Elon Musk sur une autre planète

Elon Musk sur une autre planète

Mettre en orbite une voiture électrique à l’aide d’une fusée conçue pour coloniser Mars peut passer pour un formidable gaspillage de ressources humaines et financières. D’autres y verront le plus beau coup marketing de l’histoire. Les images haute définition du mannequin flottant dans l’espace au volant du bolide Tesla, sur l’air de « Life on Mars » de David Bowie, symbolisent à la fois le génie et la folie humaine.

Mais l’insolente réussite d’Elon Musk vient surtout nous rappeler pourquoi la finance et le progrès technique ne résoudront pas le problème du réchauffement climatique.

1) De PayPal à SpaceX, la légende d’Elon Musk

À l’heure où vous lisez ces lignes, un cabriolet de marque Tesla flotte dans l’espace en direction de la planète Mars. Pour comprendre ce qui se cache derrière cette prouesse technico-commerciale, il faut dresser un rapide portrait de son principal instigateur.

Photo : SpaceX

Né en Afrique du Sud, Elon Musk connaît une enfance marquée par les brimades de ses camarades de classe, dont il porte encore les séquelles physiques aujourd’hui. Le surdoué s’ennuie à l’école et passe ses journées la tête dans les bouquins. En 1983, à l’âge de douze ans, il crée un premier jeu vidéo qu’il revend 1200 euros à une entreprise locale. À dix-sept ans, il émigre au Canada pour suivre des études d’ingénieur.

Le jeune Elon Musk rêve de contribuer à l’avenir de l’humanité, et identifie cinq domaines déterminants : Internet, la transition énergétique, l’intelligence artificielle, la reprogrammation du génome et l’exploration spatiale. Il choisit de se consacrer au second thème, et rejoint les États-Unis pour suivre un doctorat de physique appliquée dans la prestigieuse université de Stanford. Au bout de quelques jours, saisi d’une terrible crainte de passer à côté de la révolution Internet, il laisse tomber Stanford pour fonder sa start up. Nous sommes en 1995. Avec son frère, il met au point un outil de référencement en ligne qui doit se substituer aux pages jaunes. Cela nous parait trivial aujourd’hui, mais ses potentiels clients de l’époque le prennent pour un illuminé.

Il vit dans son bureau et se douche dans l’auberge de jeunesse du quartier. Les efforts finissent par payer. En 1999, en pleine « bulle Internet », Compaq rachète son entreprise pour 307 millions de dollars. Elon touche 22 millions et se retrouve multimillionnaire à 27 ans.

Notre entrepreneur réinvestit les trois quarts de cette somme pour lancer une nouvelle société qui va rapidement fusionner avec un concurrent pour former PayPal. En 2002, eBay rachète ce premier service de payement en ligne pour 1,5 milliard de dollars. (1)

Elon Musk empoche 180 millions et laisse de côté l’informatique pour fonder les entreprises SpaceX et Tesla. La première doit ouvrir la voie à la colonisation de Mars afin d’augmenter les chances de survie de l’humanité, et la seconde prétend révolutionner le transport routier pour accélérer la transition énergétique (et résoudre le problème du réchauffement climatique).

Il faut apprécier à sa juste valeur la prise de risque du jeune homme. Aucune entreprise privée n’est jamais parvenue à envoyer le moindre objet dans l’espace, pas même en orbite basse. De même, il faut remonter à l’année 1925 et Chrysler pour trouver une start up ayant réussi à s’imposer sur le marché automobile grand public. Tout semble alors indiquer qu’Elon Musk va devenir un « cas d’école » de multimillionnaire ayant dilapidé sa fortune après avoir pété les plombs. (2)

Début 2008, en pleine crise des subprimes, Tesla se retrouve à court d’argent sans avoir construit la moindre voiture. Quant à SpaceX, la société vient de voir exploser sa troisième fusée. Pour couronner le tout, Elon Musk doit faire face à un divorce dévastateur sur le plan émotionnel. À court d’argent, il jette ses dernières ressources dans un ultime essai de la fusée Falcon 1. Le tir de la dernière chance.

Et tout bascule. SpaceX parvient à mettre un premier satellite en orbite.  La NASA signe un contrat de 1,5 milliard de dollars pour effectuer le ravitaillement de la station spatiale internationale. Dans la foulée, de nouveaux financements affluent vers Tesla, ce qui lui permet de commercialiser son premier modèle, le cabriolet qui fait désormais route vers la planète Mars.

Les temps forts de la vidéo du lancement (10 min) : décollage (21:30), mise en orbite (25:40) et atterissage (29:15) 

2) Le « master plan » de Tesla : accélérer la transition énergétique pour résoudre le réchauffement climatique

Elon Musk explique ses succès par sa capacité à raisonner à partir « des premiers principes ». Partir des lois fondamentales de la physique, des causes premières, pour résoudre un problème. (3)

La société Tesla est le fruit de cette approche.

Les deux tiers des émissions de gaz à effet de serre proviennent de la combustion d’hydrocarbures, dont la principale demande provient du transport routier. Il existe une solution simple : électrifier les voitures et convertir la production électrique à l’énergie solaire. Pour Musk, ce qui bloque tient à deux éléments : la performance et le prix. Personne ne veut acheter de voitures électriques, car elles sont trop chères et pas assez performantes, et l’énergie solaire nécessite des batteries pour fonctionner 24h sur 24.

Or, le coût de production des voitures électriques dépend majoritairement du prix des batteries, un composant de moins en moins cher, grâce à l’explosion de la demande de smartphones. Musk fait le pari suivant : s’il parvient à rendre la voiture électrique désirable, la demande va permettre de baisser le prix, et d’accélérer la mutation des voitures à essence vers l’électrique.

Le 2 août 2006, il publie sur le blog de sa jeune société Tesla son « master plan» (Musk reste avant tout un geek nourri à la science-fiction). L’article vise à répondre aux attaques des critiques et présente la stratégie de Tesla, déclinée en quatre étapes. D’abord concevoir un véhicule de luxe, produit en faible quantité. Cela se justifie par les coûts de production qui dépendent majoritairement des économies d’échelle. Pour une start up, construire une Twingo ou une Ferrari coûte pratiquement la même chose, mais personne ne sera prêt à mettre 100 000 euros dans une Twingo, même si elle est électrique.

Elon Musk (à droite) présente le Roadster

Cette première étape va permettre de faire la démonstration du potentiel des voitures électriques : le roadster franchit les 100 km/h en 3,7 secondes et atteint une vitesse de pointe de 210 km/h. Des performances dignes d’une Porsche, qui permettent de casser l’image « chaise roulante » dont souffrent les véhicules électriques.

Les investisseurs convaincus financent la seconde étape, la mise sur le marché d’une berline haut de gamme. Vendu 80 000 euros, le modèle S permet de préparer les conditions de développement d’une voiture grand public.

Tesla modèle S

Là encore, les performances (qui découlent intrinsèquement de la technologie électrique) sont époustouflantes. Le 0 à 100 km/h en 2,9 secondes, une autonomie de 500 km et les meilleures notes jamais attribuées en termes de sécurité. À cela s’ajoute la fonction « auto pilote » qui devient rapidement capable de conduire sur autoroute et de garer le véhicule.

Le succès est fulgurant. Le modèle S est de loin le plus vendu de sa catégorie (230 000 unités au total), mais surtout, il donne une tout autre image de la voiture électrique, si bien que de nombreux constructeurs historiques emboitent le pas.

Le modèle 3 « tout public » atteint le demi-million de précommandes. Il est finalement commercialisé fin 2017 au prix de 30 000 euros (avant les primes écologiques).

Dernière étape, Musk fonde dès 2006 Solar City, une société de solution solaire intégrée. Devenue la première installatrice de panneaux photovoltaïques aux USA, avec près d’un gigawatt de puissance déployé (l’équivalent d’un réacteur nucléaire), elle est rachetée par Tesla en 2016, afin d’intégrer toute la chaîne de production. Désormais, sa « gigafactory » (plus grande usine de batteries au monde) fonctionne à l’énergie solaire, tandis que Tesla propose des solutions intégrées pour les foyers et collectivités.

Ces synergies permettent, par exemple, de résoudre le problème des coupures de courant de l’État d’Australie-Méridionale en couplant une gigantesque batterie à une ferme éolienne, pour une puissance installée de 100 MW. Livré en 63 jours, le dispositif alimente trente mille foyers et stabilise le réseau électrique de l’ensemble du territoire.

Master plan 2.0

Suite à ses succès, Elon Musk publie un nouveau billet de blog déclinant son « master plan part deux ».

La gamme Tesla va s’entendre pour couvrir l’ensemble des besoins du transport routier. Ses véhicules doivent devenir 100 % autonomes afin de fournir un service de covoiturage de type « Uber ». Puisqu’une voiture privée passe 95 % du temps immobilisée, cette fonction va permettre aux propriétaires de Tesla de gagner de l’argent en mettant leur voiture à disposition de la flotte gérée par Tesla, avec comme effet de diviser par dix le coût réel d’achat d’un véhicule et par 3 le volume de voitures en circulation (en supposant trois passagers par voiture).

Après la « gigafactory » du Nevada, qui devait permettre de doubler la production mondiale de batteries, Tesla a construit la plus grande usine de panneau solaire du monde (hors Asie) à Buffalo, dans l’état de New York. Cet investissement immunise Musk contre les tarifs douaniers imposés par Donald Trump qui tente de contrer l’essor de l’énergie solaire.

Tesla semble donc en passe de réussir son pari. Renault Nissan et General Motors commercialisent leurs propres véhicules électriques, mais c’est une marque chinoise qui vient de battre les records de ventes en 2017. Même si la vision d’un monde propulsé par des véhicules électriques autonomes reliés à une plateforme de covoiturage reste éloignée, les efforts d’Elon Musk poussent de nombreuses entreprises à investir vers ce modèle.

3) SpaceX : relancer l’exploration spatiale, coloniser Mars.

SpaceX a pour « mission » d’envoyé un million d’êtres humains sur Mars. Ce serait le minimum requis pour rendre une colonie martienne autonome, condition suffisante à l’augmentation de nos chances de survie face aux divers risques qui menacent la vie sur terre (réchauffement climatique, hiver nucléaire, astéroïde…). Musk ajoute une seconde justification : relancer l’enthousiasme pour les sciences grâce à une nouvelle « course à l’espace ».

Une fois absorbée l’énormité du pourquoi, reste à se poser la question du comment. Musk considère que l’arrêt des programmes spatiaux ne s’explique pas par un manque de volonté, mais par un manque de moyens. Voici comment notre héros se représente l’aventure martienne :

La NASA a estimé qu’un vol habité coûterait cinquante milliards de dollars pour cinq passagers. Ce qui débouche logiquement à la représentation suivante :

En bon entrepreneur, Musk compte diminuer le coût du trajet de telle sorte que les passagers financeront eux-mêmes le voyage. Selon lui, un montant acceptable serait de l’ordre de grandeur du prix d’une maison, ce qui nécessite de diviser le tarif de la NASA par vingt mille. Un peu comme si vous cherchiez à fabriquer un Renault Scénic pour 1 euro pièce.

Parmi les nombreux leviers disponibles, le principal consiste à rendre les fusées réutilisables. Imaginez le coût d’un vol Paris-New York si la totalité de l’avion était détruite après chaque atterrissage ? C’est pourtant ce qui se passe dans l’industrie spatiale.

Parvenir à réutiliser les fusées nécessite de les concevoir avec des matériaux durables, et de les faire atterrir. Pour se rendre compte de l’ampleur du défi, il faut visualiser la difficulté de contrôler la descente d’une fusée de soixante mètres de long (équivalent à un immeuble de vingt étages) et pesant le poids de cinq Airbus A380, tombant en chute libre depuis une altitude de 400 km, pour la faire atterrir au centimètre près sur une surface large comme un terrain de basket.  

Après une dizaine d’essais infructueux, SpaceX a réussi cette prouesse une première fois. Puis systématiquement.

Quinze ans d’effort

En 2002, Elon Musk se lance dans l’aventure avec un budget correspondant au prix d’un seul vol d’Ariane V. Le premier objectif est simple : construire une fusée à bas coût, capable de placer un satellite commercial en orbite basse.

Les lanceurs concurrents reposent sur des technologies développées dans les années soixante. Le recours massif à la sous-traitance, le conservatisme poussé à l’extrême, l’aversion pour le risque et le confort procuré par les contrats juteux avec les différents gouvernements génèrent des coûts délirants. SpaceX dispose donc de marges de manœuvre conséquentes.

Musk calcule que les matières premières d’une fusée ne représentent que quelques pour cent du coût total d’un lancement. En intégrant toute la chaîne de production et concevant sa fusée de A à Z, SpaceX parvient à diviser les coûts par trois, ce qui lui permet de financer quatre tirs d’essais. La quatrième et dernière tentative sera la bonne, et va permettre de décrocher un contrat de 1,5 milliard de dollars avec la NASA.

SpaceX va ensuite mettre au point un lanceur capable de concurrencer l’ensemble du marché, en combinant neuf moteurs « Merlin » mis au point pour la Falcon 1 en une seule fusée, baptisé logiquement Falcon 9. Déjà particulièrement compétitif en termes de coût, ce lanceur prend des parts de marché conséquentes et permet de générer des profits finançant les prochains investissements

En 2010, le premier étage d’une Falcon 9 est récupéré sans dommages. En mars 2017, les fusées SpaceX sont systématiquement réutilisées pour des vols commerciaux et le 6 février 2018, la nouvelle fusée « Falcon Heavy » constituée de trois Falcon 9 juxtaposés propulse une Tesla vers Mars. Deux des trois « Falcon 9″ avaient déjà volé auparavant, et sont de nouveau récupérés sans encombre.

Le test du 6 février marque ainsi la mise en service du plus gros lanceur du marché, capable d’emporter une charge trois fois supérieure à Ariane 5 pour un centième du coût.

Le Roadster d’Elon Musk, monté sur la charge de la fusée avec les caméras

Autrement dit, Elon Musk vient de rendre obsolète l’ensemble de ses compétiteurs. Avec ce coup d’éclat, SpaceX espère déclencher une nouvelle « course à l’espace ». D’où l’aspect théâtral de l’opération.  

Le Roadster en route vers Mars, avec à son bord un mannequin portant la combinaison spatiale conçue par SpaceX

L’entreprise prend son objectif de conquête spatiale au sérieux, et investit des milliards dans le développement d’une nouvelle fusée, dans une combinaison spatiale (portée par le mannequin conduisant la Tesla), et dans de nouveaux moteurs fonctionnant au méthane pour… pouvoir faire le plein sur Mars en utilisant le gaz contenu dans l’atmosphère de la planète rouge. (!) (4)

Difficile de savoir si SpaceX parviendra à réduire le prix du ticket aller-retour Terre-Mars au point de mettre en place une liaison permanente, mais pour le meilleur ou pour le pire, Elon Musk vient de révolutionner notre rapport à l’Espace.

4) Pourquoi Elon Musk, le progrès technique et la finance ne résoudront pas le changement climatique

Le réchauffement climatique est de loin le plus grave problème auquel doit faire face l’humanité dans les dix prochaines années.

L’enjeu est simple : il faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 2 % par an, et parvenir à une diminution par deux d’ici 2050. Cela nécessite de ne plus mettre en production un seul champ de pétrole ou mine de charbon supplémentaire, et de laisser 15 % des réserves actuellement exploitées au fond des gisements. Et il y a urgence. Au rythme actuel, nous aurons épuisé notre budget carbone dans 19 ans.

Projection des émissions de CO2 basée sur les tendances actuelles

Les solutions théoriques sont connues : réduire la consommation, changer de modèle d’agriculture, « électrifier » tous les secteurs énergétiques et produire cette électricité avec des sources propres.

En utilisant le raisonnement par « premier principe » cher à Elon Musk, on arrive rapidement à la conclusion que ses efforts ne permettront pas de résoudre le problème.

Car l’urgence de la catastrophe climatique est connue depuis la fin des années soixante-dix, tout comme la majorité des solutions « techniques ». Le problème ne provient pas des émissions de gaz à effet de serre, mais du fait qu’elles soient rendues possible en dépit de leur nocivité avérée. La cause principale du changement climatique, c’est le capitalisme, ou plus exactement sa forme néolibérale, autrement dit « le marché ».

Elon Musk rejoint cette analyse lorsqu’il plaide pour une taxe carbone.

Le principe du « pollueur payeur » peut s’appliquer à de nombreux domaines. Si un employeur devait supporter l’ensemble des coûts du burn-out d’un de ses employés (au lieu de laisser cela à la sécurité sociale), ce dernier changerait probablement de style managérial.

Mais le fait que le principe de la taxe carbone soit soutenu par les quatre principales compagnies pétrolières, par les ministres des Finances de Georges Bush et Ronald Reagan et par 95 % des économistes devrait nous mettre la puce à l’oreille. À moins qu’elle s’établisse à un niveau véritablement « anticapitaliste », cette taxe risque d’avoir peu d’effets, et n’empêchera pas la mise en production de nouveaux gisements d’hydrocarbures. (5)

 

Pourtant, Elon Musk affirme que la solution viendra nécessairement du marché. Compte tenu de son histoire personnelle, on peut comprendre qu’il ne parvienne pas à voir la profonde contradiction qui consiste à chercher la solution d’un problème parmi ses causes. On pourrait dire qu’Elon Musk est victime d’un fantasme qu’on situerait sur le même plan que celui de la conquête martienne.

Le succès d’Elon Musk ne doit rien au « marché »

Si c’est bien « le marché » qui a permis à ses entreprises de se développer de façon si spectaculaire, l’origine de leurs succès doit tout à l’ennemi de la libre entreprise : « l’état ».

Ses premiers pas en tant qu’entrepreneur sont rendu possible par l’invention d’Internet, fruit d’années de recherche publique à but non lucratif.

Ses deux compagnies furent sauvées par de la dépense publique, via des prêts de l’État américain pour Tesla et des contrats d’argent public de la NASA pour SpaceX. Le « Master Plan 2 » de Tesla repose sur deux inventions publiques : Internet et le smartphone (via la découverte des principes régissant le fonctionnement de l’écran tactile). L’effondrement du prix des panneaux solaires qui fait le bonheur de Tesla est directement lié aux subventions publiques chinoises et européennes, et les ventes de voitures électriques (en particulier le modèle 3) doivent beaucoup aux primes écologiques, une autre forme de socialisme étatique.

Photograph: Feature China/Barcroft Images

Mais le plus bel exemple reste les nombreux livres qu’a étudiés Elon Musk pour apprendre les secrets de l’astrophysique et de l’aérospatiale, connaissance accumulée au prix de centaines de milliards de dollars d’investissement public dans les différents programmes de la NASA (sans mentionner les contributions scientifiques des autres pays).

De même, la conquête martienne nécessite l’apport d’années de recherche spatiale effectuée par les différents programmes internationaux pour étudier l’impact de longs séjours dans l’espace, développer les technologies qui permettent d’effectuer des vols habités, et ainsi de suite.

Si la réussite d’Elon Musk démontre vraiment quelque chose, c’est à quel point les entrepreneurs et innovateurs dépendent de l’État pour exister.

Le progrès technique n’est pas le fruit des entrepreneurs

En réalité, les entrepreneurs contribuent très marginalement au progrès technique. Leur apport consiste essentiellement à combiner des technologies existantes pour lancer des produits « innovants ». Et cela s’explique parfaitement par la contrainte qu’exercent les marchés : l’exigence de rentabilité de court terme et la recherche du profit.

Ainsi, il est tout à fait logique qu’aucun entrepreneur ne se soit lancé à la conquête des 25 millions de dollars offerts par le milliardaire Richard Branson pour inventer une solution à la séquestration du dioxyde de carbone. De même, les efforts « philanthropiques » de Bill Gates pour résoudre le même problème patinent. 

Pour preuve, entre 2006 et 2011, les « Venture Capitalist » de la Silicon Valley ont investi 25 milliards de dollars dans une cinquantaine de start up dédiées à la lutte contre le réchauffement climatique, pour un résultat catastrophique (si on excepte Tesla, dont la survie doit beaucoup à l’intervention de l’État). En réalité, de l’ordinateur au smartphone en passant par les télécommunications et les énergies renouvelables, toutes les grandes inventions de l’après-guerre furent lourdement financées par le secteur public. (6)

La finance ne permet pas de lutter efficacement contre le réchauffement climatique

Nous devons enfoncer une autre porte ouverte en précisant que « le marché », et donc la Finance ne permet pas de déployer efficacement les solutions connues au réchauffement climatique. Pendant qu’Elon Musk abattait un travail monstrueux pour démocratiser la voiture électrique et l’énergie solaire, Pékin investissait 360 milliards de dollars dans la même direction. Et ça paye. La Chine est de loin le premier producteur de panneaux solaires et le principal contributeur à l’effondrement de son coût. Sur la seule année 2016, la puissance publique chinoise a déployé une capacité de production d’énergie renouvelable équivalente au parc nucléaire français. Elle est devenue la première fabricante et consommatrice de véhicules électriques, rattrapant en deux ans ses dix ans de retard sur les USA. Il faut comparer l’approche étatique de la Norvège (20 % de voitures électriques) et néolibérale de la Californie (3 % de conversion) pour se rendre compte de l’inefficacité chronique du marché. (7)

En 2016, l’argent public représentait les trois quart de l’investissement mondial en faveur de la transition énergétique.

Investissements dans la transition énergétique en 2014, jacobinmag.com

Autrement dit, même si Tesla parvenait à rendre ses voitures autonomes et résoudre le problème du transport routier, ce sont les investissements publics massifs qui permettraient de déployer rapidement ces solutions partout dans le monde.

La solution au changement climatique ne viendra pas du progrès technique

Que compte faire SpaceX suite à la mise en service de la fusée réutilisable « Falcon Heavy » ? Proposer des vols touristiques dans l’espace et mettre en orbite 4000 satellites afin de fournir un accès Internet couvrant l’ensemble du globe. Outre le côté inquiétant en termes de libertés publiques, concentration de pouvoirs et pollution en tout genre que représentent ces projets, on retrouve ici une tendance qui se répète sans cesse : le progrès technique pousse à la consommation. (8)

Lorsque la mise en orbite d’un satellite coûtait entre 100 et 200 millions de dollars, très peu de fusées décollaient. Lorsqu’un vol Paris – New York représentait un an de salaire moyen, très peu de personnes prenaient l’avion. La consommation des voitures à essence reste stable depuis les années 70, mais le poids des voitures et la puissance des moteurs ont été multipliés par quatre (au lieu de diviser la consommation dans les mêmes proportions).

Déjà, Richard Branson (Virgin Atlantic) et Jeff Bezos (Amazon) se lancent dans la nouvelle course à l’espace souhaitée par Elon Musk. Pas pour sauver la planète, mais pour proposer des vols touristiques… La flagrante contradiction avec la réduction de l’émission des gaz à effet de serre ne vous aura pas échappé !

Conclusion

En mettant une voiture électrique ultra performante en orbite autour du soleil à l’aide d’une fusée réutilisable, Elon Musk réalise une formidable promotion pour ses deux plus grands succès : la démocratisation de la voiture électrique et la division par un facteur 100 du coût de l’exploration spatiale.

Mais le côté fantasque de cette prouesse vient surtout démontrer les limites des Musk et consorts, et à travers eux du néolibéralisme, pour résoudre les grands défis de l’espèce humaine.

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Sources:

  1. Les sources utilisés pour les parties traitant d’Elon Musk et ses entreprises:  en Anglais, cet interview d’Elon Musk pour Wired, les articles de WaitbutWhy.com sur Elon Musk, Tesla, SpaceX et Solar City. En français: les pages wikipédia de Tesla, SpaceX, Solar City et Elon Musk.
  2. Waitbutwhy: the Elon Musk serie
  3. La méthode de réflexion d’Elon Musk a été théorisé par Tim Urban dans un long article, et formulé par Elon Musk lui même lors de certains interview.  Elle est désormais souvent cité par des journalistes et blogueurs (par exemple ici pour résoudre le problème de l’assurance maladie aux USA). L’idée est de remettre en question tous les préjugés et paradigmes passés pour se concentrer sur les principes fondamentaux, selon une méthodologie inspiré de la physique fondamentale: partir des grandes lois et principes (raisonnement par le haut, déductif), opposé au « pragmatisme » et raisonnement par extrapolation empirique (inductif).
  4.  Lire cet article (en Anglais) sur les investissements réalisés par SpaceX spécifiquement pour les voyages vers Mars.
  5. Jacobinmag: https://www.jacobinmag.com/2017/08/by-any-means-necessary/
  6. Jacobinmag: Bill Gates won’t save us
  7. Idem 6.
  8. Lire Jancovicci: Ne serons nous pas sauver par la technique ? 

3 réactions au sujet de « Elon Musk sur une autre planète »

  1. J’apprécie le point de vue nuancé développé dans cet article. Il serait en effet injuste d’ignorer le génie de Musk et naïf de voir en lui notre sauveur. Quelques commentaires cependant :

    Le réchauffement climatique et le capitalisme sont présentés comme les problèmes les plus graves de ce monde, le second impliquant d’ailleurs le premier.

    Si on applique la fameuse méthode des causes premières d’Elon Musk (ou plutôt d’Aristote), il faudrait remonter aux racines idéologiques de l’Occident. Pour faire court celles-ci se résument en quelques principes : conception linéaire du temps, primauté de l’avoir par rapport à l’être, et subordination du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel (cf René Guénon). Ces idéologies conduisent l’homme à vouloir s’étendre indéfiniment, que ce soit du point de vue spatial (conquête de Mars) ou du point de vue temporel (quête d’immortalité).

    Le capitalisme n’est qu’un régime économique et juridique parmi tant d’autres compatible avec les principes énoncés ci-dessus. L’Occident a connu d’autres régimes tels que le communisme ou le fascisme, et ceux-ci n’étaient nullement plus écologique. Le capitalisme n’est donc pas la cause principale du réchauffement climatique. Un régime purement communiste est capable de causer autant de dégâts que les formes les plus déchainées du capitalisme. Cela ne veut pas dire que le capitalisme est le moins pire des systèmes comme on l’entend parfois, mais simplement que les racines du mal sont enfouies un peu plus profondément qu’on ne pourrait le penser.

    De la même manière, le réchauffement climatique n’est que la manifestation d’un autre problème plus général : celui de l’impact de l’homme sur l’environnement. La montée des eaux et les ouragans dévastateurs représentent certes une menace, mais il se pourrait que l’urgence soit ailleurs : extinction des espèces, guerre nucléaire, pandémie meurtrière, etc. Si ce sujet te tient à cœur il est néanmoins salutaire de faire ce travail de vulgarisation et de susciter le débat.

    Dernière remarque au sujet du lien entre le marché, l’état et le progrès scientifique. Il est juste de rappeler qu’Elon Musk a bénéficié de nombreuses aides de l’Etat, que ce soit sous la forme de subventions pour ses divers projets ou plus indirectement à travers l’éducation qu’il a reçue (on pourrait aussi citer toutes les autres activités régaliennes dont chaque individu profite d’une manière ou d’une autre). En revanche il serait faux de dire qu’Elon Musk doit tout à l’Etat. Si le monde occidental a connu un tel succès au niveau scientifique, c’est notamment grâce à l’interaction entre le marché et l’état. Toutes les zones économiques du monde (à l’exception de l’union européenne) l’ont bien compris : l’Etat permet de financer et de diriger des projets de grande envergure sur le long terme. Le marché quant à lui permet de stimuler la libre entreprise et la concurrence, ingrédients catalyseurs du progrès scientifique. Tu as très bien expliqué comment Elon Musk s’est enrichi en revendant ses sociétés: le nouveau capital accumulé lui a permis d’investir davantage dans des projets de plus grande envergure. Le capitalisme a joué son rôle à plein pot. Dans un système purement étatique il aurait dû déployer des efforts considérables pour convaincre l’Etat de financer ses projets.

    Sur ces questions je recommande « Le secret de l’Occident » de David Cosandey. Il développe une théorie sur le progrès scientifique et traite également de la conquête spatiale…

    1. Bonjour Thomas, et merci pour ce commentaire !

      Quelques réponses personnelles aux éléments que tu soulèves:

      – Je ne pense pas avoir présenté le capitalisme comme le problème le plus grave de ce monde, simplement indiqué que dans sa forme actuelle, il était responsable de l’inaction face au réchauffement climatique.
      – Le fascisme est une forme de capitalisme, si on comprend le capitalisme tel que Marx le définissait. On pourrait même supposer que le second conduit au premier, mais cela serait un autre débat. 😉
      – De même, il serait naïf (ou extrêmement réducteur) de penser que le communisme a existé. Le communisme reste à inventer, et alors on pourra juger de sa capacité à adresser les crises écologiques dont le réchauffement climatique n’est qu’une manifestation parmi d’autres.
      – Je suis d’accord (et l’ai mentionné comme point de départ dans cet article) le réchauffement climatique accroit le risque de catastrophe nucléaire. On pourrait dire la même chose sur la disparition des espèces (qui s’aggrave à priori avec le changement climatique)
      – Sur le dernier point, je n’ai pas dit que Musk devait tout à l’état, mais qu’il lui devait la survie de ses récentes entreprises. Sur la nécessité de combiner l’état et le marché pour optimiser le progrès scientifique, je pense que c’est un débat qui est loin d’être tranché. L’humanité n’a pas attendu « le marché » pour inventer toute sorte de choses, et de nombreuses études démontrent que le profit est le pire des catalyseurs pour stimuler l’innovation (il y a un excellent TED talk sur ce sujet). Au contraire, souvent l’argent est contre-productif lorsqu’il s’agit de motiver les individus à être créatifs.

      Bon, ce sont des pistes des réflexions, pas des vérités absolues, et il faudrait plus de temps pour débattre de chaque point !

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