Syrie: Hystérie généralisée

Syrie: Hystérie généralisée

En représailles à l’attaque chimique en Syrie, les États-Unis viennent de frapper pour la première fois le régime de Bachar Al Assad. La réponse à priori logique à un crime de guerre particulièrement atroce témoigne en réalité d’une hystérie généralisée qui, au mépris de toute raison, menace durablement la paix dans le monde. Explications.

1) Rappel des faits : de l’horreur chimique à l’intervention américaine en Syrie

Depuis la reconquête d’Alep-Est par les troupes syrienne, la situation bascule en faveur du régime de Bachar Al Assad. Ses adversaires principaux, Daesh, Al Nustra, Al-Quaida et les groupes rebelles sous leurs influences reculent un peu partout en Syrie. L’ONU a adopté une résolution de sortie de crise à l’unanimité, dans le but d’établir des élections en Syrie. Le processus diplomatique en cours semblait en bonne voie, jusqu’au drame du 4 avril 2017.

L’attaque à l’arme chimique sur la ville rebelle de Khan Sheikhoun a causé la mort de 87 civils syriens, dont une trentaine d’enfants. Les indices suggèrent que ce crime de guerre serait le fait du régime d’Assad. Ainsi, Libération publie une photo effroyable en une de son édition du 6 avril, et cite le témoignage des victimes civiles pour désigner le coupable.

La presse française dans son ensemble se situe sur la même ligne.

Note: le journal le monde site ici le directeur de la santé qui exerce en terre controlé par les rebelles, pas nécessairement une source neutre ou indépendante

À l’inverse, les médias russes et arabes alertent sur l’absence de preuve tandis que le régime de Bachar explique le crime par le bombardement d’un hangar où les rebelles stockaient du gaz sarin.

Dès le lendemain des attaques, François Hollande exige des représailles pour punir Bachar Al Assad. (1)

Le 7 avril, dans un communiqué mutuel, Paris et Berlin jugent Assad « entièrement responsable » et appellent à des sanctions militaires, conformément à la ligne politique tenue en 2013. Cette position avalise la riposte de Washington.

Depuis son club de Golf de Mar a Lago (Floride), 63 heures après le drame, Donald Trump autorise le recours à la force. Un revirement à 180 degrés par rapport à ses promesses de campagne et ses critiques de la ligne stratégique d’Obama.

La Russie et l’Iran condamnent cette décision. Moscou met fin au dispositif de coordination aérien en vigueur en Syrie (qui permettait d’éviter les accidents militaires entre la Russie et les forces de coalition occidentale), promet de durcir les moyens de défense du régime, et dépêche un croiseur lance-missile au large des cotes syriennes.

Inversement, l’État islamique et les différentes organisations terroristes présentes en Syrie se félicitent de l’intervention américaine.

Aux États-Unis, la décision de Donald Trump recueille un certain consensus. CNN, d’habitude très critique, ne tarit pas d’éloges et évoque la nécessité d’une enquête pour déterminer la part de responsabilité russe dans les attaques chimiques. Les trois sénateurs républicains opposés à Donald Trump saluent la décision du président, tout comme Hillary Clinton et un large pan du parti démocrate.

2) La légitimité des frappes américaines remise en question

Personne ne réfute la réalité du drame, mais comme le souligne Chris Hedges (professeur à Princeton, prix Pulitzer pour son travail sur le terrorisme et correspondant de guerre pendant vingt ans pour le New York Times), en zone de conflit, il n’est jamais facile de déterminer les auteurs d’une attaque ni les complices. (2)

On se rappelle le travail de fourmis qu’avait dû produire la CIA pour justifier la décision d’envahir l’Iraq, pour finalement échouer à convaincre l’ONU de l’existence d’armes de destruction massive (et pour cause).

De même, la prestigieuse université du MIT (USA) avait publié une étude qui met en doute la responsabilité du régime syrien dans l’attaque chimique de 2013. (3) La prudence et les investigations qui avaient eu lieu en 2003 (Irak) et 2013 (Syrie) contraste de manière saisissante avec la précipitation du Président Trump (et de Francois Hollande).

À l’époque, Barack Obama avait résisté aux pressions du pentagone, de ses conseillers (Clinton et Kerry) et de la France en optant pour la voie diplomatique.

L’histoire lui a donné raison. Les frappes contre le régime de Bachar, dont l’atrocité n’est pas remise en question, auraient conduit à la victoire de Daesh en Syrie et permis à cette organisation terroriste de mettre la main sur un important stock d’armes chimiques.  L’accord Américano-Russe conclu par Obama a au contraire permis de détruire en majeur parti détruit cet arsenal.

Il convient enfin de rappeler qu’il n’existe aucun exemple passé d’ingérence militaire ayant abouti à une amélioration de la situation politique. Les cas les plus récents sont particulièrement frappants : seize ans après, l’Afghanistan est sur le point de basculer de nouveau dans les mains des talibans, l’Iraq est en proie à la guerre civile, la Libye est une zone de non-droit et le terrorisme islamique contre lequel devait lutter les interventions américaines progresse partout dans le monde. Les conflits en Iraq et en Syrie ont causé plus d’un demi-million de pertes civiles et déplacé 9 millions de réfugiés (4).

Du point de vue du droit international, la Syrie de Bachar demeure un état souverain, appuyé militairement par la Russie et l’Iran. L’attaque américaine constitue donc un acte de guerre, perpétré sans aval de l’ONU et en violation du droit américain (le congrès n’a pas été consulté) alors que le régime syrien ne menace d’aucune manière les États-Unis ou ses alliés.

En l’absence de preuve décisive (pour l’instant), le doute est permis quant à la responsabilité syrienne dans cette tragédie. Le journal Le Monde appuie la thèse d’un sentiment d’impunité qui habiterait le régime, au point qu’il pensait pouvoir perpétrer ce crime de guerre sans subir de conséquence. Pourtant, si on peut y voir une tentative de déstabilisation du processus de résolution du conflit en cours, on comprend mal l’intérêt de Bachar à commettre un tel acte contre sa propre population.

Du point de vue militaire, cette attaque chimique ne permet aucun gain stratégique, et fait courir le risque d’un engagement américain contre un régime qui se trouve en position de force et en passe de gagner la guerre.

Du point de vue politique, l’attaque risque de faire perdre à Bachar le soutien de son peuple et de la Russie. Il ne faut pas oublier qu’une large partie des populations d’Alep et de Manbijde ont accueilli la libération de ces villes par des manifestations de joies et de soutien aux forces de Bachar (5) (6). Comme me l’expliquait mon voisin syrien immigré aux USA, une large partie de la population  soutient le régime en place, par peur de l’alternative islamique. Dans ces conditions, pourquoi Bachar prend-il cette décision de commettre ce crime atroce ? L’incohérence d’une telle attaque est soulignée par de nombreux diplomates, en particulier l’ancien ambassadeur britannique en Syrie.

Sans vouloir rentrer dans des thèses complotistes, on comprend que ce sont au contraire les organisations terroristes qui, en poussant les Occidentaux à bombarder l’armée syrienne, feraient d’une pierre deux coups en affaiblissant leur adversaire principal sur le terrain et en facilitant le recrutement de djihadistes.

3) L’incohérence des frappes américaines

Depuis 2013, Donald Trump s’est systématiquement opposé à l’implication américaine en Syrie. Cependant, son proche conseiller Stephen Bannon, incarnation de la ligne nationaliste et non-interventionniste, vient d’être écarté du conseil de sécurité de la maison blanche.

D’après le New York Times, la décision militaire aurait été prise dans l’avion Air Force One en route vers la Floride, lors d’un briefing improvisé. Le président aurait été saisi d’une profonde émotion suite au visionnage des images détenues par la CIA, plus atroces encore que celles diffusées dans les médias. Comme chacun le sait, Donald Trump est un grand consommateur de télévision et réagit souvent de manière impulsive à ce qu’il voit à l’écran. (7)

Il semblerait donc que les partisans de l’interventionnisme, qui sont de plus en plus influents à Washington, aient poussé Donald Trump à agir de façon « rapide » en jouant sur son côté émotif. (8)

L’autre élément qui permet d’expliquer cette prise de décision provient de la politique intérieure. Pour résumer, la présidence de Donald Trump patine. Entre les deux décisions de justice invalidant les lois anti immigration, l’échec cuisant de la réforme de la santé, les scandales de plus en plus pressants qui cherchent à prouver la collusion de l’équipe du président avec le pouvoir russe et la cote de popularité la plus basse de l’histoire, Donald Trump avait besoin de rétablir son autorité.

Comme par miracle, cette intervention vient trancher avec la prudence d’Obama critiquée par les faucons de Washington. Elle reçoit un plébiscite dans les médias, est applaudie par la quasi-totalité de la classe politique et rend caduc tout rapprochement diplomatique avec la Russie tout en répondant à la russophobie hystérique qui s’est emparé du camp démocrate.

Du point de vue militaire, les effets sont un peu près nul (la ville rebelle où a eu lieu les attaques vient d’être de nouveau bombardé par les troupes syriennes), si on excepte le signal de fermeté envoyé aux adversaires de Washington.

4) Le danger de l’escalade avec la Russie

A contrario, cette nouvelle posture américaine fait craindre le pire en matière d’escalade potentielle. Elle renforce les organisations terroristes et diminue drastiquement les chances de résolution du conflit.

Plus alarmant, la prise de décision précipitée et unilatérale de Donald Trump démontre son manque de discernement et la facilité avec laquelle ses conseillers ont pu le convaincre d’agir, comme s’en inquiète la rédaction du New York Times qui dénonce une réaction « émotive ». Or, comme l’explique Le Monde Diplomatique, le niveau actuel d’agressivité des sphères du pouvoir américain est sans commune mesure avec ce qu’on avait pu observer du temps de la guerre froide. (9) Cette décision encourage également à postériori les organisations terroristes à maquiller des attaques chimiques pour pousser l’occident à s’engager dans le conflit.

Du côté de Moscou, cette impulsivité américaine risque de pousser la paranoïa russe à son paroxysme, et de contraindre Poutine à adopter à son tour une position belliqueuse, tout en autorisant implicitement la Russie à déclencher des bombardements sans passer par l’ONU. Mais le plus inquiétant sur le cours termes reste la situation actuelle en Syrie. Désormais, les forces occidentales et russes opèrent  sans accord mutuel de partage du ciel, ce qui cré les conditions d’un engrenage catastrophique.

5) Hystérie française et impact sur la campagne présidentielle

Face à tous ces éléments, on se demande pourquoi François Hollande, qui vient de reconnaitre publiquement ses regrets de ne pas être intervenu en 2013 sans l’appui d’Obama, continue cette folle logique guerrière qui condamne la France à subir les dégâts collatéraux de l’engagement américain.

Les frappes augmentent le danger terroriste en France et placent notre pays en première ligne en cas d’affrontement majeur avec la Russie. Sans oublier le risque d’embrasement du conflit ukrainien dont l’état critique des sept centrales nucléaires devient alarmant. (10)

Pourtant, le journal Le Monde appuie jour après jour la politique du gouvernement tout en alimentant un sentiment anti russe qui ferait sourire s’il ne portait pas à conséquence si dramatique.

Copie d’écran de récents titres du Monde.fr traitant de la Russie

De même, on peut aussi bien être choqué par la diffusion des photos du massacre des trente enfants syriens, que l’on peut l’être par la couverture médiatique disproportionnée de l’acte terroriste isolé perpétué en suède (et qui mériterait d’être traité comme un fait divers si on souhaitait lutter contre le terrorisme efficacement).

À l’inverse, les bombardements de l’OTAN à Mosul qui font des centaines de victimes civiles (plus de 200 lors d’un seul raid le 17 Mars) ne reçoivent aucun écho dans la presse ni ne font l’objet de photos sanglantes en première page.(11)

Photo: Business Insider.com. Le pentagone a reconnu dans un communiqué avoir frapper militairement le quartier où ont été retrouvés plus de 200 victimes décédées.

La différence de traitement entre les bombardements russes contre l’État islamique à Alep et ceux de l’OTAN à Mosul témoigne du parti pris médiatique qui oriente l’opinion vers une prise de position anti Russe disproportionnée (13).

Devant autant d’hystérie suicidaire, que proposent les candidats à la succession de François Hollande ?

Tous ont condamné sans ambigüité le drame syrien et appelé à punir les coupables.

Marine Le Pen déplore les interventions américaines et le revirement de Donald Trump en regrettant la précipitation de la décision, avant qu’une commission d’enquête indépendante n’ait pu se prononcer sur la responsabilité présumée de Bachar.

Francois Fillon a opéré un retournement spectaculaire en s’opposant désormais au maintien de Bachar. Suite aux frappes, il « comprend » l’intervention, mais alerte sur le risque d’escalade et plaide pour une solution sous tutelle de l’ONU, avec la Russie.

Jean-Luc Mélenchon condamnait la position de Hollande dès le 6 avril « on met le doigt dans un engrenage ». Il réaffirme sa volonté de garantir l’indépendance de la France en quittant l’OTAN tout en appelant à « châtier » le coupable, quel qu’il soit.

À l’inverse, Emmanuel Macron soutenait dès le départ l’idée d’une intervention « sous l’égide de l’ONU » et prend note des frappes tout en appelant à une solution diplomatique.

Benoit Hamon approuvait largement la logique de François Hollande et le recours à la force. Il allait jusqu’à justifier sa position anti Russe par la réaction nuancée de Poutine suite à l’attaque au gaz chimique. Par contre, il condamne les frappes unilatérales américaines, ce qui démontre son manque de discernement (appeler à des représailles pour ensuite déplorer les conséquences de ce choix).

Concluons en posant une simple question : qu’espère-t-on régler en attaquant le régime syrien protégé par l’armée russe, en particulier à la lumière de l’échec cuisant des politiques interventionnistes des seize dernières années ?

Il est de notoriété publique qu’un sentiment russophobe grandit de jour en jour dans les sphères de pouvoir américain. La France aurait tout à gagner à prendre ses distances avec cette hystérie générale, avant qu’il ne soit trop tard.

***

Notes: je tiens à affirmer que cet article ne cherche pas à soutenir le régime de Bachar, ni celui de Poutine, mais simplement apporter des clés de lecture sur la situation actuelle, sans remettre en cause le caractère condamnable de ces deux régimes.

Pour aller plus loin:

  • Je vous recommande en particulier la lecture de cet éditorial de Chris Hedges particulièrement bien argumenté.
  • Cet article de Jacques Sapir (spécialiste des questions russes) permet de mieux comprendre le point de vue de Moscou.
  • Les articles récents du New York Times cités plus bas éclairent la prise de décision américaine.
  • Ce résumé de l’émission de Yves Calvi sur Alep est à lire absolument, il permet une compréhension indédite d’Alep et risque de remettre en cause toute votre conception du conflit.
  • Ce long article très complet qui détaille la démarche d’Obama en 2013, particulièrement enrichissant
  • Enfin, cet article du Monde Diplomatique (A Washington, scénarios pour un conflit majeurrésume parfaitement l’escalade dangereuse en cours aux frontières de l’Europe (première partie de l’article en accès libre)

Ces sources  sont reprises  ci-dessous :

  1. http://www.leparisien.fr/international/attaque-chimique-en-syrie-hollande-veut-des-sanctions-05-04-2017-6827400.phpappel
  2. http://www.truthdig.com/report/item/the_pandoras_box_of_war_20170407
  3. Lloyd R. et Postol T., Possible Implications of Faulty US Technical Intelligence in the Damascus Nerve Agent Attack of August 21, 2013, MIT, Cambridge (Mass.), Janvier 2014
  4. Idem (2)
  5. http://www.bbc.com/news/world-middle-east-37066304
  6. https://francais.rt.com/international/31090-cris-joie-feux-dartifice-habitants-alep-celebrent-liberation)
  7. https://www.nytimes.com/2017/04/07/us/politics/syria-strike-trump-timeline.html
  8. https://www.nytimes.com/2017/04/07/opinion/after-the-airstrikes-whats-next.html
  9. Lire A Washington, scénarios pour un conflit majeur, Le Monde diplomatique, 2016. 
  10. Le monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/ukraine-nucleaire
  11. http://www.cnn.com/2017/03/27/middleeast/mosul-civilian-deaths/
  12. http://www.independent.co.uk/voices/iraq-syria-aleppo-mosul-patrick-cockburn-propaganda-we-consume-a7373951.html
  13. http://teleobs.nouvelobs.com/polemique/20170103.OBS3332/le-courage-d-yves-calvi.html

 

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4 réactions au sujet de « Syrie: Hystérie généralisée »

  1. Avec une petite consultation du site américain de la French American Foundation, on peut avoir une petite idée sur ce qui justifie les positions des uns et des autres en France https://frenchamerican.org/youngleadersclasses

    Et pour le reste… suivez les pétrodollars.

    Reste que les américains semblent craindre un axe russo-chinois… et font tout pour le provoquer tout en favorisant une guerre mondiale qui pourrait se déclencher entre l’UE et la Russie (les mécanismes m’échappent encore, trois hypothèses se présentent) ou par un conflit USA-Chine par le truchement de la Corée du Nord.

    1. Oui ce matin sur les chaines d’infos continue aux USA le langage est très guerrier, tandis que Trump vient de dépêcher un bateau vers la Corée du Nord.

      Tout cela est inquiétant et le flot de critiques que doivent subir ceux qui émettent des réserves sur l’action de Donald Trump (en France) est alarmant. A vous de faire tourner l’info !

  2. Bonjour et bravo. J’avoue que j’ai du mal à croire qu’Yves Calvi ne soit plus un « chien de garde ».
    Mais pourquoi pas ? soyons optimistes, la réalité est assez sombre comme cela.

    1. Disons qu’il a été confronté au point de vue des experts qu’il avait invité et s’est rangé à leur expertise, comme l’explique l’article mis en lien.

      Dommage qu’il soit plutot seul dans cette démarche, tandis que personne ne relaie les pertes civiles causés par l’OTAN a Mosul, ou par ses alliés au Yemen.

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