Mettre un gilet jaune pour sauver la planète.

Mettre un gilet jaune pour sauver la planète.

Ceux qui hésitaient à soutenir ou à rejoindre les Gilets Jaunes peuvent être rassurés, leurs revendications sont très largement à la hauteur des enjeux écologiques et sociaux. S’il devait être appliqué entièrement, leur « programme » déboucherait sur une sortie du néolibéralisme et ouvrirait la voie vers une résolution de la crise écologique. En clair, les Gilets Jaunes sauveraient la planète (malgré eux !?).

Bien sûr, augmenter les bas salaires, plafonner les rémunérations, traquer la fraude fiscale, refuser de payer les intérêts illégitimes de la dette, stopper la hausse des taxes sur les carburants et aboutir au Zéro SDF sont des revendications inacceptables pour le gouvernement actuel. Mais l’enjeu n’est pas d’obtenir une concession sur la taxe carbone, ni le rétablissement de l’ISF. Il s’agit de faire reculer Macron. Car s’il recule ici, il ne pourra plus avancer ailleurs. Son œuvre socialement et écologiquement destructrice sera stoppée net.  Ce qui se joue, c’est un combat contre l’oligarchie et pour la planète. En serez-vous ?

Dans cet article, je voudrais revenir sur les principales revendications de Gilets Jaunes, leurs implications politiques et le cadre stratégique dans lequel s’inscrit ce combat.

1) Des revendications dignes d’un programme révolutionnaire

Ce jeudi, les Gilets jaunes ont envoyé une longue liste de revendications à l’adresse des députés, fruit de dizaines de milliers de contributions. Il ne faut pas confondre, à ce propos, la liste puisée sur un groupe Facebook par le JDD (très réactionnaire), et celle « officielle » relayée par le reste de la presse, France Info en tête. On gardera néanmoins à l’esprit que ces doléances ne reflètent pas entièrement le mouvement, et restent un simple indicateur de ce qui pourrait en émerger.

Crédit : Wikipédia

Cette feuille de route est à l’image des Gilets Jaunes : hétérogène. Certaines demandes sont particulièrement intelligentes, d’autres plus questionnables, voire fantaisistes (la voiture à hydrogène, en particulier). Mais cette liste n’en demeure pas moins porteuse d’espoir et d’enseignements formidables. Qu’en retenir ?

Le discours médiatique dans les cordes

Si la presse a tout d’abord témoigné une grande sympathie à l’égard des Gilets Jaunes, contraints par l’audimat et le soutien massif des Français (75 à 85 %), les principaux médias ont effectué un virage à 180 degrés depuis le 17 novembre. Emboitant le pas au gouvernement, ils ont focalisé leur attention sur les rares dérapages, incidents et violences (dont les principales victimes sont pourtant les Gilets Jaunes) pour repeindre le mouvement en phénomène d’extrême droite réactionnaire, anti-écologiste et poujadiste. Une stratégie grossière destinée à empêcher la fameuse « convergence des luttes ».

Des éléments fascisants sont bien présents, mais l’essentiel n’est pas là, comme nous l’écrivions déjà en amont du 17 novembre. D’abord, aucune des 42 revendications ne reprend les idées de l’extrême droite. Ensuite, ces revendications vont bien au-delà de la taxe sur les carburants et de la justice fiscale. Petit tour d’horizon.

Des revendications clairement à gauche

Le pouvoir d’achat est au cœur des revendications, à travers la hausse du minimum retraite à 1200 euros/mois et celle du SMIC à 1300 euros net (les hauts revenus seraient, eux, plafonnés à 15 000 euros). Tous les salaires, retraites et aides sociales seraient indexés sur l’inflation. La nationalisation de GDF et EDF est exigée pour faire baisser le prix de l’énergie. La hausse des APL, le plafonnement des loyers et l’augmentation du parc HLM figurent également aux côtés d’une revalorisation des aides aux handicapés. On note également l’interdiction formulée de vendre les biens de la nation (barrages, aéroports…) au privé.

En termes de justice fiscale, on distingue une volonté claire de mieux répartir l’effort : arrêt de la hausse des taxes sur les carburants, mise en place d’un impôt sur le revenu plus progressif avec de nouvelles tranches et, concernant les entreprises, la mise à contribution des firmes du CAC40 pour permettre aux TPE-PME et artisans de payer moins d’impôts. Le prélèvement à la source est également rejeté. Mais la demande la plus impressionnante concerne l’arrêt de l’austérité budgétaire et le non-remboursement d’une partie des intérêts de la dette privée jugés « illégitimes ». Si le principal de la dette était remboursé, ce serait en priorité grâce à la lutte contre la fraude fiscale censée rapporter 80 milliards d’euros par an.

La Justice sociale et l’emploi sont également omniprésents. Le Zero SDF est en tête des revendications, devant la sécurité sociale intégrale pour tous (fin du RSI) et le rejet de la retraite par points voulue par Macron. L’interdiction des délocalisations industrielles et le plafonnement à 25 élèves par classe côtoient une demande de création d’emplois spécifiques pour les chômeurs et un renforcement des moyens pour la psychiatrie. Le nombre de CDD serait limité pour favoriser les CDI. Le travail détaché est interdit et la retraite rétablie à 60 ans. 

En ce qui concerne l’écologie, on retrouve de nombreuses mesures visant à réduire l’usage de la voiture : favorisation de l’implémentation des commerces de proximité au lieu des grands centres de distribution, arrêt « immédiat » de la fermeture des petites lignes ferroviaires, des bureaux de postes et maternités, allocation de l’ensemble des profits issus des autoroutes à l’entretien des routes. La rénovation thermique des bâtiments est exigée, ainsi que l’établissement d’une taxe sur le kérosène (aérien) et le fioul maritime, et la favorisation du fret ferroviaire. Le CICE enfin, serait supprimé pour permettre le développement de la voiture à hydrogène, jugée plus écologique que la voiture électrique.

Une soif de démocratie transparait. L’établissement d’un referendum d’initiative populaire est formulé en terme précis, tandis que le rétablissement du mandat présidentiel à sept ans devrait donner plus de pouvoir au parlement. Les élus sont sommés de ne recevoir que le salaire médian, et verront leurs notes de frais encadrées.

Quelques demandes plus réactionnaires

Une hausse des moyens attribués à la Justice, la Police et l’Armée, ainsi que la juste rémunération des policiers figure aux côtés de diverses revendications vis-à-vis de l’immigration, qu’il ne faudrait pas balayer trop vite.

L’exigence de traiter les demandeurs d’asile dignement est clairement formulée, mais les déboutés devront être déportés vers leur pays d’origine. Un point particulier demande à ce que l’on traite les causes de l’immigration, tandis que les conséquences nécessiteraient une véritable politique d’accueil pour que les immigrés « deviennent français », ce qui impliquerait de dispenser des cours de français, d’éducation civique et d’Histoire de France obligatoire, avec certification à la clé.

2) Une feuille de route qui implique de remettre le système à plat

Les commentateurs n’hésiteront pas à qualifier ces demandes d’irréalistes.  « L’augmentation du SMIC, pensez-vous ! Vous allez accélérer les délocalisations ». « Elles sont interdites ». « Mais vous allez provoquer la fuite des capitaux, sans parler de cette folie de ne plus payer les intérêts de la dette ! ».

La vérité, c’est que cette ébauche de programme n’est pas applicable dans les faits. Si certaines mesures, en particulier en termes de fiscalité et d’écologie, pourraient fonctionner dans le cadre politique actuel, l’essentiel des revendications se heurtera à trois puissances normatives bien connues : le libre-échange (compétitivité des entreprises), l’Union européenne (austérité budgétaire) et les marchés financiers (dette, investissement). (1)

Les solutions à ces trois maux sont déjà identifiées. D’abord, du protectionnisme solidaire pour défendre les entreprises face au dumping social de leurs concurrentes étrangères. Ensuite, le contrôle des capitaux pour empêcher la fuite des grandes fortunes et des investissements. Et comme ces deux mesures indispensables sont strictement interdites par les traités européens, il faudra bien remettre Bruxelles à sa place.

On retombe sur le programme de la France Insoumise, dans les grandes lignes.

Mais il faut penser ce bras de fer avec les marchés financiers et l’oligarchie bien au-delà du simple « y’a qu’à, faut qu’on ». Comme le fait superbement bien Le Monde diplomatique dans son enquête « Face aux marchés, le scénario d’un bras de fer », nous devons anticiper les conséquences d’un tel défi lancé à l’oligarchie. (2)

Le contrôle des capitaux et le protectionnisme économique déclencheront la fronde des marchés. Si l’argent et les usines ne sortiront plus de France, ils n’y rentreront plus non plus. Cela pose des questions importantes. Celle d’un défaut partiel sur la dette, de la socialisation du crédit et à terme, d’une refonte de notre mode de production et de consommation.

Fort heureusement, c’est exactement ce qui est indispensable de faire pour vaincre la crise sociale et écologique. Mais ce ne sera pas une partie de plaisir.

3) De la stratégie du Gilet Jaune

Je vais rendre à Ruffin ce qui appartient à Ruffin, et le paraphraser largement : « sur BFMTV, en off avant l’interview avec Bourdin, je discutais avec un éditorialiste de la chaine habillé d’une écharpe rouge, qui me demandait « comment le gouvernement peut s’en sortir ». « C’est simple, il rend l’ISF d’abord, et supprime la hausse de la taxe sur le gasoil » « Mais vous vous rendez compte que s’il fait ça, s’il recul, il est foutu pour le reste de son quinquennat. Il ne peut plus faire ses réformes sur les retraites, sur les chômeurs ». « Mais c’est pour ça que je suis pour, moi ! » « Mais c’est un piège que vous tendez au gouvernement ! » « Mais bien sûr, et le gouvernement le sait ». (3)

Il faut penser la contestation actuelle au-delà de l’image que s’efforce de nous en renvoyer les médias. Bien sûr qu’il y a quelques fachos, bien sûr qu’il y a une tentative de récupération de l’extrême droite. Mais justement, il s’agit d’empêcher le fascisme d’émerger de cette colère. Il faut occuper l’espace, porter les revendications sociales et écologiques et poursuivre les blocages.

Aucune victoire n’a jamais été obtenue sans bloquer l’économie du pays. Et comme Macron ne reculera que lorsque l’économie sera bloquée, c’est cela qu’il faut faire. Manifester sur les Champs et soutenir les Gilets Jaunes qui bloquent les flux, c’est un minimum indispensable. Mais il serait grand temps de s’interroger : où sont les écologistes, les marxistes, les électeurs de Hamon et Mélenchon, et tous les citoyens qui aspirent à un monde meilleur ? L’occasion est historique, il faut s’en saisir.

Quels scénarios de sortie ?

Dans le pire des cas, le mouvement va s’essouffler. Il aura alors accompli beaucoup : porté des revendications sociales dans tous les médias, rendre visible une France invisible, tisser du lien social, fait avancer la démocratie et provoqué une prise de conscience massive. Mais il aura également créé un risque : que cette colère ignorée du gouvernement finisse par porter au pouvoir l’extrême droite. Soit par l’abstention, soit par le vote contestataire. L’échec des Gilets Jaunes, ce sera aussi l’échec de la démocratie.

Le scénario central serait celui dessiné par François Ruffin. Un recul du gouvernement, certes modeste, mais suffisant pour l’affaiblir au point de mettre un coup d’arrêt à sa politique qui, rappelons-le, aggrave les inégalités et la crise écologique. Or ces deux choses sont liées.

Le scénario idéal serait bien entendu, au-delà d’une véritable révolution dont les conditions de matérialisation ne me semblent pas encore réunies, d’aboutir sur une dissolution contrainte de l’Assemblée Nationale. Cela ouvrirait la porte à un autre gouvernement, plus soucieux de répondre à la double urgence écologique et sociale.

Pas d’écologie sans social, pas de social sans écologie.

La communauté scientifique, y compris le très optimiste GIEC, nous avertit qu’à moins de prendre des mesures drastiques, notre civilisation va s’effondrer dans les trente prochaines années. Face à ce constat alarmant, rappelons quatre évidences :

  • Les 10 % les plus riches polluent 8 fois plus que les automobilistes en gilets jaunes. Les classes intermédiaires 2.5 fois plus (ils prennent plus l’avion, consomment plus de produits high-tech, etc.). (4)
  • Le progrès technologique aggrave la crise écologique, ce n’est pas une solution. (5)
  • Le capitalisme est la principale cause de la crise écologique. (6)
  • Ce n’est pas par sa propre volonté que l’oligarchie qui cause le problème acceptera de le résoudre, puisque cela impliquerait de redistribuer sa richesse, de mettre un terme à son modèle d’enrichissement et de contester son pouvoir. (7)

Ce qu’il faut faire, pour reprendre les mots d’Hervé Kempf, c’est consommer moins et répartir mieux. La science nous apprend, à travers des modélisations mathématiques publiées par la NASA notamment, que les inégalités précipitent et aggravent les conséquences d’une crise écologiques. (8) Il faut donc à la fois réduire les inégalités sociales et mener une politique écologique. L’un ne va pas sans l’autre, le mouvement des Gilets Jaunes en constitue la preuve la plus criante.

Leurs revendications ne sont pas parfaites, il manque de nombreuses choses et on y trouve du superflu, voire du problématique. Mais chacun sait que ces revendications ne sont qu’un signal qui indique l’ambiance générale, pas un programme qui s’appliquera en cas de victoire. Le fait qu’il aille plutôt dans la bonne direction devrait inciter les plus récalcitrants à enfiler un gilet à leur tour.

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Notes et références :

  1. Tout programme politique sérieux devrait, au minimum, étudier les conditions de réalisation des idées proposées. Ce que ne fait pas la gauche européiste. Lire à ce propos cet article de Frédéric Lordon « une stratégie européenne pour la gauche » et notre article « la stratégie du choc« . 
  2. Tout programme politique doit également étudier les conséquences de ses propositions, et ce qu’elles impliquent comme stratégies et mesures à appliquer pour les rendre viables. Lire à ce propos : https://www.monde-diplomatique.fr/2018/10/LAMBERT/59131
  3. Francois Ruffin, discours paraphrasé, place de la république le 29/11/2018. 
  4. Lire Hervé Kempf, « Comment les riches détruisent la planète« 
  5. Lire le verbatim de cette conférence donnée à Centrale-Supélec Paris « Quelles technologies pour une société durable ?« 
  6. Lire Naomi Klein « Capitalism killed our climate, not human nature« 
  7. Lire Frédéric Lordon : Appel sans suite
  8. Lire Pablo Servigne, « Comment tout peut s’effondrer » ainsi que cet article sur la modélisation des crises écologiques à l’aide du modèle Handy conçu par la NASA.

 


3 réactions au sujet de « Mettre un gilet jaune pour sauver la planète. »

  1. Bonjour
    et merci pour votre site !

    Mais,
    en quoi la revendication de moyens supplémentaires
    pour la police et la justice seraient-ils réactionnaires ?
    Les tribunaux ne sont-ils pas surchargés !
    Les effectifs de la brigade financière pour ne parler que d’eux,
    ne sont-ils pas insuffisants ?

  2. Bonjour,
    Sauver la planète ? Le sort de l’écosystème nécessaire à la survie de l’Homme est probablement déjà scellé et ce n’est pas une hypothétique remise en cause du capitalisme moderne à l’échelle de la France qui y changera quelque chose.

    1. Il faut bien commencer quelque part 😉

      Et si on part du principe, comme Pablo Servigne, que l’effondrement est inévitable, il reste alors selon lui de facon de le vivre : la facon Macron qui conduit à un scénario à la MadMax, et l’alternative qui conduit à un scénario coopératif.

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