Analyse du premier débat présidentiel

Analyse du premier débat présidentiel

Les cinq principaux candidats à l’élection présidentielle se sont livrés à un exercice inédit et fortement critiqué, un débat télévisé de près de trois heures trente. À en croire les sondages et la presse, Emmanuel Macron serait le grand vainqueur de la soirée. La précipitation des journalistes dans l’interprétation d’enquêtes largement biaisées rappelle étrangement les comportements observés lors des débats de l’élection américaine. L’occasion de revenir sereinement sur un événement marquant de la campagne.

Non, Macron n’est pas le grand vainqueur du premier débat

Commençons par poser les bases. Non, les deux enquêtes publiées dans la foulée du débat ne permettent pas de déterminer les vainqueurs de cet exercice. Notre grille de lecture des sondages place tous les voyants au rouge, et confirme le caractère purement spéculatif de ces études.

Rappelons rapidement les principales raisons qui nous amènent à cette conclusion :

  • Les échantillons ne sont pas représentatifs. À partir d’un premier groupe de 4200 personnes environ, construit selon la méthode des quotas, Opinion Way et Elabe ont interrogé par internet les personnes ayant regardé le débat jusqu’au bout, sur la base du volontariat. Soit 1100 individus au total. Le biais est flagrant puisque ce groupe réduit  ne constitue plus un échantillon représentatif de l’ensemble des téléspectateurs. Au contraire, il aurait tendance à sur représenter les CSP+, catégorie votant majoritairement pour Emmanuel Macron et Francois Fillon.
  • Ce type de sondage par internet incite clairement les participants à favoriser leur candidat, quelle que soit sa prestation. Ainsi, ceux qui disposent d’une forte intention de vote avant le débat sont avantagés.
  • La marge d’erreur de 3,5 % signifie que, si 26 % des sondés jugent Macron le plus convaincant (Elabe), la fourchette s’étend en réalité de 29,5 à 22,5 %. De même, Mélenchon réalise un score compris entre 23,5 et 16,5 %, et ainsi de suite. L’ordre d’arrivée est donc largement interchangeable.
  • L’interprétation des résultats par la presse introduit un nouveau biais. La lecture détaillée des enquêtes montre, au contraire, que Mélenchon a amélioré son image et convaincu les indécis, alors que Macron capitalise sur ses acquis et convainc les convaincus. Les journaux auraient ainsi très bien pu titrer « Mélenchon, grand vainqueur du débat devant Macron ».

Ces approximations symbolisent parfaitement le triste niveau de la classe médiatique française, qui pratique le degré zéro d’analyse politique. Aveuglés par leurs désirs de voir leur poulain s’imposer, les éditorialistes semblent imperméables aux nombreux signaux qui pointent vers l’évidence inverse. Ce sont les mêmes « experts » qui avaient nommé Juppé grand vainqueur des débats des primaires de la droite et prédit la victoire d’Hillary Clinton. Inquiétant.

Copie d’écran du sondage facebook live de TF1/LCI à la fin du débat (29 000 votants), qui ne prouve rien non plus, si ce n’est la popularité de Mélenchon sur les réseaux sociaux

Le cadre du débat favorise lourdement Marine Le Pen

La psychologie et les sciences comportementales nous expliquent que la meilleure technique pour influencer un débat consiste à recourir au « cadrage » ou « framing » en anglais. Sans revenir sur le fait que cet événement était organisé par une chaine privée possédée par un milliardaire, nous pouvons observer de nombreux éléments qui permettent de classer le « cadrage » du débat en faveur de Marine Le Pen.

Premièrement, le format retenu proposait de traiter pas moins de quatorze sujets en trois heures, ce qui limitait chaque candidat à une intervention de deux minutes par thème. Ce choix entraine deux conséquences majeures. Un, les candidats se trouvent contraints de résumer leurs propositions ou synthétiser leur vision, ce qui favorise les idées simples et réactionnaires qui sont généralement l’apanage de l’extrême droite. En clair, il est plus facile de taper sur les musulmans pendant deux minutes que d’expliquer les cinq composantes essentielles de l’immigration légale et les contraintes relevant du droit international qui limitent les leviers d’actions pour la réduire.  De même, il est plus simple de proposer la suppression de milliers de fonctionnaires et l’augmentation du temps de travail que de proposer une relance budgétaire, détailler son champ d’application, son financement, et expliciter les conséquences sur les accords européens.

Second point, les candidats ne pouvant pas réellement débattre entre eux, il devient facile de mentir en toute impunité, ou de promettre la lune sans expliquer comment la financer.

Comme nous le verrons, Marine Le Pen et François Fillon ont largement profité de cette faille, tandis que Mélenchon et Hamon ont perdu beaucoup de temps de parole à rectifier les propos de leurs adversaires.

Néanmoins, on pourrait rétorquer que le format du débat s’applique à chaque candidat et qu’il revient à chacun d’en tirer le meilleur parti.

Photo: Sud Ouest

Les choses se compliquent lorsqu’on regarde le choix des thèmes, leur séquençage dans le débat et la façon d’amener les sujets.

Sur les quatorze thèmes, cinq sont largement favorables à Marine Le Pen (et dans une moindre mesure à François Fillon). Il s’agit du terrorisme, de la laïcité, de l’insécurité, du droit pénal et de l’immigration. Si on ajoute la question de l’éducation, traitée sous l’aspect de l’échec scolaire, on arrive à un tour de table sur deux qui profite à Marine Le Pen.

De plus, cinq de ces six thèmes sont placés en ouverture d’émission, tandis que la question du terrorisme sert à boucler la soirée. Du pain bénit pour madame Le Pen qui peut compter sur une excellente première heure de débat sur son terrain favori et un sujet de choix pour conclure en force. Par comparaison, l’économie (gros point faible du programme du FN) ne fait l’objet que de deux questions à travers l’emploi et le pouvoir d’achat. Les enjeux centraux comme l’Europe et le réchauffement climatique seront laissés de côté, au bénéfice de l’insécurité et de la laïcité.

Comme si cela ne suffisait pas, les journalistes « cadrent » les débats en posant leur question d’une façon très orientée.

Ainsi, la soirée s’ouvre sur l’éducation qui est abordée sous l’angle de l’échec scolaire, présenté par Giles Bouleau comme un constat indiscutable. Marine Le Pen peut donc dépeindre les classes « envahies » par les immigrés tandis que Macron gonfle les chiffres de l’illettrisme (1). Seul Mélenchon refuse de tomber dans le piège, conteste les chiffres de Macron et évoque le taux record d’ingénieurs formés en France.

Ensuite, le problème de l’insécurité est présenté comme principale préoccupation des Français, ce qui est absolument faux, et donne l’impression que la criminalité augmente, ce qui est encore inexact (2). Puis vient la question de l’immigration, cas d’école de framing subjectif lorsque la journaliste introduit le sujet en parlant de « crise migratoire sans précédant » et de « milliers de réfugiés qui tentent par la terre, par la mer d’entrer en Europe ». Cette problématique aurait tout aussi bien pu être posé selon les termes de Benoit Hamon:  « Aujourd’hui, la France accueille vingt fois moins de réfugiés que ces voisins européens et n’a délivré que seize mille titres de séjour en 2015, en dessous de ses engagements ».

La première heure anxiogène s’achève ainsi sur une victoire à plate couture de l’extrême droite, malgré les efforts ponctuels de Macron, Hamon et Mélenchon pour relever le niveau.

Mais les journalistes ne s’arrêtent pas en si bonne route et vont continuer à orienter les débats à leur façon. Nous nous contenterons de donner deux exemples.

Photo: ProgrammeTV

La séquence économie est introduite magistralement par Gilles Bouleau. Il fait un superbe cadeau à François Fillon en tournant la question de la suppression des trente-cinq heures à son avantage, en toute subtilité : « en quoi le fait d’augmenter le temps de travail peut-il, dans votre esprit, créer de l’emploi et relancer la croissance ».

Puis la problématique de la répartition des richesses et de la fiscalité est adroitement envisagée sous l’angle du pouvoir d’achat. Un concept plutôt matérialiste (réduction de l’individu à un consommateur) introduit magistralement par Anne-Claire Coudray qui part de la notion de « raz le bol fiscal ». Comme nous l’avions expliqué, cette idée de raz le bol fiscal est subjective et intrinsèquement fausse puisque moins d’un ménage sur deux paye l’impôt sur le revenu.

On s’arrêtera là, mais force est de constater que l’idéologie libérale et xénophobe est profondément ancrée chez les journalistes de TF1 qui déroulent le tapis rouge à François Fillon et Marine Le Pen.

Nous avons donc un débat cadré très à droite, par le choix des thèmes, la priorité qui leur est donnée et la façon dont ils sont formulés.

Que retenir du fond du débat

Il serait impossible de revenir en détail sur le déroulement de l’émission, mais afin de ne pas limiter cet article à des questions de forme, examinons quelques éléments marquants.

Le point d’accrochage principal concerne l’économie. D’un côté, Fillon et Macron s’inscrivent dans le cadre imposé par l’Union européenne. Ils proposent ainsi de relancer l’emploi par une politique d’offre qui consiste à réduire les acquis sociaux (fin des 35 heures, recul de l’âge de départ à la retraite, flexibilisation du marché du travail) et une baisse des charges sur les entreprises, financée par une hausse de la TVA (Fillon) et une réduction de la dépense publique (Macron et Fillon). On notera que cette politique va à l’encontre des recommandations du FMI et de l’OCDE (3), constitue le prolongement de ce qui a été fait depuis l’instauration de l’euro et conduit nécessairement à aligner à terme notre coût du travail sur nos concurrents des pays de l’Est, comme l’ont très bien expliqué Marine Le Pen et Mélenchon.

De l’autre côté, Mélenchon (et plus timidement Hamon) propose de relancer l’économie par de l’investissement dans des productions non délocalisables, un soutien aux salaires et un partage du temps de travail avec l’augmentation de la rémunération des heures supplémentaires et le maintien ou l’avancée de l’âge de départ à la retraite.

Ces divergences ont conduit les candidats à s’affronter sur les effets de la politique des 35 heures et sur la validité du modèle allemand. François Fillon reconnait que le plein emploi cache une augmentation du taux de pauvreté, mais se justifie par le fait que le peuple allemand soutient cette politique.

Marine Le Pen se tient longtemps à l’écart du débat avant de se lancer dans une vive critique de l’Union européenne. Ses solutions qui consistent à sortir de l’Euro, pratiquer un protectionnisme unilatéral et lutter contre l’immigration (principal frein à l’emploi selon un fantasme propre à l’extrême droite) feront hurler n’importe quel économiste, de droite comme de gauche. Mais son diagnostique reste pertinent.

Second point d’opposition notable, la politique de défense. Tous les candidats à l’exception de Jean Luc Mélenchon sont partisans d’une augmentation significative du budget militaire (Marine Le Pen veut le multiplier par deux). Mais une différence fondamentale ressort au niveau de la pertinence d’une Europe de la Défense (que Mélenchon appel « Europe de la Guerre »), et au sujet de la politique à mener face à la Russie (Fillon, Mélenchon et Marine Le Pen sont pour rétablir le dialogue, Hamon veut carrément menacer Poutine à coup d’arme nucléaire).

Plus franche mais plus attendue, la divergence sur les questions d’immigration sépare également les candidats en deux camps, les réalistes et les xénophobes.

Fillon a parlé de contrôle aux frontières et de quotas, deux choses qui existent déjà. Il a également menti sur la part de l’immigration économique dans les flux migratoires (4).  Marine Le Pen s’est lancée dans une violente tribune dont elle a le secret. Puis Gilles Bouleau a démontré sa connivence (probablement inconsciente) avec les thèses populistes et xénophobes en demandant à Mélenchon s’il fallait des quotas à l’immigration illégale (sic). Macron, Hamon et Mélenchon on dû rappeler les faits à la place des journalistes : la part d’étrangers vivant en métropole est constante depuis les années 30, moins d’un réfugié sur mille émigre vers la France, l’immigration illégale est par définition non mesurable et non affectée par les quotas et le solde migratoire net (entrées moins sorties) n’est que de cinquante milles par an, un chiffre relativement stable depuis vingt ans. Hamon a eu le courage de dénoncer le peu de visas délivrés par le gouvernement aux réfugiés (moins de 20 000 au plus fort de la crise). Mélenchon a souligné la chimère du durcissement des frontières (« on fait quoi des gens, on les noie ? ») et à traiter des causes de l’immigration (les guerres, le libre échange et le réchauffement climatique). Nous avons donc d’un côté les médias et les populistes et de l’autre les pragmatiques. 

Nous pourrions aussi évoquer la sortie du nucléaire et les incohérences de Hamon et Macron qui veulent dépenser les 100 milliards nécessaires au prolongement de la durée de vie des centrales et atteindre les 50 % d’énergie renouvelable en 2025 (un objectif mathématiquement irréalisable). Ils s’opposent aux positions claires des autres candidats (Marine Le Pen et Fillon souhaitent plus de nucléaire, Mélenchon veut en sortir progressivement en arrêtant les centrales lorsqu’elles arrivent en fin de vie).

 

Les perdants du premier débat présidentiel

Benoit Hamon patine  

Benoit Hamon arrivait à ce débat renforcé par son grand meeting de Bercy, amplement relayé par les médias et incontestablement réussi. Le candidat PS se devait de confirmer cette lancée en désamorçant sa chute dans les sondages.

Il n’en fut rien. Malgré des interventions courageuses sur l’immigration, l’insécurité et la laïcité, ses timides attaques contre Marine Le Pen ne suffisent pas à compenser des prises de paroles souvent très plates. Hamon se contente ainsi de décliner les propositions de son programme au lieu de parler aux Français. Trop fréquemment, il accepte le cadre des questions « de droite » sans les remettre en cause. Alors qu’on l’attendait en ardent défenseur des politiques de relance et opposant à l’austérité, le voilà qui nous ressert la nième version de son revenu universel que personne ne peut plus comprendre compte tenu des nombreuses modifications qu’il y a apportées. Mélenchon le résume pour lui « c’est une belle idée, mais il y a cinquante mille façons de le faire et ce n’est pas la priorité ».

À l’inverse, le socialiste se montre une fois de plus comme le candidat le plus belliqueux sur les questions de géopolitique.

Après une première partie de soirée correcte, porté par sa franche opposition à Marine Le Pen, il décide de s’en prendre successivement à Macron et Mélenchon.

Avec ce débat, Benoit Hamon prouve donc deux choses essentielles.

Premièrement, c’est un piètre chef de file de la gauche. Alors que Mélenchon parle des accords de libre-échange comme cause de l’immigration économique, de fraude fiscale massive sur les sujets de lutte contre la criminalité, d’esprit des pères fondateurs de la sécurité sociale sur les questions de santé, Hamon se montre incapable de dépasser le cadre droitier du débat imposé par ses concurrents et les journalistes.

Deuxièmement, en dirigeant ses attaques les plus mesquines et polémiques sur ses potentiels futurs alliés (Macron et ses dons de campagne, Mélenchon et la question complexe de la Russie), le candidat socialiste abime son camp plutôt qu’il ne l’aide.

Dans ces conditions, il paraît logique qu’il en paye le prix, ressortant loin derrière les autres candidats dans les études d’opinion, alors que dans son cas les biais évoqués plus haut auraient dû lui être favorables.

Depuis le débat, de nouveaux cadres du PS le lâchent. L’ancien frondeur semble s’étonner que le PS fronde à son tour contre lui. Il serait temps que Hamon tire les conclusions qui s’imposent et retire sa candidature, ou du moins cesse de lutter contre son propre camp.

 

Emmanuel Macron, grand perdant du débat

Le favori des sondages devenait mécaniquement le candidat qui avait le plus à perdre de ce débat. Ironie du hasard, le tirage au sort place notre apprenti centriste au milieu des cinq candidats. Une position favorable, à condition de pouvoir assurer un minimum.

À sa décharge, Macron n’a pas le bagage des vieux briscards de la politique comme Mélenchon, Fillon et Marine Le Pen.

Autre handicap, son positionnement politique « ni de droite ni de gauche » et sa volonté de dépasser les clivages se heurtent à la réalité : les clivages existent pour une raison. Enfin, Macron défend des positions impopulaires : il est pour le libre échange, contre la stigmatisation des immigrants, pour la flexibilisation du marché du travail, la réduction des acquis sociaux et la construction européenne. Dans un débat à cinq, ce sont des positions difficiles à argumenter en deux minutes.

Résultat, ses prises de paroles sont souvent confuses, il se dit d’accord avec Mélenchon et Fillon sur certaines questions, tente de réconcilier des positions contradictoires et donne l’impression de pratiquer la langue de bois. Fillon le met dos au mur à plusieurs reprises : « vous êtes donc pour la suppression des 35 heures ? » et « vous êtes donc pour l’allongement du départ à la retraite ? » « Oui, mais pas tout de suite » répond-il avec difficulté.

Si son entame de match est plutôt bonne, son discours devient de plus en plus flou au fil du débat. Fillon appuie là où ça fait mal : « un peu à gauche, un peu à droite, c’est ça la politique de monsieur Macron… »

Mais c’est Marine Le Pen qui place l’attaque la plus redoutable. Alors qu’il se perd dans une intervention interminable sur la question du rôle de la France dans le monde, elle réplique « vous arrivez à parler pendant sept minutes et je suis incapable de résumer votre pensée, vous n’avez rien dit, c’est le vide sidéral » Macron se défend « je veux une politique française forte et responsable » et Le Pen l’enfonce « mais ça ne veut rien dire forte et responsable ! »

En deux répliques, la candidate xénophobe dégonfle la bulle Macron. Le fait qu’elle le fasse avec une attitude méprisante et vulgaire atténue l’effet qu’aurait eu la même pique maniée avec humour, mais le mal est fait. Les gens savent que derrière les belles paroles de Macron il y a surtout une absence de programme (remplacé par du pragmatisme) et des propositions conçues par des analystes des données informatiques de masse (big data). (5)

Marine Le Pen révèle ainsi au grand jour les principaux points faibles de Macron. Son inexpérience en matière de débat le laisse vulnérable face aux vétérans de la politique, ses positions complexes qui ne sont pas évidentes à résumer aussi facilement que les idées tranchées de ses adversaires, et surtout, la fragilité de son programme.

C’est d’autant plus inquiétant que les ralliements des cadres du PS s’enchainent et que les médias continuent d’entretenir l’illusion de la victoire, comme on a pu le voir le lendemain du débat. Le phénomène du vote utile semble lui promettre le second tour, mais pourra-t-il tenir un débat de deux heures trente face à Marine Le Pen ?

Photo: 20minutes.fr

Lors de cette première joute, il est apparu sur la défensive, butant sur ses propres mots, manquant à plusieurs reprises de perdre son sang-froid. Compte tenu de sa position délicate de favori et de son manque d’ expérience, il s’en sort honorablement. Mais dans la perspective d’un second tour face à Marine Le Pen, on ne peut se contenter d’une performance seulement « honorable ».

Si les sondages et les grands médias le déclarent vainqueur, nous pensons au contraire, comme plusieurs politologues et universitaires (6), qu’il a beaucoup perdu dans ce débat. Tout se passe comme si la classe politico-médiatique, prisonnière de son idéologie libérale et de son aveuglement d’entre-soi nous imposait d’envoyer au second tour un jeune boy-scout affronter la fleur au fusil un ogre implacable.

Les vainqueurs du premiers débat présidentiel

François Fillon assure le minimum

Bien calé dans son costar hors de prix, le soldat Fillon s’imaginait probablement devoir esquiver les tirs ennemis toute la soirée. Il n’en fut rien, seul Mélenchon lui adressa une piqure de rappel en cours de séance. Épargné par ses adversaires, il a pu exposer timidement ses principales propositions (recul du départ à la retraite à 65 ans, fin des heures supplémentaires, renforcement des moyens de répression, austérité budgétaire…). Il se livre à une surenchère déplorable avec Marine Le Pen sur le terrain de la peur et de la xénophobie, appuie la position pragmatique de Mélenchon sur la question russe et la stratégie de défense et réserve ses principales attaques à son adversaire direct, Emmanuel Macron.

Sa posture nuancée (il concède certains points économiques à Mélenchon) et sa stature hautement présidentielle (voix calme et posée, interventions nettes et tranchées) nous feraient presque oublier ses mensonges éhontés. (7)

Néanmoins, il fut à plusieurs reprises ciblé efficacement par ses adversaires et est apparu, sur certains plans de coupe des interventions de Mélenchon, comme un élève à qui on ferait la leçon.

Jean-Luc Mélenchon, vainqueur dans le style

Le candidat de la France insoumise avait beaucoup à gagner lors de cette émission. Lui qui peine à se faire inviter sur les vingt heures, lui qui doit composer régulièrement avec des journalistes particulièrement hostiles (8), le voilà bénéficiant de l’opportunité de s’exprimer devant des millions de Français sans filtre, et dans un exercice qu’il maitrise plutôt bien.

Il a su s’extirper des cadres imposés par les journalistes tout en sacrifiant du temps de parole pour attaquer Marine Le Pen. Sans surprise, il s’affirme comme le vrai candidat de la gauche, capable de remettre la protection sociale et la défense des travailleurs au cœur du débat. Ses prises de hauteur répétées et ses formules-chocs qui ont fait le tour des réseaux sociaux devraient offrir de nombreux dividendes électoraux à cet adversaire de la finance.

Plutôt que d’égrener des propositions, il a su décliner ses principaux thèmes : écologie, opposition à l’austérité, sixième république, extension de la protection sociale, relance de l’activité par l’investissement et le soutien des salaires et opposition catégorique à l’Europe de la Défense.

Ses adversaires ont souvent dû lui faire des concessions sur le fond, ce qui en dit long sur la force de ses idées.

Par contre, le format rendait difficile l’explication du financement des mesures ou de la justesse de l’analyse géopolitique (pas évident de convaincre du bien fondé de la sortie de l’OTAN en une minute). De nombreux téléspectateurs qui découvrent ses valeurs et propositions risquent donc fortement de les juger « irréalistes » ou « utopistes ».

On notera enfin que ses grands principes ne parleront pas nécessairement aux classes populaires. Or, ce sont bien d’elles qu’il a besoin pour atteindre le second tour (à moins que l’électorat de Hamon accepte de faire le deuil du PS…).

Marine Le Pen, vainqueur incontestable du débat

Compte tenu de ses faibles scores dans les enquêtes d’opinion, cette affirmation peut sembler erronée. Je vais donc tâcher de m’en expliquer.

Premier point, sa présence sur ce plateau constitue une formidable victoire. Jamais son père n’aurait pu bénéficier d’une telle grâce. Sa stratégie de dédiabolisation paye, malgré les soirées néonazies, malgré les cadres FN qui tiennent des propos négationnistes et malgré une direction du parti aux mains du GUD (groupuscule nazi connu pour ses actions violentes).

TF1 aurait pu refuser de l’inviter, rien ne l’y obligeait. Après le communiqué public de la chaine déniant le droit de participation à Nicolas Dupont Aignan, nous aurions pu rêver d’une prise de position courageuse type « suite aux révélations de Médiapart sur l’emprise des mouvances néonazie au FN, et conformément aux règles du CSA, nous avons décidé de ne pas recevoir Marine Le Pen lors de ce débat ». Mais la recherche d’audience ou la volonté de ne pas la faire passer pour une martyre auront eu raison du bon sens.

Voilà donc une candidate d’extrême droite au panthéon de la démocratie. Comme nous venons de le dire en première partie, les thèmes, leurs priorisations et leur formulation vont dans son sens. L’immigration traitée juste après l’insécurité et avant la laïcité, merci, TF1. En clair, Marine Le Pen avait gagné le débat avant qu’il ne débute.

Sa prestation n’en fut pas moins redoutable. Sur son terrain de prédilection, elle distille un langage copieux, directement inspiré de Donald Trump. Des phrases courtes et simples, se terminant par un vocabulaire fleuri. On note des « difficultés majeures » et « conditions déplorables » face à « l’explosion de l’insécurité », qui cause « la peur au ventre » de « professeurs malmenés » par « la violence dramatique », les « guets-apents », « assassinat » et autres « lit de douleur », sans oublier les « flux migratoires ininterrompus » où « se glissent des terroristes » à cause des « pompes aspirantes d’immigration » . Si ces interventions anxiogènes apparaissent grotesques au bobo citadin, elles ne lui sont de toute façon pas destinées.

Après s’être délectée de la soupe que lui servait TF1 en première partie, elle réalise deux interventions redoutables en seconde. En matière d’économie, elle remet une couche de colère en fustigeant les conséquences de la construction européenne sur les classes populaires et rurales. Elle parvient à esquiver l’écologie en parlant des ravages du libre échange sur les agriculteurs français (du Mélenchon dans le texte) puis cite presque mot pour mot François Ruffin en livrant une analyse implacable de la délocalisation de l’usine Whirpool (9).

Bien sûr, les intellectuels que nous sommes ne peuvent que s’offusquer ou hausser les épaules (au choix) devant pareil niveau d’hypocrisie, comme lorsqu’elle prend la défense des autistes et handicapés (auquel le régime nazi avait réservé un triste sort).

Mais les mots choisis feront mouche chez les classes populaires qui ont vu se succéder les plans sociaux et qui feront peut-être le lien qu’elle cherche à vendre « elle parle comme nous, de nous, et défend les handicapés, elle ne peut pas être si terrible que ça ».

Enfin, on note qu’elle soigne particulièrement deux types d’électorats qui lui sont majoritairement favorables : la police et l’armée, dont elle défend les hommes avec passion au lieu de discuter des budgets.

En clair, son discours est tout sauf technocratique. Elle fait appel aux émotions là où les autres font appel à la raison. Elle parle des gens au lieu des grands principes. Et pour couronner le tout, elle adresse un superbe uppercut à son principal adversaire, Emmanuel Macron.

Cependant, n’est pas Trump qui veut. Là où l’américain maniait l’humour, elle fait preuve de mépris. Derrière les habillages, le naturel revient au galop. Son style et ses interventions l’ont parfois fait apparaître pour ce qu’elle est, une femme d’extrême droite animée des sentiments les plus bas, dénuée d’empathie.

La sauce américaine prendra-t-elle sur l’électorat français ? Compte tenu de l’aide dont lui font bénéficier les médias, c’est possible.

Conclusion

Ce premier débat témoigne de l’impressionnante droitisation de la société française. L’organisation favorise largement Marine Le Pen, alors que le format rend toute confrontation d’idées impossible. À ce jeu, ce sont les hommes politiques les plus sincères et clairs qui s’en tirent le mieux. Mélenchon, pour sa capacité à parler à partir de ses valeurs et de se faire l’écho des préoccupations des classes moyennes et populaires, et Marine Le Pen, qui force le trait en tentant de s’inspirer de Donald Trump.

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Notes et références:

  1. Lire cet article des décodeurs, bien entendu orienté et incomplet, pour une liste des erreurs et mensonges commis par les candidats (certains s’expliquent par la simplification, d’autres sont clairement assumés).
  2. Idem 1.
  3. Lire cet article qui reprend la position du FMI et de l’OCDE
  4. Idem 1
  5. http://www.monde-diplomatique.fr/2017/03/DENORD/57249
  6. Lire cette analyse du politologue Thomas Guenole
  7. Idem 1
  8. Si ce fait ne vous saute pas aux yeux,  cet article constitue un bon point de départ.
  9. Voir cette vidéo de Francois Ruffin, auteur du film Merci Patron

4 réactions au sujet de « Analyse du premier débat présidentiel »

  1. Critique du débat pertinente mais il manque à mon sens l’essentiel, c’est-à-dire la remise en cause de l’existence même de ce débat.

    Refuser d’inviter la candidate du FN aurait été profondément anti-démocratique. Quoiqu’on pense des propos de Marine le Pen, de son père dont elle a hérité le parti, de sa nièce (Marion Maréchal), de son compagnon (Louis Aliot), ou de n’importe quel adhérent du FN, Marine le Pen est officiellement candidate à l’élection présidentielle et à ce titre devrait être traitée de la même manière que les autres candidats.

    Le vrai scandale consiste à séparer les candidats en deux groupes: les soi-disant « grands candidats » qui auraient le droit à un débat sur mesure à une heure de grande écoute, et les « petits candidats » dont on relègue implicitement la parole au second rang.

    Cette présélection médiatique a un impact considérable sur l’opinion publique et ne se fonde sur aucun critère rationnel.

    La constitution de la 5ième République ne fait pas de distinction entre grands et petits candidats, il n’y a que des candidats.

    Si le traitement médiatique des candidats reposait sur l’égalité, tous les candidats auraient été invités au débat.

    Si le traitement médiatique des candidats reposait sur l’équité, TF1 aurait accordé plus de temps aux candidats considérés comme « petits » pour compenser leur handicap de départ.

    Si le traitement médiatique des candidats reposait sur la proportionnalité, alors TF1 aurait dû pousser la logique jusqu’au bout et accorder plus de temps de parole à Marine le Pen et Emmanuel Macron qu’à Benoit Hamon ou Jean Luc Mélenchon.

    Il faut d’ailleurs s’interroger en vertu de quoi Emmanuel Macron serait un « grand candidat ». Il n’a participé à aucune élection récente et son expérience politique se résume à un passage au gouvernement de François Hollande, dont l’impopularité crève les plafonds. Il n’a d’ailleurs pas brillé lors de son passage au ministère, cf la vente de l’aéroport de Toulouse ou l’affaire Alstom :
    https://www.youtube.com/watch?v=dOnGH9v-oIA
    https://www.mediapart.fr/journal/economie/160616/aeroport-de-toulouse-macron-rattrape-par-son-mensonge?onglet=full

    En acceptant de participer à ce débat, les cinq candidats ont chacun avalisé un système médiatique dont la fonction est le maintien d’un continuel statu quo.

    On pourra juger la crédibilité de ces mêmes candidats lorsqu’ils s’indigneront du traitement médiatique qui leur est réservé, ou encore lorsqu’il s’agira d’invoquer de grands principes comme le rétablissement de la démocratie.

    1. Bonjour Thomas et merci du commentaire !

      J’ai fait le choix de ne pas parler du bienfondé du débat, principalement pour éviter d’allonger un article déjà très long, mais je reconnais volontiers qu’il pose problème (d’où ma remarque initial dans l’intro « débat fortement contesté »).

      A mon sens c’est un problème insoluble. Un débat à 11 est intenable (déjà à cinq c’est compliqué), mais pas de débat du tout c’est également dommage compte tenu de la piètre tenu de la campagne, pourrie par les affaires, les sondages et les commentaires sportifs des journalistes.

      Dans un monde parfait les chaines publiques organiseraient des débats chaque semaine, un par grand thème, et dans un format qui permettrait à chaque candidat de s’exprimer.

      Confier ce genre de responsabilité à TF1 et les chaines d’infos privées est particulièrement dangereux, comme le montre le cadrage du premier débat. En clair, oui le CSA ne joue pas son rôle et les règles qui encadrent la campagne ne sont pas démocratique (on pourrait dire la même chose sur les lois encadrant les sondages, les médias etc).
      Maintenant dans le cadre de la loi actuel, TF1 a fait un choix éditorial en choisissant ses invités, en imposant ses thèmes et ses journalistes. Donc je maintiens, du point de vue de TF1, le choix éditorial aurait pu être différent, et le CSA aurait tranché.
      Du point de vue des candidats maintenant, on comprend bien qu’ils étaient devant un choix du type « dilemme du prisonnier ». Je suppose qu’à travers ta remarque de cautionnement du débat, tu vise en particulier les candidats qui se disent « anti système ». De leur point de vue, compte tenu des obstacles médiatiques auxquels ils doivent faire face généralement, il était impossible de refuser ce débat. Je ne pense pas que Asselinau ou Poutou aurait réagi autrement s’ils avaient été invités, pour les même raisons. Ou alors on pousse la logique jusqu’au bout et on ne participe pas à l’élection présidentielle. Tous les candidats « anti système » sont dans une stratégie d’entrisme, et leur participation aux débats est donc cohérente, de leur point de vue. Dupont Aignan à carrément menacé de faire une grève de la faim pour pouvoir y participer. Donc je pense que tu fais un mauvais procès aux candidats qui ont accepté ce débat.
      Ceux qui se sont versé dans la critique du format (comme Fillon) alors qu’ils ont eu même mis en place les lois qui permettent cette exclusion démocratique, ceux-là sont les plus critiquables devant leur évidente hypocrisie.
      Dernier point, malgré tous ces défauts il semble que ce débat est au moins permis de relancer la campagne qui semble désormais devenir plus favorables aux candidats qui s’efforcent de parler des sujets de fond, au lieu de s’attacher à la forme et aux attaques personnelles.

  2. Quelques remarques, car le sujet peut paraître anodin mais il est en fait central.

    Comme disait Noam Chosmky « La propagande est à la démocratie ce que la violence est au totalitarisme ». Par propagande il ne faut pas forcément entendre lavage de cerveau ou manipulation, mais simplement propagation des idées. Réaliser un débat entre grands candidats disqualifie d’emblée les absents et contribue à alimenter la logique du « vote utile » justement condamnée dans ton article précédent. Compte tenu de l’audience du débat et du tapage médiatique (auquel tu participes 😉 ) qui en découle, l’impact sur l’opinion publique ne peut être que significatif.

    Dans mon commentaire je ne visais pas particulièrement les candidats anti-système. En réalité chaque candidat est anti-système à sa façon. Macron a écrit un livre intitulé « Révolution »… et essaye lui aussi de se faire passer pour un anti-système.

    Ce que je remets en cause c’est le traitement médiatique inégal des candidats, et non pas l’élection présidentielle en elle-même. Donc pousser la logique jusqu’au bout ne consisterait pas à renoncer à l’élection, mais plutôt à renoncer à toute invitation de la part des grands médias qui ne respecte pas l’égalité. Je persiste donc à penser que les 5 candidats ayant participé à ce débat font preuve d’hypocrisie lorsqu’ils acceptent l’invitation mais en parallèle s’indignent du traitement qui leur est réservé. Certains vont même jusqu’à refuser de participer au prochain débat, alors que celui-ci devrait rassembler les 11 candidats…

    En ce qui me concerne je ne trouve pas que ce débat à cinq ait relancé d’une quelconque manière la campagne. Il s’agissait plus d’une succession de monologues chronométrés que d’un véritable débat.

    Comment faire alors pour résoudre ce casse-tête à 11 candidats ?

    Pour commencer je pense que chaque candidat devrait être invité par les grandes chaînes pour un entretien d’une heure et demie environ afin d’avoir le temps d’exposer ses idées en profondeur. Ensuite on pourrait par exemple tirer au sort plusieurs débats qui réuniraient entre 3 et 6 candidats. La même chose pourrait être réalisée avec des supplétifs de chaque candidat. Enfin on pourrait réaliser un débat réunissant les 11 candidats d’une durée de 3h environ, et qui soit centré sur les sujets centraux de l’élection présidentielle (on ne parlerait pas de la légalisation du cannabis ou du port du Burkini).

    L’idée est simplement de traiter les candidats de la même manière, quel que soit le format retenu.

  3. Oui je souscris dans les grandes lignes à ce que tu dis. Mon point de vue est que ce débat était par nature un manquement à la démocratie et aurait du être sanctionné par le CSA, tout comme le débat de France 2 d’ailleurs qui ne respecte pas l’article L.48-2 du code électoral.

    Maintenant le choix des candidats à y participer se comprend, de la même façon que beaucoup critiquent l’emprise des milliardaires sur les grands médias, mais acceptent de passer aux journaux de 20h quand ils sont invités…. Et Dupont Aignan reste le candidat qui a le plus profité du débat en y participant pas.

    Mais oui, le système tel qu’il est actuellement est profondément anti-démocratique, pas de problème la dessus.

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