Venezuela : 5 faits incontournables

Venezuela : 5 faits incontournables

Les articles et reportages qui traitent de la crise au Venezuela sont incroyablement biaisés, au point de produire une caricature de journalisme.

Cela s’explique très bien par le passif qui accompagne cette question. Pour la gauche, il s’agit de sauver l’héritage intellectuel de ce qui fut un modèle de partage des richesses et de contestation de la domination américaine sous Chávez, quitte à fermer les yeux sur la véritable nature du régime de Maduro.

Pour la presse mainstream, l’occasion d’enterrer un régime décrit comme socialiste, et par extension tout cadre de pensée sortant du modèle néolibéral et atlantiste, justifie toutes les approximations et caricatures.

Cinq faits majeurs sont généralement occultés par l’un ou l’autre des points de vue, et devraient figurer dans tout article qui se respecte. Les voici.

1) Le peuple vénézuélien traverse une grave crise humanitaire

Depuis la chute des cours du pétrole en 2013, la crise économique a engendré une profonde crise humanitaire. Entre deux et trois millions de Vénézuéliens ont quitté le pays, soit un habitant sur dix. La monnaie locale a connu une inflation de plus de 6000%, ce qui la rend pratiquement inutile et sans valeur. Le peuple manque de tout : médicaments, denrées alimentaires, biens de première nécessité, accès aux soins. Plusieurs amis expatriés doivent envoyer tous les mois des sommes d’argent conséquentes pour que leurs familles, pourtant issues de la classe moyenne, puissent s’alimenter dignement. Même des membres du gouvernement reconnaissent ne manger qu’une fois par jour. (1)

L’État vénézuélien fournit des paniers-repas à des millions de citoyens, contre la détention d’une carte électorale électronique qui permet de savoir pour qui votent les bénéficiaires de l’aide alimentaire. Une façon déguisée de faire pression sur l’électorat. (2)

2) Le Venezuela possède les plus larges réserves de pétroles au monde, et les USA ont affirmé publiquement vouloir en prendre le contrôle

Le Venezuela dispose des plus larges réserves d’hydrocarbures au monde, mais il s’agit d’un pétrole lourd dont l’extraction nécessite d’importants  investissements. Ces derniers sont en chute libre, conséquence des sanctions américaines et des problèmes de corruption interne. La production a ainsi été divisée par deux depuis 2013, aggravant l’effet récessif de la chute des cours.

Ceux qui voudraient nier que ces gigantesques ressources pétrolières motivent l’ingérence américaine n’ont qu’à se référer aux déclarations de John Bolton, le conseiller spécial à la défense de Donald Trump, connu pour son rôle dans le sabordage des négociations avec la Corée du Nord sous Georges W. Bush, puis son rôle clé dans l’invasion de l’Irak et son militantisme en faveur d’une intervention militaire en Iran. (3)

Vous savez, le Venezuela fait partie de ces trois nations que j’appelle la troïka de la tyrannie (NDLR : avec Cuba et le Nicaragua). Cela fera une grande différence pour les USA sur le plan économique, si on peut obtenir que les compagnies pétrolières américaines investissent là-bas et produisent le pétrole venezuelien. Cela serait bien pour le peuple venezuelien. Et ce serait bien pour le peuple américain.” (4) John Bolton, le 28 janvier sur Fox News 

3) Maduro est un président autoritaire et incompétent

La gauche doit se réconcilier avec le fait que Maduro n’est pas Chávez, mais un autocrate incompétent. Il serait futile de nier les arrestations de journalistes, opposants politiques et manifestants. Les violences policières qu’on dénonce chez nous ne sont pas plus justifiables au Venezuela, même si l’opposition elle-même a recours à une violence sans commune mesure avec ce qu’on a pu observer de la part de certains gilets jaunes.

Certes, Maduro fut élu de manière parfaitement légitime en 2014, comme en atteste le Carter Center,  une ONG américaine spécialisée dans l’observation des élections, fondée par l’ancien président Jimmy Carter. (5)

Mais les élections de 2018 n’ont pas suivi les mêmes normes. Le fait que l’opposition les ait boycottées n’excuse pas les pressions exercées sur l’électorat ni les conditions d’organisations discutables. (6)

Nicolas Maduro lors de son investiture en 2019 / photo: Wikipedia

Mais surtout, il faut admettre que l’état déplorable de l’économie vénézuélienne n’est pas uniquement le fait de la chute des cours du pétrole, et encore moins des sanctions américaines mises en place en 2017. C’est avant tout une gestion catastrophique de la politique  économique et monétaire, comme le décrit l’ancien conseiller en économie d’Hugo Chavez, Mr Temir Porras Ponceleón,  dans Le Monde diplomatique. Jusqu’à fin 2016, Maduro était entièrement responsable du marasme économique.  (7)

4) Les USA sont derrière le coup d’État

On sait que l’instigateur du coup d’État, Guaido, s’était entretenu avec les dirigeants américains avant de se déclarer président. On sait que le vice-président des États-Unis, Mike Pence, a diffusé une intervention télévisée ou il encourage le Vénézuéla à se soulever et l’assure du soutien des USA en cas de contestation,  avant la déclaration de Guaido. Les USA ont été le premier pays à reconnaitre Guaido, ont durci les sanctions depuis, et évoqué la possibilité d’une intervention armée. (8)

L’option d’invasion militaire avait déjà été sérieusement considérée par Donald Trump en 2017. (9)

L’influent sénateur républicain Marco Rubio a encouragé les compagnies pétrolières américaines qui traitent avec le Vénézuéla à appuyer le coup d’État, en justifiant cela par les bénéfices économiques qu’elles en retireront, ainsi que les retombées positives en termes d’emplois américains.

Le ministre des Affaires étrangères Mike Pompéo a lui aussi publiquement reconnu le rôle actif joué par son pays, et par la CIA, dans la tentative de changement de régime et rencontré des rebelles vénézuéliens pour discuter du projet de renversement de Maduro.

Le Wall Street Journal rapporte dans son édition du 31 janvier que les pressions exercées sur le Vénézuéla ne sont que la première étape d’un plan visant à transformer l’Amérique du Sud, avec comme prochaine cible le renversement des régimes cubain et nicaraguayen.

Et si les intentions de Washington n’étaient pas assez claires, le choix d’Elliot Abrams comme négociateur américain au Vénézuéla devrait ôter tout doute.

Elliot Abrams est un criminel de guerre qui supervisait les escadrons de la mort de la CIA en Amérique centrale dans les années 80. Il a publiquement défendu le génocide perpétré au Guatemala comme ayant permis de gagner la guerre froide, et fut impliqué dans le renversement des gouvernements démocratiquement élus par des dictateurs au Panama, au Salvador, Guatemala, Nicaragua et Vénézuéla. La description des atrocités, tortures et massacres qu’il a couverts tout au long de sa carrière vous donne la nausée. Pour rétablir la démocratie, qui de mieux qu’un individu qui a passé sa vie à la combattre ? (10)

5) Guaido et l’opposition à Maduro ne sont pas plus démocrates que lui

Si Maduro n’est pas un enfant de chœur, l’opposition dont est issu Guaido a également un lourd passif . Son mentor n’est autre que Léopold López, dont la revue américaine Foreign Policy dressait un portrait inquiétant, le classant à l’extrême droite de l’opposition. Lopez a participé au coup d’État armé de 2002 contre Chávez, détourné des fonds publics pour financer son propre parti politique et serait un des principaux instigateurs de l’insurrection violente contre Maduro en 2014 (qui aurait fait au moins 45 morts, dont 5 membres des forces de l’ordre).

Après avoir remporté les élections législatives de 2015, l’opposition a refusé de reconnaître la légitimité de l’exécutif, et décidé de renouer avec une stratégie insurrectionnelle en affirmant que son agenda politique consistait à faire « tomber Maduro dans les six mois ». (11) Une stratégie qui a débouché sur les tragiques violences de 2017. Parmi les nombreux décès de part et d’autre, on déplore celui d’un candidat aux élections législatives pro-Maduro tué par balles,  un passant brûlé vif pour avoir été pris pour un militant chaviste à cause de sa couleur de peau et une dizaine de policiers tués par balles pendant les manifestations. Maduro lui-même fut la cible d’une tentative d’assassinat menée à l’aide de drones, tandis que plusieurs bases militaires ou bâtiments des forces de l’ordre ont été victimes d’attaques à l’arme à feu et d’attentats terroristes. (12)

Guaido aura peut-être la sagesse de contester le pouvoir de façon non-violente et d’organiser des élections « sous trente jours », comme le prévoit la constitution sur laquelle il s’appuie pour se déclarer président en lieu et place de Maduro. Seul l’avenir nous le dira.

En attendant, la moindre des choses pour tout journaliste ou commentateur qui se respecte consiste à n’omettre aucun de ces cinq faits.

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Sources principales :

  1. Sur la gravité de la situation humanitaire, lire le Monde diplomatique:  « Vénézuéla, les raisons du chaos« 
  2. Lire (ou écouter) ce dossier sur la crise actuelle au Vénézuéla, par The Intercept: https://theintercept.com/2019/01/30/donald-trump-and-the-yankee-plot-to-overthrow-the-venezuelan-government/
  3. Lire ce portrait de John Bolton : https://theintercept.com/2018/03/30/deconstructed-podcast-will-john-bolton-get-us-all-killed/
  4. https://www.democracynow.org/2019/1/30/a_war_for_oil_bolton_pushes
  5. La participation d’Ismaël Emelien, actuel conseiller spécial d’Emmanuel Macron, en tant que responsable communication de la campagne de Maduro doit aussi nous rassurer quant au sérieux de ce scrutin.
  6. Idem 2
  7. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/PORRAS_PONCELEON/59240
  8. Idem 2
  9. Vox: https://www.vox.com/2018/7/6/17536908/trump-venezuela-invade-military
  10. https://www.wsj.com/articles/u-s-push-to-oust-venezuelas-maduro-marks-first-shot-in-plan-to-reshape-latin-america-11548888252
  11. Le Monde diplomatique : Les deux visages de la crise vénézuelienne 
  12. https://lvsl.fr/venezuela-indulgence-presse-francaise-pour-violence-d-extreme-droite

5 réactions au sujet de « Venezuela : 5 faits incontournables »

  1. Cher Monsieur, Grand Merci pour vos articles !
    Dans le dernier sur le venezuela la phrase « même si l’opposition elle-même a recours à une violence sans commune mesure avec ce qu’on a pu observer de la part de certains gilets jaunes. »
    … n’est pas totalement claire car on ne sait pas laquelle vous considerez comme supérieure à l’autre.
    cdlt

    1. Pour être clair, la violence au Vénézuéla est largement supérieur à ce qu’on observe en France. Côté force de l’ordre, et manifestant.

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