Faut-il soutenir LeMédia TV citoyen ?

Faut-il soutenir LeMédia TV citoyen ?

Le médiaTV vient d’officialiser son lancement. Selon le manifeste publié dans le journal Le Monde et signé par une cinquantaine de personnalités, il se veut « citoyen », «indépendant », « participatif » et « pluraliste ». Ses auteurs revendiquent une ligne éditoriale « progressiste, écologiste, humaniste, antiraciste et féministe ».

Son ambition ? Proposer un JT quotidien à 20H, auquel s’ajouteront de nombreux contenus audiovisuels et écrits. Diffusé dans un premier temps sur internet, il espère à terme débarquer sur la TNT.

La presse grand public a accueilli cette nouvelle avec hostilité, réduisant l’initiative à un organe de propagande sous la coupe de Mélenchon. Quant à la presse « indépendante », les réactions varient du soutien officiel des plus petits à la méfiance des gros, voire l’hostilité mal assumée.

Faut-il accueillir ce nouveau média avec bienveillance ? Sera-t-il indépendant de la France Insoumise ? Quel sera son mode de fonctionnement ? Et derrière ces détails, quels sont les principaux enjeux qu’il représente ?

1) Un média antisystème, progressiste et humaniste ?

« Si la presse est globalement libre et plutôt bien protégée par la loi, le paysage médiatique français est largement constitué de groupes dont les propriétaires ont d’autres intérêts que leur attachement au journalisme. Cette situation entraîne des conflits qui font peser une menace sur l’indépendance éditoriale » écrit Reporter sans Frontière pour justifier le 39e rang de la France à son classement mondial sur la liberté de la presse. (1) En clair, au pays des droits de l’homme, le paysage médiatique souffrirait d’un manque d’indépendance et de pluralisme.

Ce constat est facile à vérifier. On rappellera l’unanimité des grands médias en faveur de la guerre en Libye, leur erreur catastrophique d’appréciation dans la bataille d’Alep (qui les a conduits à prendre parti pour Al Nosra), l’absence de dénonciation du coup d’État organisé par le gouvernement français en Côte d’Ivoire (lire Médiapart : Côte d’Ivoire, la responsabilité des médias français), sans oublier la défense unilatérale du « oui » au traité européen de 2005. Plus récemment, on a en tête ce que Pierre Rimbert (Le Monde diplomatique) et Acrimed dénoncent comme la constitution « d’un parti médiatique » équivalent à « une force politique » qui a unanimement appelé à faire barrage à Marine Le Pen au second tour en fustigeant le vote blanc, après s’être dressé d’un seul bloc contre Mélenchon au premier tour. (2) (3) (4)

« Il y a aujourd’hui deux « systèmes » : le système mélenchono-lepéniste, qui représente un risque considérable, et l’autre, le nôtre » explique Bernard Henry Levy dans un congrès anti-abstentionniste organisé dans l’entre-deux tour (entrée facturée vingt-cinq euros).(5)

Mélenchon, et de manière générale une partie de ses sept millions d’électeurs, en auraient assez de se situer du mauvais côté du « barrage ». Puisque les grands médias ne semblent pas décidés à prendre l’incroyable part de marché qu’ils représentent, la solution serait de créer un nouveau média dont l’objectif ambitieux serait de venir concurrencer les JT des chaines privées et de France 2.

2) Un système de financement et de gouvernance original

LeMédiaTV sera entièrement gratuit et financé par ses abonnées, selon un modèle économique déjà utilisé par de nombreux autres « médias citoyens ». L’originalité provient du système lui-même, puisque chaque abonné devra acheter entre une et cinq cents parts sociales à un prix unitaire de cinq euros, avant de sélectionner une contribution mensuelle en fonction de son niveau de revenu, entre cinq et vingt euros. Pour ne pas emprunter au langage des capitalistes, ces actionnaires sont appelés « socios ». En devenant ainsi propriétaires du média, les contributeurs seront associés au processus de gouvernance et invités à participer à la production de contenu. Les modalités seront définies peu à peu, mais une chose est claire : une personne égale une voix, par principe d’égalité et de solidarité. En plafonnant le montant des dons et en interdisant la revente des parts, le MediaTV évite le risque de dépendre d’un petit groupe de mécènes ou de se faire « racheter ». Astucieux.

La levée de fonds semble bien partie, en 72 h plus de 5700 sociaux avaient déjà acheté pour deux cent mille euros de parts, soit environ dix pour cent de l’objectif fixé (selon nos informations).

On appréciera également la politique salariale qui promet de proposer uniquement des CDI, avec un écart de salaire limité sur une échelle de 1 à 5. Parmi les autres idées originales, le recours au contenu participatif (sur le modèle de Médiapart) et la possibilité de diffuser des publicités « éthiques » et triées sur le volet par les socios afin d’offrir une tribune « à prix cassé » aux démarches écologistes, sociales, solidaires et humanistes.

3) Le MédiaTV sera-t-il indépendant de la France Insoumise et Mélenchon ?

Puisqu’il est objectivement difficile d’attaquer ce projet sur son manifeste ou son mode de financement, la presse s’est efforcée de le repeindre en « média de la France insoumise » ou « média de Mélenchon ».

Inutile de le nier, ce nouveau média est une initiative issue de la France Insoumise.

Bien conscients du risque pesant sur la crédibilité du projet, Sophia Chikirou et Gérard Miller ont déployé toute leur ingéniosité pour chercher à démontrer son indépendance. Le premier argument est de nature financière, puisque le Média sera entièrement payé par les abonnés avec un mécanisme de plafonnement des contributions. Ensuite, la signature du manifeste par une centaine de personnalités diverses (Philippe Poutou [NPA], Arnaud Montebourg [PS], Marie-Georges Buffet [PCF] Noël Mamère, Éva Joly [les verts] et de nombreux artistes, cinéastes, journalistes et écrivains) doit permettre d’apporter une certaine caution.

Enfin, la rédactrice en chef Aude Rossigneux, ancienne de l’Express, Mot croisé puis rédac-chef de l’émission Riposte (France 5), met en jeu sa crédibilité et sa carrière.

Les contradicteurs pourront facilement mettre en doute l’indépendance intellectuelle de la rédaction, en énumérant comme l’a fait Médiapart la coloration politique des soutiens les plus connus. On pourra leur répliquer que les autres médias ne brillent pas non plus par leur indépendance intellectuelle, y compris Médiapart dont les fondateurs ont apporté leur soutien officiel au lancement du mouvement politique M17 de Benoit Hamon.

La ligne éditoriale du MédiaTV est déjà revendiquée, elle sera proche de la ligne politique de la France Insoumise. Mais le fait que le journal l’Humanité entretienne des liens très forts avec le PCF, que Les Échos revendique une ligne « pro économie de marché » ou que l’Obs soit placé sur la ligne d’Emmanuel Macron ne pose pas de problème. Il apparait donc sain qu’un nouveau média parle du point de vue de cette gauche alternative représentée majoritairement par La France Insoumise.

Mais en réalité, c’est dans les faits que l’on pourra juger du niveau d’indépendance éditoriale du MédiaTV vis-à-vis de Mélenchon. Il est clair que si celui-ci se contente de reprendre sa communication, il ne survivra pas longtemps. Ce gage de bon sens devrait, en théorie, suffire à apaiser les contradicteurs.

4) Les enjeux portés par Le MédiaTV dépassent la question de son propre succès

Médiapart a accueilli la naissance de MédiaTV avec une hostilité à peine contenue, tandis que d’autres médias « citoyens » se sont empressés de souligner avec une pointe d’ironie qu’ils n’avaient pas attendu la France Insoumise pour faire exister le concept de journal indépendant.

Le paradoxe de cette frilosité ou méfiance vis-à-vis de l’arrivée de ce nouvel acteur tient dans le point de vue qu’il sous-tend. Selon les libéraux et les « capitalistes », l’économie est généralement dépeinte comme un jeu à somme nulle où les acteurs sont mis en concurrence dans une recherche d’efficacité, les plus faibles étant appelés à disparaître. En clair, la taille du gâteau est fixe, et la concurrence permet d’en répartir les parts, quitte à entrainer un cercle vicieux de baisse de qualité. Inversement, les médias alternatifs défendent souvent la supériorité de la coopération, un mode d’organisation qui vise à garantir une place à chacun, et la création d’un cercle vertueux qui fera grossir la taille du gâteau.

C’est ce principe que Médiapart et certains autres médias indépendants ont du mal à intégrer à leur propre domaine d’activité. D’autres l’ont bien compris et se sont empressés de soutenir le projet. Car le premier enjeu de MédiaTV est bien là : il s’agit d’élargir le public touché par la presse alternative.

Le MédiaTV ne doit pas être considéré comme un concurrent des autres journaux indépendants et citoyens, mais au contraire un élément complémentaire qui permettra d’augmenter la visibilité et l’audience de l’ensemble de la presse alternative.

Mener la bataille idéologique chère à Gramsci

Car l’enjeu est de taille, tant la droite et la pensée néolibérale sont parvenues, petit à petit, à imposer leurs points de vue comme seule voie possible. Au point de tourner à l’aveuglement idéologique.

Ces dernières années, les trois organismes internationaux symboliques de la pensée néolibérale, et dont les statuts impliquent une position favorable à l’économie de marché et au libre-échange (Le FMI, l’OCDE et la banque mondiale) ont publié des études économiques concluant que l’austérité accroissait la dette, que la flexibilisation du travail ne réduisait pas le chômage, mais augmentait les inégalités, et que l’accroissement des inégalités avait un impact négatif sur la croissance et présentait un risque d’instabilité politique. Il s’agit d’un revirement majeur, tant ces organismes ont pendant de longues décennies affirmé le contraire.

Dans une démocratie fonctionnelle, de telles conclusions devraient appeler une remise en cause profonde des politiques néolibérales du gouvernement. Ici, non.

Dans un splendide édito, Éric Le Boucher (fondateur de slate.fr et éditorialiste au journal Les Échos) nous informe des dernières conclusions du Fonds Monétaire international. Christine Lagarde, peu connue pour ses positions anticapitalistes, aurait affirmé dans un discours prononcé à Harvard qu’« en réduisant les impôts des riches, les gouvernements risquent de saper la croissance économique ». Elle cite la dernière étude des économistes du FMI qui conclue que « taxer plus fortement les revenus des riches contribuerait à réduire les inégalités sans avoir un impact négatif sur la croissance ». Mais « le FMI admet que de telles réformes peuvent être difficiles à faire passer, parce que les mieux nantis tendent à avoir plus d’influence politique ». (6)

Un élève de sixième parviendrait à tirer les conclusions qui s’imposent, mais pas Éric Le Boucher. Au contraire, il se sent obligé de défendre son président en concluant par cette affirmation : « Macron a raison (de faire l’inverse des recommandations du FMI/OCDE/BM ndlr), mais l’expliquer n’est décidément pas évident ».

Évident, ça le sera d’autant moins si certains médias se décident à faire leur travail correctement, et c’est là tout l’enjeu porté par Le MédiaTV.

Une de Libération le Samedi 6 Mai.

La plupart des Français conservent un regard bienveillant à la politique d’Emmanuel Macron, en particulier en matière d’écologie et de sécurité.

Or, la loi antiterroriste, du propre aveu du chef de l’État, ne permet pas de combattre le terrorisme. (7) Par contre, selon les cinq principales organisations de défense des droits de l’homme, l’ONU, cinq cents professeurs de droit et de nombreuses associations de juristes, il signe la fin de l’état de droit, un profond recul démocratique et une menace pour les droits de l’homme. (8) Comment expliquer qu’une telle loi n’ait pas fait débat dans notre société ?

De la même façon, du propre aveu de la commission mandatée par Emmanuel Macron, le CETA serait un accord commercial désastreux pour le climat et dangereux pour la santé des Français. (9) Comment expliquer que sa ratification n’ait pas fait l’objet d’un débat ?

On pourrait enfin citer le projet de doubler les montants du CICE (baisse de charge sur les entreprises) en 2019, malgré un rapport de l’administration fiscale qui conclut à l’inefficacité de cette mesure sur l’emploi et son impact hautement négatif sur la dette. (10)

Le fait que cet ensemble de mesures qui défient toute logique et tout pragmatisme ne trouve aucun contradicteur dans le paysage médiatique français, alors qu’elles représentent selon les économistes de l’OCDE « une menace pour la démocratie », permet de comprendre l’enjeu que représente la création de MédiaTV. Il apparaît comme la dernière chance de faire passer des idées « progressistes, écologistes et humanistes », avant qu’une autre alternative émerge, celle du Front National.

Conclusion

Le MédiaTV menace directement l’hégémonie de la pensée dominante de deux façons. D’abord en la dénonçant et la mettant à nue, lui qui parlera d’une voix assumée face au système médiatique qui se cache devant une prétendue objectivité.

Ensuite, en convaincant une audience de plus en plus large qu’il existe une alternative au recul des acquis sociaux et des libertés fondamentales, une troisième voie entre le racisme du FN, de Sens commun et de Laurent Wauquiez et la précarisation et baisse de salaires proposés par Emmanuel Macron ; une option pas si radicale que cela, qui viserait à taxer les riches pour générer de la croissance et de l’emploi, comme le propose le FMI.

Une fois que l’on a compris l’enjeu, on comprend l’hostilité du  « système » pour discréditer le Média citoyen « de Mélenchon ».

Si ce dernier parvient à s’imposer sur la TNT, comme il l’espère à terme, alors nous pourrons peut-être apercevoir une lumière au bout du tunnel, et mener sereinement ce que Gramsci appelait « la bataille idéologique ».

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Note et référence:

  1.  https://rsf.org/fr/france
  2. Lire Le Monde diplomatique, Un barrage peut en cacher un autre.
  3. Le 3 avril, trois semaines avant le premier tour, un sondage place Mélenchon devant François Fillon et le crédite du titre « personnalité politique préférée des Français ». Le risque du second tour Mélenchon-Le Pen est trop grand, l’appareil médiatique se met en branle. Il produit sur le seul mois d’avril 65 % d’articles défavorables et seulement 35 % d’article neutre ou favorable au leader de la France Insoumise, selon les analyses permises par le « big data ».
  4. Lire Acrimed: http://www.acrimed.org/Comment-detester-Melenchon-par-quelques et http://www.acrimed.org/Les-editocrates-contre-Jean-Luc-Melenchon-bis
  5. Idem 2
  6. Lire le résumé du courrier international ici.
  7. Comme il l’écrivait dans son livre de campagne, Révolution.
  8. Lire notre article sur le sujet ici.
  9. CETA: comment le gouvernement sacrifie le climat et la santé , Libération, septembre 2017.
  10. Lire Médiapart: CICE: le désastre idéologique

Notes: Politicoboy est « socios » du LeMediaTV depuis le 12/10/2017


8 réactions au sujet de « Faut-il soutenir LeMédia TV citoyen ? »

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article. J’avoue avoir un peu négligé le lancement de ce média qui, selon moi, ne pourra pas atteindre son objectif de contre-pouvoir tant qu’il n’utilisera qu’ internet.
    Il ambitionne d’accéder à la TNT mais comment espérer qu’il obtienne jamais l’autorisation de diffuser par le CSA ?

  2. Magnifique article. Une seul mot à changer selon moi, dans votre conclusion « …et baisse de salaires proposés par EM » ; j’aurais écrit imposés à la place de proposés !

  3. Je vous découvre et surpris qu’un expatrié au pays texan, oui vous savez ces cowboys bushistes pétroliers avec leur ranch loin de leurs puits d’extractions, puisse être à la fois insoumis et remarquable analyste . La manière impitoyable dont vous avez magistralement descendu Médiapart me rosit de plaisir et me comble de jalousies non jupitériennes. (là je divague). Thierry, un insoumis orléanais … bien envie de vous être branché pour vos prochains analyses.

  4. Bienvenue dans le futur « Le médiaTV ». (Une petite rubrique de temps en temps « objectivement assumée progressiste » serait la bienvenue.).

    Je vous suggère de citer également Abraham Chomsky dans votre étude des mécanismes d’asservissement des peuples

    Pour Médiapart, je suis surpris de ce soudain « pointillisme juridique manifesté  » , comme si il voulait « protéger », les « socios », d’une quelconque manigance mélenchonesque.
    Je ne me souviens pas qu’il ait manifesté une telle sollicitude lorsque « les médias des 9 « , ce sont créés, au mépris des ordonnances de 1945, interdisant les concentrations d’organes de presse.

    Toute cette prose anti-lemédiatv, relève d’une extraordinaire bataille idéologique libérale, consistant à « semer le doute », pour paralyser toute initiative aboutissant à mettre en péril
    l’incroyable doxa capitaliste assénée 24/24 et 7/7 par la totalité des « média de 9 ».

    Rien que cela justifie le (mon) soutien au nouveau médiatv.

    « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »

  5. Remarquable analyse…
    Face à -déjà…- les critiques d’une frange de la « gauche radicale »…!
    Qui de toute manière ne sera jamais heureuse…
    C’est à FREUD, plus qu’à MARX ou GRAMSCI,
    qu’il faut faire appel pour comprendre certaines « réticences »
    bien mesquines !

  6. Oui, un grand merci pour cette analyse fouillée qui vient conforter mon choix d’être devenu « socio » dans la foulée de la soirée de lancement.
    J’attends avec impatience le lancement des premiers J.T. !

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