Mes années Trump

Mes années Trump

Le hasard a voulu que je passe les cinq dernières années aux États-Unis, dans la ville de Houston. Si je ne venais pas chercher le rêve américain, je n’imaginais pas vivre d’aussi près le premier mandat de Donald Trump, depuis sa campagne présidentielle jusqu’aux élections de novembre 2020. Ce qui suit est la première partie du récit de mes « années Trump », ou plus exactement, des années Trump telles que j’ai pu les comprendre.

Temps de lecture : 15 minutes


 *Intro*

Le 26 août 2020, Kyle Rittenhouse quitte sa ville natale d’Antioche, Illinois, pour rallier Kenosha, à 30 minutes de route, dans le Wisconsin. Vêtue d’une tenue militaire et armée d’un fusil d’assaut AR15, le jeune homme de 17 ans rejoint les milices d’extrêmes droites qui viennent menacer les manifestants réclamant justice pour Jacob Blake, un jeune homme noir abattu de sept balles dans le dos et à bout portant par un policier de Kenosha. Après une confrontation avec des manifestants, Kyle Rittenhouse tue un homme d’une balle dans la tête avant de battre en retraite vers les cordons de policiers. Poursuivi et à la faveur du chaos ambiant, il abat un second manifestant qui tentait de le désarmer et en blesse un troisième. Il rentrera librement chez lui avant d’être appréhendé par la police le lendemain. 

Quelques jours plus tard, c’est un milicien appartenant au groupe d’extrême droite ultra-violent « Prayer patriot » qui décède d’une balle dans le ventre lors d’une manifestation pro-Trump organisée à Portland en réponse aux marches quotidiennes de Black Lives Matter. L’auteur du tir sera retrouvé par les troupes fédérales qui, sur incitation de Donald Trump, abattront le suspect à son domicile, sans tenter de l’arrêter. Le président justifie cet assassinat extrajudiciaire d’un opposant politique en déclarant « il fallait une punition ». 

L’Amérique de Trump se déchire, elle semble à feux et à sang. Après avoir refusé de gérer la crise du Covid qui débouchera sur plus de 200 000 morts et 55 millions d’inscriptions au chômage, Trump a multiplié les assauts contre la démocratie américaine. Il a reconnu publiquement refuser de débloquer des fonds pour le service postal afin d’empêcher le vote par correspondance, encourager ses électeurs à voter deux fois, menacer de ne pas reconnaître le résultat des élections et évoquer des « forces obscures » qui contrôlent Joe Biden. Après avoir pris la défense de Kyle Rittenhouse, il a accrédité implicitement le mouvement complotiste Qanon. Son ancienne directrice de communication et actuelle conseillère Kellyane Conway a affirmé sur Fox News que le chaos et la violence seraient favorables à l’élection de Donald Trump. 

De leur côté, les démocrates ont pris la décision de condamner des millions d’Américains au chômage après avoir approuvé un plan de sauvetage qui fait plus pour les lobbyistes et Wall Street que pour les travailleurs et retraités. Obsédés par leurs propres théories complotistes russes et focalisés sur l’écrasement et l’humiliation de leur aile gauche, ils semblent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour offrir quatre ans de plus à Donald Trump, le président qu’ils décrivent comme un dictateur en devenir tout en lui votant toujours plus de pouvoir discrétionnaire et de budget militaire. Loin d’incarner l’espoir et le changement, Joe Biden a affirmé à ses donateurs qu’avec lui « rien ne changera ». Il a promis d’opposer un veto à la nationalisation de l’assurance maladie souhaitée par les ⅔ des électeurs démocrates et une courte majorité d’Américains et refusé toute concession programmatique significative à Bernie Sanders. 

C’est dans ce contexte explosif, et après avoir passé cinq belles années au Texas, que j’ai quitté ce pays fascinant. S’il semble sur le point de s’effondrer, ce n’est pas du seul fait de Donald Trump ni des gigantesques incendies et ouragans qui s’abattent sur le territoire. Une présidence Biden risquerait de paver la voie à un autre dirigeant d’extrême droite, peut être moins égo-maniaque et doué en communication, mais certainement plus compétent et déterminé à terminer le travail de destruction débuté par le milliardaire au teint orangé qui a accompagné mes cinq années passées au Far West. 

Comment l’Amérique en est-elle arrivée là ? À travers ce texte, je me propose de résumer les cinq dernières années, telles que je les ai vécues en tant qu’expatrié.


 

 Chapitre 1 : Un panier de déplorables (juin 2015 – novembre 2016)

Juin 2015. Accueilli par Barack Obama via un message vidéo diffusé sur les écrans de l’aéroport, je passe les douanes de Houston sans billet retour. Ce n’est pas la quête du rêve américain qui m’amène dans la mégalopole texane, mais mon travail et la curiosité. Dans le taxi, la radio évoque la prochaine présidentielle et anticipe un duel entre deux dynasties : les Bush, emmené par Jeb « le frère intelligent » de W, contre l’ancienne première dame Hillary Rodham Clinton. « Aucune chance » que ce soit cette affiche promue par la presse, m’affirme mon chauffeur, un ingénieur reconverti dans le transport de personnes suite à la chute des cours pétroliers. Dans l’Amérique d’Obama, la nouvelle sécurité sociale se nomme Uber, et le futur président Donald Trump. Tandis que je fais peu à peu connaissance avec mes nouveaux collègues — tous voteront pour lui — le milliardaire lance sa campagne à New York.

Recrutés par une agence de figurants contre cinquante dollars la prestation, ils sont une petite centaine à investir le hall d’entrée de la Trump Tower de Manhattan pour applaudir le propriétaire des lieux. Ce dernier apparaît bientôt devant les caméras de télévision. Après quelques poses et sourires, il descend maladroitement l’escalator derrière sa quatrième femme, avant de rejoindre le podium devant lequel un parterre de journaliste l’attend avec gourmandise. 

 « Quelle foule, des milliers ! » s’exclame Donald Trump en guise d’introduction. « On n’a jamais vu une chose pareille, je peux vous dire, certains candidats ont fait leur lancement de campagne, ils ne savaient pas que l’air conditionné ne fonctionnait pas, ils suaient comme des porcs. Ils ne savaient pas que la salle était trop grande pour leur petit public. Et ils pensent pouvoir vaincre l’État islamique ? »

Pour le grand public, le magnat de l’immobilier incarne l’image du « self made man », connu pour son style de vie faste et son goût prononcé pour les top models. Depuis la publication de son autobiographie « The art of the deal », l’ancien propriétaire du concours de beauté Miss Univers et présentateur vedette de The Apprentice, émission de téléréalité regardée par 25 millions d’Américains, projette l’image d’un négociateur hors pair.  Celui qui a popularisé la phrase « you’re fired » (vous êtes viré) bénéficie d’un certain capital de sympathie auprès de l’Amérique profonde.

Pour les journalistes et élites politiques, l’homme a tout d’un clown. Son teint orange, sa chevelure dorée coiffée en arrière, ses multiples apparitions télévisées — combat de catch et publicité pour ailes de poulet grillées incluses — tout donne prétexte au ridicule, jusqu’à son patronyme. Donald. Trump. 

L’homme d’affaires a hérité d’une fortune et conduit à la banqueroute ses nombreuses entreprises, y compris une compagnie aérienne et un casino. À Wall Street, plus personne n’accepte de lui prêter de l’argent. Pourtant, son franc-parler et sa popularité en font un membre influant de la sphère conservatrice. Souvent invité sur Fox News, principal défenseur de la théorie raciste selon laquelle Obama ne serait pas américain, il agitait l’hypothèse d’une candidature depuis des années. En se lançant enfin, il insère une gigantesque épine dans le pied du parti républicain.

Depuis sa défaite de 2012, le « Great Old Party » (GOP) a mené une profonde introspection, sanctionnée par un rapport de deux cents pages. On peut y lire qu’il perd pied avec les différents électorats « minoritaires », dont les femmes, les noirs et les latinos. Puisqu’il n’est pas question de changer sur le fond, il va falloir faire des efforts sur la forme. D’où la stratégie de primaires ouvertes auxquelles participent un grand nombre de candidats censés célébrer la diversité de l’Amérique. Aux côtés d’une douzaine d’hommes blancs, on y trouve une ancienne dirigeante de Hewlett Packard (Carly Fiorina), deux fils d’immigrés cubains (Marco Rubio et Ted Cruz) et un chirurgien afro-américain (Ben Carson). En multipliant les débats télévisés et les rendant accessibles à un grand nombre de candidats, le parti républicain espère reconquérir le cœur du public et reprendre la Maison-Blanche. En l’absence de leader clairement identifié, la primaire connaît pourtant des débuts chaotiques. Du pain bénit pour Donald Trump, dont la candidature fait l’effet d’un gigantesque pavé dans la marre républicaine. 

 « Lorsque le Mexique envoie ses gens, il n’envoie pas les meilleurs. Il ne vous envoie pas vous, ou vous. Il envoie des gens qui ont plein de problèmes, et qui apportent ces problèmes avec eux. Ils apportent de la drogue. Ils apportent du crime. Ce sont des violeurs. Et certains, je suppose, sont des gens bien. »

Cette sortie fera la une de toute la presse et provoquera une première polémique. Mais une autre phrase, intercalée entre une diatribe contre Obamacare et un passage sur l’État islamique, capture bien plus efficacement l’essence de la candidature trumpienne :

« Je vais construire un grand mur, personne ne construit des murs mieux que moi, croyez-moi, et je vais le construire pour pas cher. Je vais construire un grand, très grand mur à notre frontière sud. Et je ferai payer le Mexique pour ce mur ». 

Moquée pour son côté irréaliste, cette promesse deviendra le symbole de sa campagne. On retrouve le côté fantaisiste d’une solution infantile, hors de prix et inefficace pour lutter contre un problème fantasmé, celui d’une immigration pourtant en recul. Démagogique et xénophobe, le mur a surtout la vertu de représenter mieux que tout l’essence du populisme, en délimitant une frontière entre un « nous » et un « eux ». Nous, les Américains blancs, qui travaillons dur et sommes abusés par le « eux », les immigrés, les personnes de couleurs, les « libéraux » et « gauchistes » qui imposent le libre-échange et trahissent la classe ouvrière américaine. Le mur deviendra également un slogan, « build the wall », construisons ce mur qui répond à un besoin de protection et affirme haut et fort le rejet des élites qui se gaussent de ce projet insensé. Une critique d’autant plus problématique que le mur existe déjà, mis en place sous Bush senior puis renforcé par Clinton et Obama, il prend la forme de centaines de kilomètres fortifiés par des barbelés et miradors, lorsqu’il n’est pas matérialisé par des blocs de béton ou barrières métalliques gardés par des agents fédéraux. En forçant les clandestins à le contourner, il aurait déjà coûté la vie à plus de 5000 personnes entre 1994 et 2017.

De fait, malgré ses outrances, Trump s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs républicains. Son racisme et sa xénophobie font écho à celle de Ronald Reagan, passé maître dans l’art du « dog whistle », ces sous-entendus racistes destinés à flatter l’électorat réactionnaire. Bush père inaugura les spots télévisés racistes avec le célèbre clip sur William Horton. Contre Obama, McCain et sa colistière Sara Pallin useront des mêmes ressorts. En 2015, le parti républicain n’a pas attendu Trump pour passer à la vitesse supérieure. Le représentant du Texas Louie Gohmert avait proposé d’utiliser l’armée et la Marine pour stopper l’invasion d’enfants migrants, qu’il décrivait comme une menace épidémiologique  : « On ne connaît pas toutes les maladies qu’ils ont ni leur niveau de gravité ». Son collègue Blake Farenthold ajouta « beaucoup de poux et de gale ». Mo Brooks, élu d’Alabama, fit la promesse de prendre toutes les mesures nécessaires contre l’immigration « à l’exception de leur tirer dessus ». Même au sein de la primaire républicaine, Trump a de la concurrence. Ben Carson promet d’utiliser les drones militaires pour tirer sur les clandestins, et Ted Cruz s’engage à déporter la totalité des sans-papiers, soit 11 millions d’individus. 

Même sur le style, la stratégie trumpienne, qui consiste à tenir des propos outranciers pour déclencher des tollés qui lui offrent des heures d’exposition médiatique gratuites et des dizaines de demandes d’interviews télévisés, a été inaugurée par d’autres candidats. 

Lorsqu’on n’a pas les 100 millions de dollars de Jeb Bush où la notoriété d’un Marco Rubio ou Ted Cruz pour s’assurer une place aux débats télévisés, il reste la stratégie de la surenchère. Quoi de mieux, à l’âge des réseaux sociaux et de l’information en continu, que de déclarer que l’accord sur le nucléaire iranien va « conduire les Israéliens à la porte d’un four crématoire » comme Mike Huckabee ? Qu’un avortement implique l’aspiration de la cervelle des fœtus à l’aide d’une pipette, comme l’affirmera Carly Fiorina ? Ou de déclarer que le mariage homosexuel revient à autoriser un homme à se marier avec son tracteur tondeuse, comme le fera Steve King — ce qui conduira un journaliste à se demander sarcastiquement si « le tracteur-tondeuse de Steve King est gay ? ». 

***

Avec 17 candidats, des débats télévisés organisés devant un public invité à s’exprimer vigoureusement et l’absence d’un véritable chef de file, la primaire ne pouvait que prendre le chemin d’une émission de téléréalité. Le présentateur vedette de The Apprentice va s’y épanouir, usant de chaque débat pour éliminer ses adversaires. Rand Paul doit se défendre à propos de sa coupe de cheveux, Jeb Bush essaye mollement de se défaire du surnom « Jeb mou » dont l’a affublé Trump. Lorsque le public applaudit une punchline de Bush ou hue Trump, ce dernier rétorque en regardant la caméra « ce que vous entendez, ça vient du premier rang où sont assis ses riches donateurs. Ils sont furieux car ils ne peuvent pas m’acheter, moi ». À propos de Rick Perry, l’ancien gouverneur du Texas qui avait mis un terme à sa campagne de 2011 après avoir été incapable d’énoncer en plein débat télévisé le nom des trois agences gouvernementales qu’il promettait de supprimer, Trump s’exclame « maintenant il porte des lunettes pour avoir l’air plus intelligent, mais ça ne fonctionne pas ! » Le très sérieux Marco Rubio sera réduit à suggérer que Trump en a une toute petite. « Je vous rassure, en ce qui concerne ce qui se passe sous ma ceinture, tout va bien » répondra Trump dans ce qui constitue le point bas d’une campagne clownesque. 

Image: CNN

Ses apparitions sur les plateaux télé sont l’occasion de débriefer les débats face-caméra, comme dans Kho-lanta. Et de remettre une pièce dans la machine médiatique. « J’ai entendu dire que le père de Ted Cruz était l’assassin de JFK ».

Sur le fond, le programme de Trump place les républicains dans l’embarras. Il refuse de promouvoir des coupes budgétaires dans la sécurité sociale, fustige la décision d’envahir l’Irak, dénonce les accords de libre-échange, propose un apaisement militaire avec la Russie, promet de retirer les troupes du Moyen-Orient, et surtout, pourfend la classe politique corrompue par les riches donateurs comme lui. « Hillary Clinton est venue à mon mariage, parce que je lui avais fait un chèque auparavant. Notre système est pourri ». « J’ai financé la plupart des candidats qui sont sur le plateau ce soir ». « Moi je ne dois rien à personne. Je suis super riche, ».  Toutes ces thématiques résonnent fortement auprès de l’électorat américain, hostile à l’interventionnisme militaire, attaché à la sécurité sociale et remonté contre le rôle corrupteur de l’argent en politique. 

La première phase des primaires prend la forme d’une surenchère médiatique destinée à se constituer un capital politique. La différence entre Trump et ses concurrents est que ce dernier ose dire des choses qui auraient disqualifié tout autre candidat. Le sénateur de l’Arizona, héros du Vietnam et ancien candidat républicain à la présidence John McCain est traité de « loser » pour s’être fait capturé et torturé pendant la guerre. Les Mexicains sont amalgamés à des violeurs. Aucun politicien n’a survécu à ce genre de propos, mais Trump n’est pas un homme politique. Il assume, refuse d’entrer dans le jeu des excuses publiques, et de ce fait, critique implicitement le système : tout ceci n’est qu’une comédie dramatique dont il refuse les codes. Et si sa candidature condamnait le parti républicain à la défaite ? Il s’en moque, la maison conservatrice peut bien brûler, il retournera jouer au golf dans l’un de ses clubs privés.

La seconde phase de la campagne passe par la case « débats » et la tentative de l’establishment conservateur de torpiller Trump. FoxNews se charge du sale boulot, attaquant le milliardaire sur trois points : son soutien passé aux causes démocrates (« je suis un businessman, je donne de l’argent à tout le monde, notre système est pourri »), son refus de s’engager à soutenir le vainqueur de la primaire (« si je gagne, je ne ferai pas de candidature dissidente, ça je vous le promets ») et son sexisme et tempérament (« vous avez tenu des propos désobligeants envers les femmes, les appelants “grosses truies”, “traînées…”  “seulement Rosie O Donnel” coupe Trump, déclenchant les rires du public). Le milliardaire ne se pliera pas au cirque traditionnel qui veut qu’un candidat accusé par la presse d’avoir commis un écart s’excuse publiquement et fasse amende honorable pour rester dans les bonnes grâces des faiseurs d’opinions. Lui n’en a cure, et une fraction du public s’identifie et exulte en voyant cet homme d’affaires qui « parle comme nous » et adresse un doigt d’honneur aux élites. Fox News aura beau organiser un panel post-débat pour tailler en pièce la prestation du milliardaire, il s’installe définitivement en tête des sondages avec 30 à 35 % d’intentions de vote. 

Tout cela me passe au-dessus, trop occupé à prendre mes marques dans mon nouvel environnement. Pour Halloween, les bars de Houston sont envahis de jeunes costumés. Si les traditionnels déguisements de petite sirène, pompiers et infirmières sont bien présents, celui de Trump fait un carton. Le milliardaire reste l’objet de plaisanterie. Tout le monde semble avoir internalisé le fait que les cadres du parti, les donateurs et les élites qui tractent dans les salles obscures, derrière un épais rideau de fumée de cigares, ne laisseront pas les rênes du GOP à pareil clown. Une Texane déguisée en Frida Kahlo n’est pas du même avis. « Il a des milliards, il peut dépenser bien plus que les autres, il va s’acheter la nomination, les Américains sont cons ». Elle a tort sur au moins un point, Trump ne dépense presque rien en frais de campagne. Les médias lui offrent gratuitement une exposition plus importante que tous ces adversaires réunis. « Il est mauvais pour l’Amérique, mais bon pour CBS », concèdera le patron de la chaine qui voit ses audiences s’envoler. Celui de CNN ira jusqu’à lui donner des conseils en privé avant le débat organisé par sa chaine, par soucis pour son meilleur « client ». 

La troisième phase débute avec les premiers scrutins. Trump finit second en Iowa et premier en New Hampshire. La plaisanterie ne fait plus rire grand monde. Mes collègues républicains cherchent désespérément un candidat alternatif pour stopper l’agent orange. Jeb Bush abandonne après des scores humiliants et 100 millions de dollars brûlés en vain. Marco Rubio s’effondre dans les débats. Ted Cruz ? Le sénateur le plus détesté par ses pairs n’a pas la capacité de stopper Trump, qui a réussi à convaincre un Américain sur trois qu’il serait le tueur en série du Zodiac. Une hypothèse réfutée par madame Cruz, mais qui fera s’exclamer un électeur interrogé par CNN : « c’est exactement ce que dirait la femme du tueur du Zodiac ! ». 

Parce que les primaires sont majoritairement organisées sur le format « winner takes all », il suffit souvent d’arriver premier dans un État pour rafler tous les délégués. Même s’il ne réunit que 25 à 35 % des voix, Trump bénéficie de la division de ses adversaires, aucun des trois autres finalistes souhaitant céder sa place aux concurrents. Malgré un taux d’approbation historiquement bas et des sondages désastreux face à Clinton, le voilà investi candidat du « great old party ».

***

La primaire démocrate fonctionne comme l’exact opposé. Hillary Clinton a fait le ménage en amont. Biden renonce à se jeter dans la bataille, évoquant la mort soudaine de son fils, et concédant en off « vous n’imaginez pas ce dont les Clinton sont capables ». L’égérie de la gauche américaine, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, calcule qu’elle aura plus d’influence sur une administration Clinton si elle s’abstient de la défier. La primaire s’annonce comme une promenade de santé, avec deux fois moins de débats télévisés que du côté républicain, une campagne plus courte et un système moins ouvert et démocratique, qui laisse une part importante de la décision finale dans la main des super délégués — c’est-à-dire des cadres et élus du parti. 

Bernie Sanders – Photo Phil Roeder/Flickr

Un vieux sénateur socialiste du petit État rural du Vermont, inconnu du grand public, va pourtant venir enrayer cette belle mécanique. Dès l’annonce de sa campagne, Bernie Sanders récolte plus de dix millions de dollars de dons individuels. La gauche américaine attendait un candidat, ce sera Sanders, qu’elle va propulser jusqu’aux portes de la victoire. Débordé par l’énergie militante qui rejoint sa candidature, ce dernier va devoir accepter de déléguer beaucoup de responsabilités aux jeunes femmes et hommes qui s’impliquent dans sa campagne. Son programme se résume en quelques idées clés : une critique sans concession du rôle corrupteur de l’argent  en politique (lui finance exclusivement sa candidature à l’aide de dons individuels dont le montant moyen s’établira à 27 dollars), un programme ambitieux pour lutter contre le réchauffement climatique, la gratuité de l’assurance maladie et de l’éducation supérieure, et un doublement du salaire minimum fédéral. Hillary Clinton s’étouffe. Et pourquoi pas une licorne, dira-t-elle dans son livre bilan post-campagne ?

Comme beaucoup de Français que je côtoie à Houston, ce programme de bon sens, qui ressemble furieusement à ce que nous avons déjà en Europe, me parait trop radical pour les États-Unis. Au printemps 2016, Trump semble bien parti pour s’imposer côté républicain. Est-ce sage de prendre le risque de lui opposer un socialiste ? Pour trois Américaines que je rencontre le temps d’un weekend passé dans une maison louée au bord de la Guadalupe River par un ami, entre San Antonio et Austin, la réponse est oui. En prenant un bain de soleil aux bords de l’eau, la conversation prend une tournure politique. « Hillary change d’avis sans cesse, Sanders a toujours dit la même chose. Il est authentique, au moins ». « Avoir une assurance maladie gratuite, ça me parait le minimum normalement, on est tellement en retard aux States… ». Je suis agréablement surpris.

Seulement voilà, le jeu n’est pas égal. Sanders doit faire face aux instances du parti, à la presse démocrate vent debout contre lui, et à ses propres limites. Bernie ambitionnait une candidature de témoignage et bat Clinton au Michigan après l’avoir humiliée en New Hampshire. Il manquera la marche de peu, mais devra concéder la primaire à celle qui a encore du mal à trouver un slogan, ou à fournir une explication convaincante pour justifier sa candidature. « Parce que ça lui est dû », que « c’est son moment », concèdent certains cadres de sa campagne sous couvert d’anonymat. 

Trump veut rendre sa grandeur à l’Amérique, slogan de Reagan qu’il remet au goût du jour. L’Amérique n’a jamais cessé d’être « great » lui rétorque Clinton, avant de décrire une part de l’électorat de Trump comme des irrécupérables racistes formant un « panier de déplorables ». Il ne pouvait rêver meilleur adversaire. Hillary incarne tout ce qu’il dénonce : la guerre en Irak, les accords de libre-échange (qu’elle finira par dénoncer sous la pression de Sanders), la nouvelle guerre froide contre la Russie, les conflits continus au Moyen-Orient, les discours payés plusieurs centaines de milliers de dollars et prononcés dans de grandes banques de Wall Street, la destruction de la classe moyenne et ouvrière. Et surtout, la corruption passive des politiciens dont les campagnes sont financées par les grandes fortunes et entreprises privées. Hillary récoltera près d’un milliard de dollars, mais ne remplira aucun stade, contrairement à Donald Trump. 

En août, la campagne du milliardaire semble pourtant sur le point d’imploser. Il refuse de dépenser son propre argent pour son élection, accumule les gaffes et propos outranciers qui ne passent plus, et accuse un retard sondagier qui risque de condamner sa candidature. Le parti républicain lui coupe les crédits, préférant investir les ressources internes à la défense du Congrès en général et du Sénat en particulier. On se prépare déjà à un mandat Clinton. Mais Trump va être sauvé par deux éléments : les millions de dollars d’une poignée de milliardaires d’extrême droite, et une nouvelle équipe de campagne qui va lui demander de faire l’impensable : devenir ennuyeux. Trump se voit imposer un téléprompteur pour réciter des banalités conservatrices. Et ça fonctionne. La frange d’électeurs républicains jadis horrifiés par sa candidature se fait à l’idée de voter contre Clinton, si ce n’est pour lui. Il refait son retard dans les sondages, arrive au coude à coude avant les débats télévisés de septembre, où il se défend plutôt bien. 

Ces dernières semaines sont pour moi un facteur de stress intense. Les chaines d’informations continues préfèrent diffuser pendant trente minutes les images d’un podium vide dans l’attente de Trump qu’un discours de campagne d’Hillary. Ce dernier s’en amuse, fait attendre CNN pour voir combien de temps ils patienteront avant de rendre l’antenne. 

Un à un, mes collègues se résolvent à voter pour la bête xénophobe. Wikileaks publie les emails de la campagne Clinton, qui montrent à quel point le parti démocrate et sa candidate ont manipulé la primaire et évoluent dans un cadre élitiste. Une vidéo émerge dans la presse où l’on voit Trump se vanter  d’attraper les femmes par la chatte. « Des propos de vestiaires », balaye-t-il. L’écart sondagier se creuse de nouveau en faveur de Clinton. Le directeur du FBI, rassuré par les sondages, se permet de rouvrir une enquête sans substance sur un faux problème essentiellement fabriqué par FoxNews : l’usage d’un serveur personnel pour les emails officiels du temps où elle occupait la fonction de secrétaire d’État. Le gendre et la fille de Trump feront bien pire ensuite, lui même utilisera son propre smartphone, sans que personne ne s’en soucie. 

Si je devais identifier le tournant de l’élection, je mentionnerais l’ouverture du troisième débat et la question du journaliste de Fox News Chris Wallace sur la Cour suprême. Je regardais l’échange avec une centaine de Texans dans le bar AxelRad de Houston, un établissement connu pour son espace en plein air, ses food-trucks et sa liste interminable de bières artisanales. L’ambiance était festive et le public rassuré quant à la défaite imminente de Donald Trump. La plupart des jeunes gens présents, tous tournés vers l’écran, ne prêtaient guère attention à la question de Wallace ni à la réponse de Trump. Elle impliquait pourtant une chose claire : le prochain président choisirait le juge qui allait remplacer le siège vacant à la Cour Suprême, et faire basculer cette dernière d’un côté ou l’autre de l’échiquier politique. Si les électeurs démocrates ont parfois du mal à comprendre le fonctionnement des institutions et l’importance capitale du pouvoir judiciaire, les électeurs républicains ne s’y trompent pas. Ils vont se mobiliser pour Donald Trump, là où les électeurs démocrates encouragés par les sondages prometteurs et désabusés par une campagne insipide vont fournir un effort minimum. 

Personnellement, je n’avais que trop conscience des enjeux. Il y avait la question climatique d’abord, et tout le reste ensuite. Les baisses d’impôts qui risquaient de provoquer une surenchère mondiale, les USA étant un des derniers pays à maintenir un taux d’imposition décent sur les entreprises (35 %) et les hauts revenus (42 %) ; le démantèlement de l’Obamacare qui allait priver des millions d’Américains d’accès aux soins. L’abandon des accords avec l’Iran et Cuba, des accords de non-prolifération nucléaire avec la Russie et une ligne plus dure et incertaine en matière de politique étrangère. La validation de la rhétorique xénophobe et nationaliste qui allait faire des émules à travers le monde et encourager les actes racistes aux USA. L’impact sur FoxNews, qui allait basculer entièrement à l’extrême droite alors qu’une faction de journalistes avait résisté à Donald Trump et aurait pu adoucir la ligne éditoriale de la chaine, et du mouvement conservateur américain avec elle.

La veille de l’élection, le New York Times donne Hillary vainqueur à 95 %.

On connaît la suite. Clinton remporte le vote populaire par 3 millions de voix, mais perd les trois États clés de la Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin d’un total de 79500 voix. 

Les analystes vont se déchirer pour trouver une explication à ce coup de tonnerre. Pour certains,  ce résultat s’explique par le racisme latent qui traverse la société américaine. En attisant ces ressentiments, Donald Trump aurait fait basculer les États blancs de la rust belt en sa faveur, eux qui avaient voté pour Obama en 2008 et 2012. C’est ce que de nombreuses études sociologiques démontrent. D’autres, surtout à gauche, incriminent les accords de libre-échange et la mondialisation néolibérale qui, après avoir décimé la classe ouvrière américaine, auraient jeté ses victimes dans les bras de Trump. Plus rassurante, cette thèse permet d’expliquer le choix d’anciens électeurs d’Obama de voter contre Hillary, et vient d’être accréditée par de nouvelles recherches sociologiques. Ces dernières établissent que les électeurs Obama-Trump appartiennent majoritairement à la classe ouvrière blanche, qu’elle est proche des positions des électeurs républicains sur les questions raciales, mais d’abord motivées par les aspects économiques. Ces six millions d’électeurs qui avaient voté Obama malgré des opinions réactionnaires en matière d’immigration et d’égalité raciale grâce au message économique du leader démocrate se sont tournés vers Trump pour les mêmes raisons. It’s the economy, stupid. N’oublions pas que près d’un américain sur deux n’est pas capable de faire face à une dépense imprévue de plus de 400 dollars, que l’espérance de vie diminue  chez les hommes blancs, que les inégalités explosent et les frais d’assurances maladie atteignent de nouveaux sommets.

Plus à la marge, le succès des tactiques de suppression du vote des minorités, déployées depuis quelques années par le parti républicain, a sûrement joué un rôle. Tout comme la stratégie démocrate d’abandon des classes populaires, décrites par Chuck Schumer (le président du groupe démocrate au Sénat) en 2015 en termes univoques : « pour chaque vote que l’on perd dans la classe ouvrière et les campagnes de Pennsylvanie, on en gagnera trois dans les banlieues aisées de Philadelphie, et cette stratégie peut être étendue à tout le pays ».  On apprécira le résultat. 

Imperméable à toute autocritique, Hillary Clinton et ses partisans rejettent la faute sur le FBI, Bernie Sanders et Vladimir Poutine. 

Ma conviction est qu’il n’y a pas d’unique explication. De ce que j’ai pu observer, il s’agit avant tout d’un vote de classe. Plus on est riche, et plus on vote Trump — en moyenne. Mes collègues citent en priorité la politique fiscale pour justifier leur vote, après la fidélité à leur parti et devant leur détestation d’Hillary. Quoi qu’il en soit, l’élection de Trump reste un symptôme qui montre l’existence d’un mal plus profond : celui du délitement de la démocratie américaine et de la fin du rêve américain. 

Passé la stupeur et les tremblements induits par la victoire choc de Donald Trump, une question restait en suspend : comment allait réagir mon pays d’adoption face à ce bouleversement ?

***

Ceci conclu le premier chapitre de ce projet d’écriture. En espérant que vous aurez apprécié la lecture, je vous encourage à me faire des retours dans les commentaires !  Trois autres chapitres sont déjà écris, dans un style plus proche de l’essai journalistique que de la chronique. Vos retour aideront à murir ce projet. Et si vous connaissez un bon éditeur…

 


6 réactions au sujet de « Mes années Trump »

  1. Bonjour
    et content de vous voir de retour
    cet éclairage au plus près est remarquable par sa dissection de la  » démocratie » état unienne plus proche pour moi du suffrage censitaire restreint que d’autre chose

    il y a cependant un point que je ne comprends pas et que vous allez peut être éclairer dans les feuilles à venir :
    la population ne se réduit pas aux deux partis qui ont capturé le débat et les institutions. la révolte étudiante et libérale ( au sens philosophique) à mis fin à la guerre du Viet Nam, le mouvement pour les droits civiques a su faire évoluer les choses. Les USA ont donc les forces pour réagir. Ces gens qui étaient mobilisés (les deux fois) par Sanders et la classe montante (AOC) ne vont pas se mobiliser pour Biden qui n’est qu’une version soft (à mon sens) de ce qu’est le parti républicain dans le cadre la cogestion démocrate et républicaine des richesses du pay . Je vois donc Trump gagner, ou à tout le moins perdre de quelques pouièmes, et à ce moment là le pays se fracturer définitivement, ce qui quelque part serait finalement leur problème, sauf que les conséquences pour les autres états et peuples du monde seront désastreuses ?? le gendarme aura disparu ! et certains voudront en profiter.

    1. Bonjour et merci de votre commentaire. Vous pointez du doigt le noeud du problème, que je compte traiter pas à pas dans le livre. La mobilisation des forces progressistes est réelle, elle a permis d’obtenir de grandes avancées par le passé, comme vous le notez avec justesse, mais se heurte désormais au fameux système bi-parti, et à l’alliance des forces réactionnaires et de l’argent.

      Pour les élections à venir, nous serons bientôt fixé, mais il sera intéressant de traiter des possibilités et conséquences du résultat, qui seront liées à la capacité d’influence du mouvement progressiste, me semble-t-il ! Au plaisir !

  2. Bonjour,
    Votre texte est fluide dans la forme,et très riche d’informations et danalyses (un appareil de notes pour les sources serait certainement complémentaire et etayerait vos propos ).
    Il me semble que certains points (la politique de santé aux EU oar ex) peuvent donner lieu à de passionnants développements.
    Quant à 1 livre …. il en parait bcp et qui les lit ?

  3. Super résumé, clair et qui se lit bien, qui m’a fait revivre cette année 2016 passionnante sur la politique américaine et sur les impacts des outils mediatiques modernes.
    Comme a son habitude, Politicoboy fait bien ressortir les détails que beaucoup de gens ignorent, notemment sur les raisons de la victoire de Trump, qui se résument a bien plus que la stigmatisaion classique que l’on fait en Europe: ‘Les Américains sont stupides et racistes’.
    Merci Cow-Boy, il me tarde la suite !

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