Donald Trump siffla trois fois (1/3)

Donald Trump siffla trois fois (1/3)

La première tournée internationale du quarante-cinquième président des États-Unis d’Amérique fut peu commentée par les médias français, trop occupés à couvrir les débuts du président Macron. La plupart des observations se concentrèrent sur les gestes, poignées de main en tête, et la conclusion dramatique de retirer les USA de l’accord sur le climat.

 Pourtant, sur trois sujets majeurs, le train Trump vint percuter les certitudes et siffler la fin de la récréation. Terrorisme, Russie, Climat. Les répercussions à long terme sont à chaque fois inquiétantes, comme nous allons le voir. 

Le parallèle entre les premiers pas du président américain hors de ses frontières et ceux du chef d’État français à l’Élysée révèle une divergence particulièrement marquée. Pendant que Donald Trump fuyait les tourments judiciaires de son administration en allant faire la tournée des alliés historiques au Moyen-Orient (Arabie Saoudite et Israël), Emmanuel Macron s’appliquait à courtiser l’Allemagne et à constituer un gouvernement destiné à dynamiter la droite en vue des législatives.

Au terme d’une séquence de communication et de stratégie politique parfaitement maitrisée, Macron consolide son pouvoir fraichement acquis. À l’inverse, Trump tente péniblement de réaffirmer le sien. Il enchaîne les discours et phrases maladroites et multiplie les gestes déplacés. Lancés sur leurs trajectoires opposées, les deux chefs d’État se rencontrèrent finalement le temps d’une poignée de main aux allures de bras de fer. Le jeune gaulois remporte ce combat de coqs qu’il considère lui-même comme symbolique. (1)

À la sortie du G7, Emmanuel Macron se disait confiant sur l’issue du dialogue avec Donald Trump.

 De retour à Washington, ce dernier adressa un formidable doigt d’honneur à l’ensemble de la planète en retirant les USA de l’accord sur le climat. «Je n’ai pas été élu pour représenter Paris, mais Pittsburgh», affirme-t-il sur un ton revanchard à l’adresse de celui qui avait eu l’audace de lui broyer les doigts.

Cette catastrophe vient s’ajouter aux deux décisions précédentes, tout aussi dangereuses, prises au cours du voyage diplomatique du président américain,

Retour sur un triple K.O.

 

 Partie 1: Le tournant géopolitique américain au Moyen-Orient et la lutte contre le terrorisme

 

Première étape de son périple diplomatique, Donald Trump se rend à Riyad où il est reçu en grande pompe par le souverain d’Arabie Saoudite. Les festivités incluent la signature du plus gros contrat de vente d’armes de l’histoire (140 milliards de dollars, plus la promesse de 230 milliards supplémentaires) et une danse folklorique, la danse du sabre, symbolisant l’entrée en guerre.

 Devant cinquante chefs d’État censés incarner le monde sunnite (parmi lesquels se trouvent de nombreux dirigeants africains dont l’Islam ne représente que la seconde ou troisième religion), Donald Trump désigne l’ennemi commun : l’Iran chiite. (2)

 Cette décision a lieu dans un contexte particulier. Le même jour, le peuple iranien élit démocratiquement un leader «progressiste», Hassan Rohani, écartant au passage le fondamentaliste et conservateur Ebrahim Raïssi. Le chef d’État iranien vient de faire campagne sur une ligne politique de réconciliation et d’ouverture avec l’occident alors que son adversaire plaidait pour un durcissement des relations. (3)

Selon Trump, l’Iran serait la source principale du terrorisme et de l’instabilité au Moyen-Orient. Son virage stratégique, en rupture complète avec les efforts d’apaisement de Barack Obama, a de quoi surprendre et inquiéter l’observateur aguerri.

Arabie saoudite et Iran, de quoi parle-t-on?

L’Arabie Saoudite est un pays très jeune, issu de l’unification de tribus nomades bédouines par le clan des Saoudes au début du 20ème siècle. Le pouvoir monarchique repose sur deux piliers contradictoires : l’appui occidental (l’Angleterre en 1920, puis les USA avec le pacte de Quincy depuis 1945) et le Wahhabisme, doctrine religieuse prônant l’application stricte et sans interprétation du Coran.

Ces deux contradictions (Islam radical et pacte occidental) fait de l’Arabie Saoudite une pouponnière du Jihadisme, d’abord en interne (révolte de 1930, actes terroristes de 1979 à La Mecque, puis apparition d’Al-Qaïda sous l’égide d’Oussama Ben Laden) et désormais à l’extérieur à travers le financement de courants Wahhabistes et Salafistes dans de nombreux pays (sous forme d’aides aux mosquées en France par exemple). (4)

Ce pays de seulement 29 millions d’habitants, assis sur les plus grandes réserves mondiales de pétrole, a une relation particulière avec les droits de l’Homme. L’État saoudien pratique la peine de mort, l’amputation, la bastonnade et la lapidation, impose le port du voile et interdit aux femmes de conduire et d’accéder à de nombreuses universités et professions. Les allégations de financement du terrorisme (en particulier Al-Nostra et Al-Qaïda) de façon indirecte par les Saoudiens ont entre autres été confirmées par Hillary Clinton du temps ou elle était secrétaire d’État. (5) Selon les Échos, Daesch aurait également bénéficié de fonds provenant du Qatar et de l’Arabie Saoudite . (6)

Enfin, outre son intervention violente pour stopper le printemps arabe au Bahreïn, elle réprimande dans le sang l’insurrection chiite au Yémen. Une révolte écrasée sous un tapis de bombes dans l’indifférence générale de l’Occident. Les photos des enfants ensanglantés sont pourtant aussi disponibles que traumatisantes. Et l’ONU vient de reconnaitre la responsabilité directe de l’Arabie Saoudite et du gouvernement yéménite qu’elle soutient dans l’épidémie de choléra qui, en conséquence de cette guerre, a déjà fait deux cent mille victimes. (7)

De l’autre côté, nous retrouvons l’Iran, démocratie islamique aux valeurs de plus en plus progressistes. Un pays de 82 millions d’habitants, très éduqués, où le port du voile n’est pas imposé, où les libertés individuelles et les droits de la femme sont en progrès constant (les Iraniennes travaillent, ont accès à tous les corps de métiers et aux meilleures universités) et désireux de s’ouvrir sur le monde. L’Iran c’est la civilisation perse, une culture millénaire, qui partage avec les Européens la même langue d’origine (l’indo-européen) et de nombreuses valeurs.

Cette puissance régionale qui détient les principales réserves de gaz naturel au monde et dont le territoire est encerclé par les bases américaines a accepté d’abandonner son programme militaire nucléaire. (8)

Extrait de l’émission « Le dessous des cartes » (2015) montrant les bases américaines autour de l’Iran (marquée d’une *)

Certes, au Moyen-Orient rien n’est simple. L’Iran exerce son influence en appuyant les régimes irakien et syrien, et les partis politiques du Hezbollah (Liban) et du Hamas (Palestine), considérés par de nombreux pays comme des organisations terroristes, mais qui combat Daesh en Syrie (Hezbollah) et a abandonné sa doctrine de destruction de l’État israélien (Palestine) pour se contenter de demander la reconnaissance d’un état palestinien aux côtés d’Israël. Enfin, les milices iraniennes affrontent efficacement Daesh en Irak et en Syrie, ce qui en fait un allié objectif dans la lutte contre le terrorisme.

Bien sûr, l’Iran a du sang sur les mains, et a commis de nombreuses atrocités dans la région. Il n’est cependant pas le seul, et sans remettre sur la table le bilan de l’invasion de l’Irak par les États-Unis (1,3 million de morts), on est en droit de se poser une question simple :

 Pourquoi ce revirement américain qui, d’un seul coup, place l’Iran au sommet de la liste de ses ennemis? Si cette décision n’a aucune logique du point de vue de la lutte contre le terrorisme ou de la sécurité internationale, elle démontre par contre très bien la folie guerrière qui s’est depuis longtemps emparée des dirigeants de Washington. (9)

 Tout d’abord, c’est là la concrétisation du pouvoir détenu par le complexe militaro-industriel américain. Celui-ci voit dans ce revirement stratégique une aubaine pour vendre de l’armement à l’Arabie Saoudite, en attendant une excuse pour, peut-être, intervenir dans la région.

 Cela exprime aussi une sorte de revanche des militaires américains, désormais à la tête du ministère des la défense, et des hauts fonctionnaires et élus républicains qui, après avoir bâtis leurs carrières sur l’opposition USA-Iran, n’ont pas digéré l’accord signé par Obama avant son départ de la Maison Blanche.

Pour Trump, c’est enfin l’occasion de poursuivre son entreprise de destruction de l’héritage d’Obama.

Pourquoi c’est préoccupant

Cette folie présente un double danger, à court terme et à long terme. Tandis que l’Iran vient d’essuyer une première attaque terroriste revendiquée par Daesh, l’Arabie Saoudite et ses alliés viennent d’imposer un embargo au Qatar sous prétexte de lutter contre le terrorisme. Cet épisode complètement absurde dure depuis maintenant trois semaines. Non seulement l’Arabie Saoudite n’a formulé aucune exigence qui permettrait de lever le blocus, mais la diplomatie américaine elle-même dénonce des accusations non fondées et l’absence de revendications. (10)

Sous couvert de carte blanche délivrée par Donald Trump, le jeune et impétueux monarque saoudien semble régler des querelles d’influence, avec en ligne de mire l’Iran vis-à-vis duquel le Qatar se serait rendu coupable de complaisance.

 La Turquie a dépêché des soldats au Qatar, l’Iran approvisionne en aide humanitaire le Sultanat et les Américains s’inquiètent de voir leur base de commandement régional où sont stationnés dix mille militaires subir le blocus de leurs alliés saoudiens.

Qui peut prédire comment se terminera cette situation kafkaïenne, essentiellement provoquée par le manque de finesse de Donald Trump et l’impétuosité du jeune et fougueux monarque saoudien tout juste couronné ?

Outre ce problème actuel, la décision de livrer l’Iran à la vindicte sunnite et aux faucons de Washington pourrait à terme dégénérer. Compte tenu du discours de Donald Trump, l’Iran va devoir déployer toute son habileté pour échapper à une agression des États-Unis ou de ses alliés arabes.  

Or deux états ont signé une alliance militaire avec l’Iran : la Chine et la Russie.

Washington vient, une fois de plus, de démontrer dans cette région sa brutalité et son incohérence pour des motifs idéologiques et économiques douteux.

Ceci conclut la première partie de cet article. La seconde partie traite des tensions avec la Russie, ici. 

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Notes et références:

  1. http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/05/28/emmanuel-macron-ma-poignee-de-main-avec-trump-ce-n-est-pas-innocent_5134931_823448.html
  2. Ecouter sur France Culture l’exposé de l’ancien ambassadeur français, François Bujon de l’Estang https://www.franceculture.fr/emissions/lesprit-public/la-droite-avant-les-legislatives-le-premier-voyage-du-president-trump
  3. Idem  note 2, mais lors d’une autre émission: https://www.franceculture.fr/emissions/lesprit-public/letat-de-la-gauche-liran
  4. Voir cette vidéo et surtout ses sources journalistiques : « Pourquoi l’Arabie Saoudite produit du Jihadisme » http://osonscauser.com/pourquoi-larabie-saoudite-produit-du-jihadisme-les-cles-pour-tout-comprendre/
  5. Voir les révélations de Wikileaks confirmées par CBS: http://www.cbsnews.com/news/wikileaks-saudis-largest-source-of-terror-funds/
  6. Lire sur les Échos https://m.lesechos.fr/021484782326.htm
  7. Sur le bilan et la responsabilité occidentale au Yémen, lire cette dépêche de l’agence Reuters reprise par Médiapart: https://www.mediapart.fr/journal/international/220617/la-barre-des-200000-cas-de-cholera-bientot-franchie-au-yemen?onglet=full
  8. Voir cette formidable émission du « dessous des cartes » (Arte) http://www.dailymotion.com/video/x3hzr69
  9. Lire les articles du Monde diplomatique, http://www.monde-diplomatique.fr/2016/09/KLARE/56193 « A Washington, scénario pour un conflit majeur, septembre 2016 », « Donald Trump s’épanouit en chef de guerre » https://www.monde-diplomatique.fr/2017/05/KLARE/57462 et ‘l’état profond » https://www.monde-diplomatique.fr/2017/05/HALIMI/57492
  10. Sur les contradictions de la Maison Blanche et la dénonciation de la manoeuvre saoudienne, lire par exemple cet article du Guardian https://www.theguardian.com/world/2017/jun/20/us-saudi-arabia-qatar-embargo-trump

 


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