Analyse des débats de la primaire socialiste

Analyse des débats de la primaire socialiste

 Bas les masques !

La primaire socialiste devait permettre de répondre à trois questions principales. Le PS peut-il créer une dynamique, quelle orientation adoptera-t-il, entre l’ordo-libéralisme de Valls et la ligne gauche progressiste des frondeurs, et une stratégie de ralliement est-elle encore possible ? Après deux débats, les masques sont tombés. Voici les principaux points à retenir.

photo franceculture.fr

1. Un suicide collectif

Au lieu de débattre de vraies orientations politiques, les candidats étaient sommés de s’expliquer sur des points de programmes spécifiques, en quatre-vingt-dix secondes. Ce qui entraîna immanquablement des débats techniques et chaotiques. La faute au format, dont les inconvénients avaient été démontrés par la primaire de la droite.

Pire, en laissant l’organisation à des chaînes privées, et en faisant appel à des journalistes employés par des milliardaires, il semblait logique que les questions soient orientées pour faire de l’audience (1) et  mettre à mal les opinions de gauche (2).

Résultat, les candidats sont apparus comme soumis à l’autorité journalistique. Les idées allant à l’encontre de la doctrine dominante ont été prises à parti et leurs promoteurs ont parfois dû débattre directement avec les journalistes (sic), lorsque les questions elles-mêmes ne limitaient pas d’entrée le cadre de la réflexion. Malheur aux candidats voulant en sortir, souvent rappelés à l’ordre, interrompus, voire moqués dans un mépris hallucinant. Ainsi, Laurence Ferrari balbutie des inepties (« on verra ce que diront les fact checkeurs ») tandis que Manuel Valls se retrouve  taxé d’homme sans cœur, lui qui est pourtant le seul à défendre la position droitière sur l’immigration. En clair, même lorsque les candidats expriment des opinions allant dans le sens des journalistes, ces derniers les attaquent de front.

Le fait qu’aucun participant ne conteste cette entreprise de démontage en règle en dit long sur l’aveuglement des candidats.

2. L’audience en chute libre

Cette primaire peut-elle servir de tremplin ?  Deux candidats veulent y croire : Valls et Montebourg. Les autres semblent s’inscrire dans une démarche de préparation de la défaite (Hamon) où simplement profiter de cette tribune médiatique pour défendre le  bilan de François Hollande (Peillon, S Pinel).

Malheureusement pour les socialistes, cette primaire pèche par un manque d’enjeu. Macron occupant l’espace à droite et Mélenchon à gauche, elle consiste plus à choisir le futur perdant que le futur président et ne contient pas les éléments dramaturgiques qui avaient fait le succès de la primaire des républicains.

Le premier débat, aussi technique que celui de la droite, devient vite particulièrement pénible à regarder. Le second, lui,  débute par une question de niveau de cours élémentaire : « si vous êtes président, qu’allez-vous dire à Donald Trump ? »

Je ne sais pas, « Quelle est l’adresse de votre coiffeur » ?

Devant un tel niveau de bêtise journalistique, il ne faut pas s’étonner que les Français ne suivent pas. L’audience passe d’un décevant 3.8 millions de téléspectateurs pour le premier débat à moins de deux millions pour le second. Dommage, car le deuxième volet recelait, comme pour la primaire de la droite, des débats passionnants (sur le nucléaire, le cannabis et le réchauffement climatique entre autres).

Les taux d’audience et le niveau du débat sont sans appel: la primaire de la belle alliance populaire ne créera pas d’engouement général.

3. Un rendez-vous manqué avec les Français

Près de quatre millions d’auditeurs, sur deux heures trente d’antenne, cela constituait une formidable opportunité de défendre des idées de gauche, et surtout de combattre celle de la droite. Je suppose que les électeurs socialistes auraient aimé assister à une levée de boucliers pour défendre la sécurité sociale,  l’âge de départ à la retraite,  la durée légale du travail hebdomadaire… Au lieu de ça, ils ont pu observer les divergences sur la loi travail, le CICE et la politique économique.

Les propositions audacieuses de Hamon et Montebourg sur la réforme de la fiscalité (plus progressive, taxant le capital autant que le travail) sont pratiquement passées inaperçues entre les appels à la rigueur budgétaire et les chants à la gloire des entreprises des autres candidats.

Vous avez dit « primaire de l’autre droite » ?

4. Deux visions de l’économie

Le premier débat aura tout de même permis de confirmer deux visions très différentes de l’économie.

D’un côté, la politique de l’offre. C’est-à-dire un soutien massif aux entreprises, la réduction des droits du travail,  l’austérité budgétaire, le culte de la valeur travail, l’intégration européenne dans le cadre libéral… Le fameux réalisme qui empêcherait d’apporter une réponse différente de celle proposée par la droite à un peu près tous les problèmes posés. Ce sont les positions de tous les candidats, à l’exception  des deux « frondeurs » Montebourg et Hamon.

Eux proposent une vision alternative, plus fidèle aux valeurs de la gauche. Relance budgétaire, fin de l’austérité, rapport de force avec l’Allemagne et rapprochement avec les pays du sud de l’Europe pour faire de l’investissement européen, sans oublier la dénonciation du dumping social et fiscal. Montebourg modère tout de même son propos et cherche à rester crédible (vis-à-vis des journalistes, arbitres suprêmes de ce débat).  Hamon ne tombe pas dans le piège et va jusqu’à innover avec son fameux  revenu universel.

Une idée très en vogue qui aura permis de démontrer une fois de plus le niveau déplorable des candidats. On lui oppose la valeur travail, le risque d’encouragement à l’oisiveté et l’aberration du prétendu problème de financement. Hamon et Bennhamias peinent également à le défendre, un comble. Après des mois de débats télévisés sur le sujet, il fallait que le PS nous livre le pire de tous. Les adeptes du revenu de base doivent s’arracher les cheveux.

5. Les grandes orientations politiques

Sur les fameux sujets régaliens, on réalise encore une fois le retard pris par les candidats vis-à-vis du débat public. Campé dans une position anti-russe, pro-européenne (avec des nuances chez Montebourg) et sécuritaire, personne ne semble capable de remettre en question les bombardements au Moyen-Orient, la déclaration de guerre au terrorisme, la course à l’armement où le prolongement indéfini de l’État d’Urgence (sur ce dernier point, les frondeurs se distinguent tout de même). Les vingt minutes passées sur la laïcité sont symptomatiques des problèmes du PS, incapable de sortir du cadre imposé par les journalistes, bien que sur ces sujets Hamon et Montebourg sortent une nouvelle fois du lot.

Sur l’Europe, enfin, on retrouve trois visions. La « soumission » à l’Allemagne (Valls et Pinel, dans la continuité du gouvernement), l’opposition (Montebourg et dans une moindre mesure Hamon) et la synthèse (Peillon). Dans un cas on cherche à suivre les engagements pris avec l’Allemagne (austérité budgétaire) pour ensuite négocier un plan de relance, dans l’autre on tourne le dos à l’Allemagne complètement. Vincent Peillon semble avoir la position la plus mesurée et réfléchie.

6. Gagnants et perdants de ces deux premiers débats

Difficile de parler de gagnant si on prend le moindre recul sur cette primaire, cependant livrons-nous au jeu :

Les gagnants :

  1. Arnaud Montebourg brille par quelques sorties efficaces, mettant en cause la règle absurde du 3% de déficit, les politiques d’austérité, l’impunité du système financier et l’indépendance des journalistes (Laurence Ferrari essayera de l’interrompre à trois reprises avant de lui répondre une fois son temps de parole écoulé). La fraîcheur de ses idées sur un plateau orienté très à droite lui vaut le meilleur score.
  2. Benoit Hamon : plus moderne et courageux, notamment sur l’écologie, le revenu universel et l’accueil des migrants (ce qui lui vaudra une violente attaque de Laurence Ferrari).
  3.  Marine Le Pen. La faible qualité des débats, la politique spectacle et le niveau déplorable des journalistes (“résumez le quinquennat en un mot, un seul”)  font clairement le jeu du FN.
  4. Bennahmias et De Rugy : les petits candidats profitent de leur statut pour dire des choses très intéressantes. Clair dans le cas de De Rugy, et divertissantes dans le cas de Bennhamias.
  5. Laurence Ferrari, qui parvient à  verrouiller toute intervention originale (en particulier la prise de parole extrêmement courageuse de Benoit Hamon sur l’immigration, empêché d’aller au bout de sa logique).

 

Les perdants :

  1. Peillon : pénalisé par le format des réponses courtes, il ne parvient pas à faire ressortir la force de sa candidature de synthèse. Dommage, car à l’écouter sur ONPC, Peillon serait peut-être la meilleure chance de la gauche.
  2. La démocratie : le parti pris inouï des journalistes (3) et leurs interruptions incessantes sont en tout point effrayants.
  3. Les Français : le format et les questions posées ne sont clairement pas au niveau des enjeux.
  4. Manuel Valls, sur la défensive, attaqué par les journalistes comme par les candidats, y compris Peillon, ne parvient pas à assoir sa présence.
  5. Sylvia Pinel : en utilisant 90% de son temps de parole à défendre François Hollande et dérouler des propositions de droite  au lieu d’attaquer le programme de Fillon et Le Pen, elle prouve l’inutilité de sa présence sur le plateau. Dommage.

Conclusion:

La baisse inquiétante de l’audience confirme la perte de vitesse du PS dans cette élection présidentielle. Reste à savoir si les candidats parviendront à inverser la tendance, où en cas de faible participation, tirer les conséquences logiques et se ranger sans condition derrière Macron ou Mélenchon.

Notes: 

(1) Laurence Ferrari ouvre le débat en incitant les candidats à user de “punch line”. On s’étonnera par la suite que le FN progresse dans les sondages sans faire campagne.

(2) Parmi les dizaines d’exemples, citons Elizabeth Martichoux posant la question de la fiscalité sur la base d’un prétendu “ras-le-bol fiscal”. Rappelons que   22 millions de foyers  français ne payent pas l’impôt sur le revenu (soit 55% des foyers) et sont probablement plus outrés par le problème de l’évasion fiscale, légale ou frauduleuse.

(3) Impossible de tout noter, mais une fois de plus citons Elizabeth Martichoux sur le revenu universel, interrompant Vincent Peillon  “c’est vrai que c’est pas très clair”. Et bien si, il suffisait de lire la proposition de Hamon, parfaitement détaillée.

 


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