du système l’ait emporté sur le rejet des valeurs du candidat républicain s’explique en partie par la démographie des électeurs, comme nous l’avons vu, mais également par le rôle des médias qui ont permis à deux effets pervers de faire basculer l’élection.
Le premier est d’avoir validé la vision alarmiste de la société américaine dépeinte par Trump, le second est d’avoir minimisé les différences morales entre les deux candidats en les mettant de fait sur un pied d’égalité.
Sur le premier point, la couverture médiatique dont a bénéficié Donald Trump lui a permis de marteler des idées fausses concernant un peu près tout ce qu’il voulait. Non contesté lors des 12 débats républicains (ses adversaires partageant en grande partie son point de vue…), sa vision a profité d’une tribune sans précédent via les chaines d’informations continues qui sont allées jusqu’à diffuser ses meetings dans leur quasi intégralité sans aucun filtre (le directeur de CNN vient de s’en excuser publiquement). Lors d’un épisode symbolique, les chaines d’informations ont interrompu la couverture du meeting de Clinton pour diffuser les images du podium d’un meeting de Trump pendant les dix minutes qui ont précédé son arrivé. Le podium de Trump sans Trump plutôt que celui d’Hillary avec Hillary !
Pourtant, les faits ne manquaient pas pour invalider les thèses républicaines : un taux de chômage proche du plein emplois (4.8%), une croissance particulièrement vigoureuse comparée au reste du monde (3.5%), une criminalité en baisse constante, un pétrole incroyablement bon marché dans un contexte d’indépendance énergétique, des accords sur le climat historique, une détente avec l’Iran et Cuba, vingt millions d’américains supplémentaire bénéficiant d’une couverture santé, le taux de pauvreté en baisse…
La perception de cette fameuse classe ouvrière blanche différait drastiquement avec ce constat. Parce que les salaires stagnent, que le futur est menaçant (terrorisme, automatisation et mondialisation), mais surtout parce que le matraquage médiatique, en particulier via les « nouveaux médias » ne retient que les mauvaises nouvelles.
Un exemple : tout le monde sait que les voitures Tesla prennent feu. Pourquoi ? Parce que DEUX Tesla ont pris feu lors de collisions survenues à plus de 120 km/h. Pourtant, personne ne sait que dans la même année plus de milles voitures conventionnelles ont pris feu avec le conducteur à bord, et que les chances d’incendies dans une Tesla sont statistiquement 1000 fois inférieures à celles d’une voiture essence (par Km parcouru).
Seulement, tout le monde a partagé les articles, tweet et « meme (7) » montrant les Tesla en flammes, ignorant l’autre aspect de l’histoire.
C’est ce flux constant d’information partielle jouant sur l’émotionnel qui est en partie responsable d’une perception erronée de la réalité. A tel point que le chef du parti républicain avait affirmé à des journalistes de Fox News abasourdis que ce n’était pas les faits qui comptaient, mais la perception des gens (en clair, le réel n’a aucune valeur, seule la perception des électeurs de ce réel est digne d’intérêt).
La fin d’un monde donc, la fin du monde rationnel.
Sur le second point : il aura fallu attendre le premier débat présidentiel (soit un an de campagne) pour que les grands médias américains (en particulier les chaines d’informations continues, Fox News, CNN et MBC) cessent de vendre un match serré et arrêtent de mettre les candidats sur un pied d’égalité. Ce qui était bon pour leur audience (couverture disproportionné de Trump, mise en parallèle de ses propos avec les emails de Clinton servis à toutes les sauces)  a nui au débat démocratique. Les taux d’audiences historiques de ces chaines s’opposent au taux d’abstention lui aussi relativement historique (nous y reviendrons). Cela s’est retrouvé jusqu’aux questions des journalistes lors des débats qui auront évité des sujets majeurs comme le climat ou le social et alimenté la perception selon laquelle les américains avaient à choisir entre deux démon (« two evils ») ou bien « un psychopathe et une criminelle ».  Cela explique en partie le taux d’abstention élevé et le vote important pour les candidats alternatif qui brillaient pourtant par des aspects loufoques et une inaptitude chronique à répondre aux questions des journalistes, ou à maintenir un discours cohérant (8)
Le virage trop tardif entrepris par ces même chaines après la démonstration magistrale d’Hillary Clinton lors du premier débat n’a, en réalité  que renforcé l’impression de l’existence d’un système poussant à faire élire Clinton (un comble). Le mal était fait, et le candidat Trump et ses idées depuis trop longtemps légitimées.
Cela m’amène au dernier point : le rôle des nouveaux médias et réseaux sociaux. Aux Etats-Unis,  plus de 50% de la population s’informe désormais exclusivement via les réseaux sociaux. Or, ces derniers ont un triple effet particulièrement négatif.
1)    Nous avons  tendance à nous entourer de gens partageant nos opinions et nos valeurs. Cela conduit forcément à évoluer dans une sorte de bulle qui nous protège des opinions contraires. Les lecteurs du Point et du Figaro ne lisent généralement pas Libération et Charlie Hebdo, et vice-versa. Mais au moins, ils sont au courant de la nature partisane de ces sources d’informations. Avec les réseaux sociaux, l’effet s’aggrave car les chances que vos amis partagent avec vous des points de vue contradictoires sont faibles. Si ces réseaux sociaux deviennent votre principale source d’information, ils opèrent alors un premier filtre par le simple fait que vos relations, en grande partie, partagent des valeurs similaires aux vôtres.
 
2)    Second filtre : les algorithmes de Google, Facebook et autres réseaux sociaux vous présentent en priorité du contenu susceptible de vous intéresser. Ces nouveaux médias filtrent ainsi l’information pour vous et transforme votre « feed » en bulle isolée de la réalité.
 
3)    Avec des amis biaisés et un news feed construit pour aggraver ce biais, il ne reste plus qu’à ajouter le principal problème d’internet : la véracité des informations.
Le résultat est explosif. Une preuve parmi d’autre : j’allais inclure dans cet article une citation de Donald Trmp datant de 1998 : « Si je devais me présenter à la présidentielle, je le ferais en tant que candidat républicain. Les électeurs républicains sont stupides, ils croient tout ce que Fox News raconte. Je pourrais raconter n’importe quel mensonge et monter dans les sondages ».Problème, en cherchant la citation exacte, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une intox qui avait perduré pendant six mois sur la toile et imprégné mon subconscient !
Les sites de désintox comme buzzfeed ont récemment livré des statistiques effarantes : 38% des informations divulguées par des pages facebook conservatrices étaient fausses, 20% pour le camp démocrate. Une sur cinq, dans le meilleur des cas !
Cet effet se retrouve également dans les moteurs de recherche comme Google qui vont pousser les résultats en fonction de votre sensibilité. Ainsi, si je tape les mots  « Obama » et « Kenya » google me renvoi  sur les pages Wikipédia et à de nombreux articles concernant les voyages d’Obama au Kenya.  Un supporter de Trump risque, lui, d’être renvoyé en premier vers les sites conspirationnistes qui vont alimenter l’idée selon laquelle Obama n’est pas américain.
L’hebdomadaire de centre droit  « Time magazine » a récemment publié un article concernant un phénomène rencontré lors des meetings de Donald Trump : une proportion alarmante des gens interrogés vivent dans un cocon et croient dur comme fer à de nombreuses fantaisies perpétués par des sites d’informations douteux. La journaliste témoigne avoir vu un homme qui répondait à ses questions se faire interrompre par son ami montrant son téléphone et s’indignant: « Obama vient d’annoncer qu’il allait se représenter »(11).
Cette bulle médiatique affecte les démocrates comme les républicains. Donald Trump s’est lui-même livré à la divulgation via son compte Tweeter de nombreux hoax et a répondu aux critiques des journalistes « c’est sur Internet, je ne vais pas commencer à questionner tout ce que je lis sur internet ! ». Et bien si, ce serait plutôt bienvenu.

5) La faillite des élites

 La victoire de Trump constitue un rejet sans précédent des Elites, et met en lumière leur échec cuisant.
Par élites, j’entends la classe politique, les médias et commentateurs ainsi que les intellectuels et milieux d’affaires.
Du côté républicain, les ténors du parti et les intellectuels ont laissé le mouvement glisser vers des extrêmes depuis des années, flirtant avec les thèses racistes concernant Obama, attisant les peurs et les haines diverses et se livrant à un véritable blocage institutionnel depuis l’élection de 2008. Ils ont soutenu la négation du réchauffement climatique (70% de leurs électeurs sont toujours convaincu qu’il s’agit d’une conspiration, au service de qui, je vous laisse le plaisir de le découvrir) et bloqué les moindres réformes visant à améliorer le niveau de vie de l’américain moyen. Trump n’est que la conséquence logique de leur glissement intellectuel et moral.
Les démocrates ne sont pas en reste. En plus d’avoir déserté la classe ouvrière au profit des intérêts financiers, ils ont choisi le pire candidat possible. Le très populaire et charismatique vice-président Joe Biden fut jugé trop vieux (73 ans, contre 70 pour Trump), la sénatrice Elizabeth Warren trop inexpérimenté… il ne restait plus que Bernie Sanders, le vieux sénateur du Vermont.
Ce derniers a fait une campagne des primaires en tout point exemplaire. Son programme révolutionnaire à bien des égards voulait mettre fin au système de financement des partis, démanteler les grandes banques de Wall Street, augmenter les impôts sur les riches pour financer l’éducation gratuite et l’accès au soin, mettre en place un smic et arrêter la course au libre-échange. Il partait de loin ! Voix rauque, cravates usagées, costard mal taillé, accent qui passe mal et refus d’accepter les financements classiques.
Le résultat ? Un engouement sans précédent des jeunes et d’une part de cette fameuse classe populaire. Des meetings devant cinquante mille personnes là où Clinton avait du mal à remplir une salle de cinq mille sièges. Des millions de dollars de fonds levés grâce aux dons individuels de 20 dollars en moyenne et des victoires aux primaires dans les états de la Rust Belt ! Les fameux états qui comptent.
Décrié par l’ensemble de la presse (y compris le New York Times), il aura fallu recourir à une certaine triche (révélé par wikileaks) et une complaisance des élus démocrates pour le battre. Une partie de ses électeurs déçus ne sont pas allé voter, ont voté pour les petits candidats ou carrément pour Trump (10% d’entre eux!). A vouloir choisir le candidat le plus présentable, les démocrates se sont coupés du peuple. Je ne reviendrais pas de nouveau sur l’échec des médias et des experts, si ce n’est pour mentionner leur incapacité à élever le débat au-delà des fameux scandales et pointer du doigt les sondages, qui en donnant systématiquement Clinton vainqueur avec une marge très importante, ont peut-être décourager certains électeurs de se rendre aux urnes.
Plus généralement,  la classe dirigeante dans son ensemble, qui depuis des années pousse à toujours plus de capitalisme et de mondialisation au profit de la finance et aux détriments des classes moyennes subit un retour de bâton sans précédent. Cette vague populaire a préféré fermer les yeux sur le racisme du milliardaire plutôt que sur la corruption et tout ce que représente madame Clinton.
De nombreux « progressistes » balayent cette protestation un peu vite, en taxant les électeurs du Brexit ou de Trump de racistes, d’imbéciles et d’égoïstes. C’est ignorer l’existence d’un sentiment plus profond, celui d’un ras le bol qui peut paraitre curieux aux Etats Unis compte tenu du succès des politiques d’Obama, mais qui devrait s’exprimer encore plus violement en Europe où les problèmes sont bien réels.  La crise des migrants, la menace terroriste et les ravages causés par six années  de politique d’austérité sont des facteurs incomparablement plus graves que la stagnation du revenu médian aux Etats-Unis.

6) L’abstention et le vote républicain

L’analyse ne serait être complète sans mentionner deux derniers groupes d’électeurs : ceux qui n’ont pas voté, et ceux qui ont voté quand même.
Le taux d’abstention de plus de 40%, en hausse comparé aux années Obama et largement supérieur aux taux observés en France pour les scrutins nationaux peut surprendre l’observateur extérieur.
Trois facteurs essentiels expliquent ce chiffre.
Le premier, et le principal à mon avis, tient au format du scrutin. Parce que seul les résultats par état comptes, et que de nombreux états sont virtuellement imprenables pour un camp ou l’autre, voter dans ces Etats devient ironiquement peu important. Un électeur du Texas, de la Californie ou de l’Etat de New York (les trois principaux états démographiques) n’ont que peu de chance d’avoir un impact sur une élection.
L’organisation de la vie politique américaine en deux partis avec un système de contrepouvoir freinant l’exécutif alimente la perception que les deux partis conduisent la même politique, et de façon inefficace. Etant donné la nature clivante de cette élection, cet argument du « tous les mêmes »  ne tient pas réellement, cependant cette perception est très ancré dans la conscience des américains et possède une certaine inertie.
A cela vient s’ajouter la difficulté objective de voter aux Etats-Unis. Pour des raisons historiques, on vote un mardi. Ce qui, pour la plupart des américains, signifie s’absenter du travail, conduire pendant des dizaines de kilomètres pour faire la queue pendant plusieurs heures.
Ce sujet mériterait un article à lui seul tant il est capital. En effet, l’inégalité face au vote aux Etats-Unis est dramatique. Un citadin relativement aisé n’a aucun problème pour aller voter : il peut se permettre de s’absenter de son travail, possède une voiture, peu payer le cout de transport du déplacement et possède les papiers d’identités requis pour se rendre aux urnes. Il vit probablement dans un état permettant de voter avant le jour J et dans un comté mettant en place un maillage efficace et dense de bureaux de votes réduisant la distance et la longueur de la file d’attente qui le sépare de l’isoloir.
Inversement, un électeur pauvre ne possédant ni moyen de transport, ni moyen financier, payé à l’heure et vivant loin des bureaux de votes qui seront bondés risque de réfléchir à deux fois avant de se déplacer.
Cette réalité est sujet de nombreux débats, en particulier dans les états républicains ou le pouvoir en place à souvent pris un grand nombre de mesure incroyablement discriminatoires envers les pauvres et les noirs en particuliers pour s’assurer qu’ils ne se rendraient pas aux urnes. Martin Luther King, pas si loin de nous que vous l’imaginez.
Enfin, le choix entre Clinton et Trump n’a enthousiasmé que très peu de gens.
 Le vote républicain :
Un autre facteur d’abstention pourrait s’expliquer par le vote blanc ou nul des Démocrates et partisans de Sanders d’un côté, et des Républicains traditionnels de l’autre. Il semblerait néanmoins que ce dernier groupe ait bel et bien voté Trump. Et une des raisons principales s’explique par la question de la Cour Suprême.
Comme je l’ai déjà mentionné, le remplacement des juges de la Cour Suprême incombe au président (avec le soutien du Sénat). Et pour les américains ce dernier rempart est particulièrement important. Les républicains ne voyant pas d’un très bon œil la remise en cause (très partielle !) du port d’arme et la généralisation du droit à l’avortement et des droits des homosexuels et transsexuels, ils ont préféré élire un raciste défendant leurs valeurs traditionnelles qu’une progressiste les remettants en cause. L’Amérique reste plus conservatrice que on pourrait le penser.

7) Le rôle des primaires et conclusions

Je voudrais terminer par un dernier élément de réponse : le rôle des primaires.
J’ai eu l’opportunité d’assister à une conférence d’un docteur en science politique de l’Université de Houston quelques semaines avant l’élection. Il constatait, chiffres à l’appui, que l’impopularité des deux candidats constituait un fait sans précédent.
Comment en est-on arrivé là ?
Sa réponse : le taux de participations aux primaires est extrêmement bas (10% des électeurs affiliés à un parti) et les électeurs qui se déplacent sont généralement les plus activistes.
Cela explique, dans le camp démocrate, la difficulté de Sanders à renverser la machine Clinton. Et dans le cas républicain, le succès de Trump.
Je voudrais conclure en rappelant ceci : Trump n’a gagné aucune des élections primaires par majorité absolue (il y avait toujours au moins deux candidats en face de lui qui rassemblait au total plus de suffrages) et n’a été investi que par une fraction des 10% d’électeurs ayant ensuite voté pour lui.
La France a adopté le même système des primaires. En conséquence, le principal enseignement que je retire de l’élection de Trump est le suivant :
Votez aux primaires, et votez pour le candidat qui vous inspire, pas pour celui que « les experts» vous impose.
Conclusion :
L’élection de Trump influence déjà notre propre vie politique, et aura indéniablement un impact important sur les élections françaises. Dans les mots, les discours, les récupérations, les choix de candidats et de programme, les idées et  plus simplement le résultat des suffrages.
A ce titre, il est essentiel de bien saisir les causes de cette victoire surprise de Donald Trump. Elles sont complexes, et en majeur partie particulières aux Etats-Unis. Mais certaines grandes lignes ne peuvent être ignorées.
Le rejet des élites, vu aux Philippines, en Pologne, en Hongrie, en Finlande , avec le Brexit (pour ne citer que les cas des victoires populistes) et désormais aux Etats-Unis est bien réel.
Clinton incarnait l’expérience, elle a perdu. Sanders et Trump, dans des styles diamétralement opposés (il est capital de le rappeler) incarnent le changement : ils ont gagnés.
La façon de faire campagne a changé, le rôle des médias (nouveaux comme anciens) est déterminant, et la nécessité d’opposer aux candidats racistes des alternatives de qualité parait évident.
J’espère que ce long article vous aura permis de mieux saisir la complexité des causes de cette victoire et fourni quelques clés pour ne pas vous laisser aveugler par les conclusions simplistes que nos politiciens se plaisent déjà à tirer.
Sources  et annotations: 
(1)  : Les chiffres de clinton et Trump sont basés sur les derniers chiffres officiels datés du 15 novembre (NYT.com et CNN.com), ceux des candidats secondaires sont  basé sur des estimations datant du 9 novembre (uselectionatlas.com). Il est très difficile de trouver les chiffres  des candidats secondaires, les médias se contentant de rendre compte du face à face principal, ce qui tend à invalider l’intérêt du vote pour les petits candidats.
(2)  Wikipedia, citant the bipartisan policy center and the center fr the study of the american electorate
(3)  New York time
(4)  CNN.com « exit poll » (sondages en sortie des urnes)
(6)  Plusieurs études ont démontré la couverture médiatique négative en la chiffrant en termes de milliard de dollars (en comparant ce que ce temps d’antenne aurait couté à ses adversaires  pour générer ce même effet), voir en particulier les archives du Washington post.
(7)  Voir la vidéo de John Oliver: https://www.youtube.com/watch?v=k3O01EfM5fU
(8)  Un « meme » désigne un contenu médiatique partagé sur les résaux sociaux. Typiquement, des photos avec phrase incrusté, des montages vidéos, des plaisanteries graphiques…

(11)                 Article lu dans une salle d’attente, la citation est potentiellement imprécise. Pour plus d’information sur le sujet https://www.buzzfeed.com/craigsilverman/partisan-fb-pages-analysis?utm_term=.wyROgX62Z#.lkVKwOAlP


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