Élection hallucinogène – votre guide de survie

Élection hallucinogène – votre guide de survie

Le candidat des Républicains appelle à manifester contre la justice et la presse, le journal Le Monde met en place une police de l’information, les députés votent une loi élargissant leur immunité parlementaire, l’Union européenne ratifie le CETA contre l’opinion publique, l’ex-ministre du Budget est condamné pour évasion fiscale et voilà que le député pourfendeur de la fraude sociale, ennemi des « assistés » est mis en examen pour fraude fiscale. Le paysage politique ressemble à un tableau psychédélique. Aux yeux de l’électeur qui se réveille, la scène rappelle un très mauvais « bad trip ».

Pour saisir l’ampleur des bouleversements actuels, comprendre les mécanismes à l’œuvre et discerner les choix politiques qui s’offrent à nous, une prise de recul s’avère salutaire.

Vers la fin de la cinquième république

Symbole ultime de l’effondrement de la classe politique, François Fillon déclarait « on imagine mal le Général de Gaulle mis en examen ». Trois mois plus tard, le candidat de la droite se montre incapable de comprendre le paradoxe que constitue le maintien de sa candidature.  Bâti sur l’hypothèse d’un État en faillite qu’il propose de redresser à l’aide d’un choc d’austérité, son discours devient inaudible dès lors qu’il est lui-même impliqué dans trois affaires d’emplois présumés fictifs et deux conflits d’intérêt majeurs avec l’assureur Axa. Mis en examen, il contredit sa parole donnée au vingt heures de TF1, et décide de s’en remettre aux militants en appelant à manifester contre la justice et la presse, jugés coupables d’un « coup d’État », d’un « assassinat politique » et d’organiser « une guerre civile », langage pour le moins osé quand on sait ce que ces mots signifient de l’autre côté de la méditerranée.

Photo: Le Parisiem

Ce scénario hallucinant semble sortir tout droit d’Hollywood. Mais nous sommes bien dans le monde réel, là où Marine Le Pen menace les juges et la police de représailles si elle est élue, refuse les convocations et se trouve légitimé dans sa posture par le candidat du parti nommé « Les républicains ». Oui, dans cet univers qui est le nôtre,  la presse française insultée dans son intégrité et sa vocation démocratique se met à couvrir d’éloges la manifestation du Trocadéro, sans prendre la peine (pour une fois) de contester les chiffres de la participation, trop occupée à faire des plans serrés sur les drapeaux qui s’agitent et à commenter le feuilleton politique.

Rare îlot de résistance, le micro-trottoir de Guillaume Meurice se veut certes caricatural, mais les morceaux choisis par l’humoriste font  malgré tout froid dans le dos. À les comparer aux interventions des militants adverses, on mesure l’ampleur du fossé qui sépare la « vraie droite » de la « vraie gauche ».

Tandis que Fillon s’affranchit de ses promesses, de sa parole et de ses élus pour entraîner son propre camp vers l’abîme, Marine Le Pen avance, sans trop savoir quoi dire tant les médias s’occupent avec zèle de la dédiaboliser et d’imposer ses thèmes xénophobes dans la campagne(1).

Mais peut-on blâmer sa progression, quand on constate l’ampleur de la corruption qui atteint désormais la classe politique ?

Les deux anciens présidents de la République entendus par les juges, l’ex-ministre des finances condamné à une peine dérisoire pour fraude fiscale massive alors que  la présidente du FMI, jugée coupable de négligence pour avoir versé 400 millions d’euros d’argent public à un homme d’affaire, échappe à toute sanction. Les députés ne sont pas en reste, Sylvie Andrieux (PS) a siégé à l’Assemblée nationale avec un bracelet électronique(2) avant d’être finalement contrainte de démissionner, et plus récemment Denis Baupin (EELV) échappe à la mise en examen pour harcèlement sexuel grâce à la prescription des faits, tandis que Dominique Tian, spécialiste de la lutte contre la fraude sociale et les « assistés » vient de quitter l’équipe de campagne de Fillon suite à son inculpation pour… fraude fiscale, blanchiment d’argent et détention de comptes illégaux en suisse(3).

On fait une pause, on s’interroge. Que vont faire nos parlementaires, dont l’affaire Fillon nous a appris qu’environ cent trente d’entre eux embauchent des membres de leur famille comme assistants ? Ils votent une loi augmentant leur propre impunité juridique !

Non, point de LSD dans votre verre, vous ne rêvez pas.

Présidentielle 2017: haro sur les sortants

Dans ce contexte électrique, la prise de recul nécessaire s’avère on ne peut plus révélatrice. En avril 2016, lors du dernier numéro de son émission politique « Des paroles et des Actes », David Pujadas interroge son invité : en cas de second tour Hollande/Le Pen, appellerez vous à voter pour le président sortant ?

À cette époque si lointaine (10 mois !), les commentateurs avaient déjà tout prévu. Juppé ou Sarkozy à droite, Hollande au centre, Mélenchon pour incarner la gauche contestataire, et dans tous les cas Marine Le Pen au second tour, battue à plat de couture quelque soit son opposant. Cette hypothèse, au lieu de servir de signal d’alarme, est acceptée comme fait accompli, voire souhaitable. Elle explique en grande partie la complaisance démesurée dont bénéficie Marine Le Pen sur les grands médias. Mais elle révèle surtout une déconnexion totale avec le ressenti profond des Français.

Mélenchon refuse de se plier au jeu de Pujadas, et se justifie par une parole prémonitoire : « peut être que ni l’un ni l’autre ne seront au second tour (…) cette présidentielle ne va ressembler à aucune autre, ça va turbuler, ça va turbuler donc nous avons intérêt à démarrer tôt pour nous ancrer ».

La suite, on la connaît, mais elle mérite d’être rappelée. Tout d’abord, Macron lâche Hollande et lance son propre mouvement « ni de gauche ni de droite ». Puis le candidat poussé par les médias, Juppé, perd la primaire de la droite face à un outsider désigné comme quatrième homme à quelques semaines des débats tandis que Sarkozy échoue dès le premier tour.

Affaibli par une cote de popularité historiquement basse et descendu par un livre qui révèle son incroyable mépris pour le peuple(4), François Hollande est finalement contraint de jeter l’éponge. Anecdotiquement, Cécile Duflot se fait déboulonner dès le premier tour de la primaire écologique.

Puis c’est le Premier ministre Manuel Valls, soutenu unanimement par la presse et les cadres du PS, qui perd la primaire socialiste. Pas face au « challenger désigné », Montebourg, mais contre le frondeur Benoît Hamon.

À chaque fois, sondeurs, médias, politiques et experts n’ont rien vu venir. On en profitera pour citer la victoire du Brexit et de Donald Trump, juste pour le plaisir.

Coïncidence révélatrice, les trois partis politiques ayant eu recours aux primaires s’effondrent. Le PS est profondément divisé, entre des sympathisants qui plébiscitent la ligne “de gauche” de Hamon et les cadres du parti qui lui imposent la ligne de droite lorsqu’ils ne rejoignent pas carrément Emmanuel Macron(5).

Chez les verts, Cohn Bendit, fidèle à son esprit révolutionnaire soixante huitard et sans doute séduit par le titre du livre d’Emmanuel Macron, soutient le mouvement En Marche. Jadot abandonne sa candidature au profit d’un parachutage législatif et de quelques circonscriptions pour les cadres de son parti(6), tandis que De Rugy, en parfait cynique, trahit le contrat signé lors de sa participation à la primaire socialiste et rejoint Macron. Au diable les promesses faites en prime time sur TF1, vous dis-je.

Image: Tbear blog

De l’autre côté, la droite traverse un drame profond qui  dépasse son propre cadre. Prise en otage par son candidat, voilà la principale force politique française contrainte de perdre une élection particulièrement gagnable, tandis que les alliés centristes quittent le navire.

Erreur système

Face à ces turbulences, toutes les institutions semblent prises de la plus grande panique.

Les instituts de sondages publient des études quotidiennes largement biaisées en expliquant qu’il ne s’agit que d’estimations. Hamon voit son score doubler en trois jours pour ensuite chuter de six points en trois semaines. Fillon en perd quatre en vingt-quatre heures, et voilà que sort du chapeau d’Odoxa un Alain Juppé à 25.5 % récupérant d’un coup de baguette magique 6 % à la “gauche radicale”.(7)

Plus inquiétant, les  grands médias se réfugient derrière les décodeurs et le “fact checking” avant d’inventer un outil de police de la pensée, véritable Big Brother orwellien, le decodex.  Applaudi par (pratiquement) toute la profession, il est désormais brandi par les politiques pour faire taire les critiques des journalistes indépendants (8)On se pince, mais décidément non, il ne s’agit pas d’un trip  sous acide.

Image: Lescrises.fr

Armés de leur decodex donc, les médias perdent toute retenue déontologique. D’un côté ils dédiabolisent et déroulent le tapis rouge à Marine Le Pen tout en s’acharnant sur  Hamon et Mélenchon (9), de l’autre ils encensent Macron jusqu’aux unes des magazines scientifiques et œnologiques (10).  Quant à Fillon, nos journaux s’amusent à le maintenir la tête hors de l’eau, juste ce qu’il faut pour qu’il s’effondre au premier tour.

Image: Acrimed

Anecdote emblématique d’une époque déboussolée, les cadres de l’émission politique de France Culture, l’Esprit Public, s’insurgent de l’éviction forcée d’un soutien officiel de Macron de leur panel d’expert. Cela avant de faire un épisode sur le programme de ce dernier, qui se voit unanimement qualifié de “moderne”, “énergique” puis carrément  de “christ laïque” (11).

Vous êtes sûr qu’il n’y a pas de ganja dans mon tabac ?

On termine par un rapide tour du monde. Sans parler de l’apocalypse politique qui s’abat en ce moment sur les États-Unis,  mentionnons tout de même quelques évènements plus proches de nous.

Le parlement européen vient de prendre acte de la défiance grandissante des peuples européens de la plus surprenante des manières.

Premièrement, les scandales de corruptions se multiplient. Marine Le Pen fait payer les cadres du Front National par le parlement, mais il y a plus grave. Le président de la commission, Jean Claude Juncker, promet de lutter contre la fraude fiscale après avoir présidé pendant quinze ans le principal paradis fiscal du continent et mis en place une politique digne d’une république bananière. Son prédécesseur s’est reconverti chez Goldman Sachs, tandis qu’en plein Diesel Gate et alors que Volkswagen est condamné pour avoir empoisonné volontairement des millions d’Européens en trichant sur les seuils de pollution de ses voitures, on apprend que la commissaire à l’environnement a rejoint les rangs de l’entreprise, contrat en or à la clé. (12)

Tirant les enseignements du Brexit et de l’élection de Trump en termes de cote de popularité du libre échange, la Commission européenne force le parlement wallon à ratifier le CETA avant de le faire voter au parlement européen. Peu importe la mobilisation de centaines d’ONG et des citoyens. Faisant fi des cinq millions de signatures de la pétition officielle demandant son retrait, le traité est donc ratifié sous un tonnerre d’applaudissements. (13)

Justin Trudeau, invité à célébrer cette victoire du libéralisme,  sabre le champagne le jour même à Strasbourg.  Deux semaines plus tard, le gouvernement néerlandais valide un accord de libre-échange bilatéral avec l’Ukraine, malgré le rejet par référendum de ce traité par ses propres citoyens.

Confiance aveugle dans la solidité de l’union ? Le weekend dernier, le président de la République française signe la fin de la stratégie de dissuasion nucléaire française en la soumettant au bon vouloir d’un commandement européen de la défense, lui même sous tutelle de l’OTAN.  La création d’une Europe de la Défense représente en effet l’unique réponse de l’UE pour redonner confiance aux électeurs européens. Acheter en masse des équipements militaires aux Américains pour les pointer vers la Russie, voilà un projet d’avenir au service du peuple.

Attendez, êtes-vous sûr que les champignons de cette pizza ne sont pas hallucinogènes ?

Retour au calme : les causes de l’irrationnel

Il faut sortir des pages des décodeurs du Monde.fr et des éditos enflammés des Échos pour comprendre les causes de la confusion actuelle.

Le politologue américain Chris Hedges explique le phénomène de la montée de l’extrême droite en occident par un double échec de nos gouvernements.

Le premier coupable serait le néolibéralisme économique et ses manifestations externes (libre échange et mondialisation) et internes (affaiblissement des services publics, de la protection sociale  et des politiques de redistribution). Ce virage a pris effet au début des années 80 aux USA et en Angleterre (Reagan et Thatcher) et en 1983 en France (tournant de la rigueur après le revirement des politiques monétaires). Il a permis l’enrichissement d’un grand nombre de citoyens et un progrès technique non négligeable, mais a eu comme effet secondaire la marginalisation d’une vaste classe d’individus de plus en plus laissés pour compte. (14)

Second point, la politique impérialiste de l’occident et ses interventions étrangères (Iraq, Afghanistan, Libye, Syrie) ont eu pour conséquence de déstabiliser ces régions, de développer le terrorisme et de créer d’importants  flux de réfugiés. Tout ça sans produire le moindre résultat (le gouvernement afghan est sur le point de s’effondrer face aux talibans (15), le Pakistan ne parvient plus à endiguer la progression de l’État islamique (16), quant au Moyen-Orient, il est plus que jamais à feu et à sang).

Les intellectuels européens ajoutent à ces deux causes l’échec cuisant de la construction européenne. Au lieu de créer de la prospérité, elle a amené un chômage de masse ou de la précarité. Au lieu de rapprocher les peuples, elle conduit à la haine (les Grecs parlent d’Allemagne nazie, les Allemands voient les Grecs comme des fainéants irresponsables, une belle réussite à n’en pas douter).

Derrière ces trois causes, il se cache une tendance plus grave. L’absence d’alternance politique et l’idéologie du réalisme empêchent de concevoir des possibilités sortant des cadres prédéfinis du néolibéralisme et de l’interventionnisme militaire. En mal de différence, ne faisant plus confiance en rien (et surtout pas aux médias et élites politiques) les peuples occidentaux se tournent vers la seule alternative audible, celle de l’autoritarisme et du racisme.

Guide de survie aux élections 2017

Le peuple français, pourtant féru de politique, témoigne mieux que quiconque de cette confusion générale. Les électeurs de la gauche se déplacent en masse à la primaire de la droite, puis ce sont les mélenchonistes qui s’invitent à la primaire du PS. Un francais sur deux ne sait pas pour qui voter à six semaines du premier tour, et un sur trois pense s’abstenir. Pourtant, sans même parler de l’arrivée au pouvoir du Front National, ce ne sont pas les enjeux qui manquent.

Avenir de nos institutions et de  l’Union européenne, politique étrangère face à la Russie, modification drastique du système actuel des retraites, privatisation partielle de la sécurité sociale, réchauffement climatique et les 250 millions d’immigrés qui vont l’accompagner, protectionnisme, traités de libre-échange qui imposent vingt ans de pesticides et d’antibiotiques activateurs de croissance dans nos assiettes, sans oublier le chômage de masse… Il y a de quoi débattre !

Mais avec qui ?  L’offre politique laisse perplexe. Entre incohérences, contradictions et vrais projets, prenons le temps de l’examiner en détail.

1/ Le Paradoxe François Fillon

Au départ, nous avions une candidature sérieuse  d’un homme d’État solide, capable de tenir tête à Poutine et Donald Trump. Basé sur la probité de sa personne, Fillon portait un projet radical, composé d’une cure d’austérité et d’une dose importante d’effort pour relancer la France. Cohérent et clair, défendu avec vigueur et transparence, le projet séduit au minimum par sa force. Il permet également, par opposition, d’organiser un véritable débat démocratique, sur la privatisation partielle de la sécurité sociale, par exemple.

Arrive la tragédie. L’affaire Fillon révèle l’existence d’emplois présumés fictifs et d’un conflit d’intérêt majeur avec l’assureur privé Axa. Le pire c’est que ni Fillon, ni ses soutiens, ni la presse ne se rendent compte de l’énormité de la situation. Totalement décrédibilisé, le candidat LR ne peut plus faire campagne sur son programme. Il attaque donc à tout va les institutions démocratiques française. À qui profite le crime ? Au FN, jamais pointé du doigt malgré l’utilisation de procédés similaires par la campagne de Donald Trump pour affaiblir son adversaire. Non, Fillon décidément imperméable à tout bon sens s’en prend au gouvernement, aux journalistes et à la justice.

En s’accrochant en dépit de toute logique, il provoque le départ des centristes vers Macron et divise plus que jamais son propre parti politique. Une véritable tragédie pour la droite, mais aussi pour la campagne électorale qui devient inaudible. Seul le FN bénéficie de ce chaos.

2/ L’incohérence de Benoît Hamon

Second candidat issu des partis de gouvernement, Benoît Hamon propose un programme tourné vers l’avenir. Fin des politiques d’austérité, nouveau projet européen, place centrale accordée à l’écologie, revenu universel, légalisation du cannabis, timide sixième république (17). Sans surprise, la presse tire à bout portant sur ce que constitue un début de remise en cause du statu quo (18). Après avoir descendu le programme, les médias entretiennent un faux suspens sur l’union possible de la gauche.

Problème, la candidature de Benoît Hamon est tuée dans l’œuf par le choix stratégique de maintenir la cohésion du PS au lieu de poursuivre le virage à gauche. Les investitures aux prochaines élections législatives sont distribuées de telles sortes qu’il sera absolument impossible à Benoît Hamon d’appliquer son programme, même en cas de victoire suite à un ralliement de Mélenchon. Les députés en question soutiennent majoritairement le CETA, la politique d’austérité et viennent de voter la loi d’immunité parlementaire et l’autorisation d’ouvrir le feu pour la police. Autant de mesures auxquelles Hamon s’est pourtant clairement opposé. On voit ainsi l’ampleur du paradoxe  !

Le simple fait que nos experts politologues ne prennent même pas la peine de noter l’incohérence fondamentale de cette candidature en dit long sur leur volonté d’entretenir la confusion.

Le PS, profondément divisé, prépare calmement la défaite et ne doit son maintien dans les sondages qu’à l’exposition disproportionnée dont la loi de répartition du temps de parole le fait bénéficier (19)

3/ La quadrature du cercle de Marine Le Pen

La candidature de Marine Le Pen est une autocontradiction permanente. Riche héritière d’un père ouvertement raciste, elle ne doit la présidence de son parti qu’à son nom de famille. Candidate profondément ancrée dans le système, elle ne remet en cause ni les puissances de l’argent, ni la finance, ni le fonctionnement des institutions, ni le pouvoir du président de la République, ni la mainmise des milliardaires sur les médias. Déplorant la lutte contre la fraude fiscale, le FN tire à boulets rouges sur la fraude sociale. (20)

Sur les thématiques essentielles (sortie de l’UE et de l’Euro), elle se contredit en permanence. Finalement, le « Frexit » n’est plus au programme, elle préfère parler de projet européen des nations. Même flou sur l’Euro, où il est question de créer une monnaie nationale qui, de fait, revient à sortir de la monnaie européenne sans le dire trop clairement. (21)

La question du pouvoir d’achat est riche en enseignements. Marine Le Pen refuse d’augmenter le SMIC pour ne pas défavoriser le patronat. À la place, elle propose une mesure (reprise par Macron) qui consiste à baisser les charges salariales pour valoriser le salaire net. Comment finance-t-elle cet acte généreux ? Par une taxe à l’importation. Les travailleurs vont donc devoir payer plus cher les biens de consommation courant pour financer une hausse de revenu qui affaiblit la seule chose qui échappe encore à la sphère privée, la sécurité sociale.  On prend l’argent de votre poche droite pour la mettre dans la gauche en baissant au passage vos acquis sociaux. Intelligent, non ? (22)

En réalité, Marine Le Pen tente d’effectuer un grand écart impossible en promettant des mesures sociales dans le but de séduire l’électorat populaire tout en refusant de les financer par une révolution fiscale qui contrariait son électorat historique de petits bourgeois et de commerçants. Pour ne pas « raser gratis », elle promet de supprimer les aides aux étrangers. Problème, ces aides représentent des sommes dérisoires comparées au coût de ses mesures. Le fait de priver les étrangers de soin ou d’éducation est la meilleure façon de provoquer des contaminations sanitaires et de pousser à la radicalisation, mais ne pose problème à personne.  Ne comptez pas sur les journalistes du service public pour pointer ces contradictions fondamentales.

Image: Libération

Son refus de renégocier les traités européens (à part pour y inscrire une préférence nationale) l’empêchera d’appliquer son programme économique. Cependant, la cohérence de son projet est ailleurs. Dans la défense des intérêts des financiers (qui semblent moins inquiets par sa candidature qu’ils ne le sont par celle de Benoît Hamon) et la préférence nationale raciale qui revient à diviser la population et augmenter les violences. (23)  Pour le reste, les classes modestes et les gens de couleurs paieront le prix fort.  Du pur Trump.

4/ Macron et Mélenchon

Avec le libéralisme de Macron et le socialisme de Mélenchon, nous avons enfin deux programmes cohérents.

Macron, libéralisme optimiste

Le premier compte libérer les forces vives, favoriser les entrepreneurs et poursuivre l’entreprise de désengagement de l’État à travers la privatisation de certains services publics et actifs industriels (barrages hydroélectriques, réseau ferroviaire). Il met en avant un projet égalitaire en étendant la protection sociale à toutes les catégories. L’individualisme et la responsabilisation sont au cœur de sa démarche. Le système de retraite actuel sera remis à plat, tout comme l’assurance maladie, dans le but de rendre chaque individu maître et responsable de son destin. C’est un projet de société très libéral et  cohérent, mais auquel certains économistes reprochent un retard de vingt ans (Tony Blair ne date pas d’hier)(24). Il va certes à l’encontre des recommandations du FMI et de l’OCDE, mais il s’inscrit dans le cadre ordo-libéral défendu par l’Allemagne et les milieux financiers européens(25)

Sa volonté de ne pas chambouler le statu quo et sa vision favorable à la politique austéritaire rapproche nécessairement son projet de celui de François Fillon, à deux exceptions près.

Les réductions d’impôts ne concernent que la sphère financière (capitaux financiers exonérés de l’ISF, dérégulation des banques) alors que Fillon soigne l’ensemble de la bourgeoisie en empruntant à Ronald Reagan et Thatcher la théorie maintes fois discréditée de l’effet domino (trickle down economics: les baisses d’impôts sur les riches créeraient de l’emploi et profitent aux pauvres).

Chez Macron, aucune trace de pessimisme, point d’islamophobie, point de xénophobie. Une attitude remarquable par les temps qui courent.

Enfin, je dois souligner que le renouveau politique qu’il promet reste timide. Le pouvoir de l’exécutif n’est pas remis en cause et la décision de limiter le cumul des mandats à trois consécutif fera sourire les principaux intéressés (quinze ans de suite député avant de devoir rejoindre le sénat ou le parlement européen, cela ne devrait pas trop chambouler nos parlementaires).

Mélenchon, keynésianisme écologique

Mélenchon a un projet diamétralement opposé. Il met l’écologie et la lutte contre le réchauffement climatique au cœur d’un programme qui signe le retour en force de l’état, des services publics et du modèle de la sécurité sociale solidaire.

Pour ce faire, le projet prévoit de changer de constitution, de sortir ou renégocier les traités européens et d’investir massivement dans les nouvelles technologies et les services publics. (26)

Toutes les sphères du « système » sont remises en cause. La république devient parlementaire, les élus révocables et le cumul des mandats disparait tout comme le 49-3. Les médias sont rendus au peuple (mise en place de modèle collaboratif type mediapart) et les sondages sont encadrés par des lois strictes.

La réforme fiscale doit baisser les impôts de 90 % des Français, mais les dix pour cent restants paieront l’addition. Si la réduction du temps de travail n’est pas au menu, la revalorisation des salaires est présentée comme un levier de croissance. La finance, l’évasion fiscale et la corruption de la classe politique sont clairement dans le collimateur, tandis que les TPE/PME bénéficient d’une forte baisse d’impôt, d’une politique d’investissement et de la suppression du RSI.

Tout ça sur fond de mesures sociales (augmentation du SMIC, retraite à 60 ans, plafonnement des salaires) qui feront hurler les journalistes qui n’auront pas pris le temps d’étudier un programme économique rigoureusement chiffré (27).

Image: Le Point

Donc, Macron pour continuer la politique actuelle en mettant l’accent sur l’individualisme et l’entrepreneuriat, et Mélenchon pour revenir à un modèle étatiste de planification et de solidarité inspiré des trente glorieuses. Poursuivre l’intégration européenne ou changer le projet européen. Des programmes cohérents et des choix clairs, que nos chers politologues seraient bien inspirés de commenter honnêtement.

Conclusion

Malgré le chaos et la confusion ambiante, malgré une presse incapable d’éclairer une campagne ou les forces politiques traditionnelles se moquent éperdument des citoyens en laissant transparaître leurs querelles d’appareil, leur cynisme et leurs jeux politiciens (je parle ici du PS, d’EELV et de LR), les Français disposent en réalité de trois options claires et distinctes. De vrais choix de société qui vont orienter significativement leur avenir.

Le repli sur soi sur fond de racisme et de protectionnisme paranoïaque, doté d’un autoritarisme décomplexé avec  Marine Le Pen. Une nouvelle république et une nouvelle construction européenne, le retour de l’État au service de la planification écologiste et de la solidarité face aux dérives de la finance avec Mélenchon.  Le libéralisme assumé, la poursuite de la rigueur budgétaire et de l’intégration européenne s’appuyant sur un individualisme libertaire et entrepreneurial avec Emmanuel Macron.

Autrement dit, on continue dans le “progrès” de la mondialisation, on change le système ou l’on cède à la peur en optant pour le repli sur soi et l’autoritarisme xénophobe.

Des choix on ne peut plus clairs dans une période profondément troublée.

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Notes et références :

  1. Entre autre, lire cette analyse d’Acrimed
  2. Lire ce flash actu du Figaro « la deputee sylvie andrieux ex ps condamnee »
  3. https://www.mediapart.fr/journal/france/070317/compte-suisse-et-blanchiment-le-depute-lr-anti-fraude-sociale-bientot-au-tribunal
  4. Résumé du livre « un président ne devrait pas dire ça »
  5. http://www.huffingtonpost.fr/2017/03/09/comment-benoit-hamon-tente-de-contenir-lexode-des-socialistes-c/
  6. http://tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-2017/20170223.OBS5707/hamon-et-jadot-se-marient-les-coulisses-de-l-accord-electoral.html
  7. https://www.facebook.com/politicoboy/posts/
  8. https://www.les-crises.fr/le-principe-du-decodex-illustre-par-lequipe-macron-discrediter-les-geneurs/
  9. Pour Marine Le Pen voir point 1, pour la gauche une analyse pertinente d’Acrimed via un exemple ici
  10. Science et Avenir n’a que faire du gel des budgets de recherche proposé par le candidat d’En Marche, et les viticulteurs sont bien entendu des fans de Bordeaux et fromages canadiens… au point d’offrir au candidat d’En Marche leurs couvertures.
  11. Voire l’émission consternante de France Culture du Dimanche 5 Mars ici.
  12. Un bon résumé des derniers scandales de conflit d’intérêt qui minent la Commission européenne ici. Et pour une vision globale cette vidéo est particulièrement bien faite.
  13.  http://www.monde-diplomatique.fr/2017/01/JENNAR/56981
  14. Lire cet excellent article de Chris Hedges (en Anglais) http://www.truthdig.com/report/item/donald_trumps_greatest_allies_are_the_liberal_elites_20170305
  15.  http://www.aljazeera.com/programmes/101east/2017/01/afghanistan-taliban-gate-170124113723975.html
  16. http://www.lefigaro.fr/international/2017/02/17/01003-20170217ARTFIG00257-l-etat-islamique-s-enracine-au-pakistan.php
  17. La proposition de Benoît Hamon s’appuie sur les députés de la 5eme république pour rédiger la nouvelle constitution (conflit d’intérêt) et ne remet en cause le 49-3 ni le cumul des mandats (limités à trois de suite dans le temps…) ni le pouvoir médiatique, mais propose une avancée démocratique significative en terme de contrôle des élus et de proportionnelle.
  18. Cf. cette analyse d’Acrimed http://www.acrimed.org/Benoit-Hamon-le-reveur-un-cauchemar-pour-les?recherche=hamon%20
  19. Cf. cet article de synthèse pour comprendre les règles pas si égalitaires du temps de parole
  20. Marion Maréchal Le Pen fustige la lutte contre la fraude fiscale et dénonce la fraude sociale : https://www.youtube.com/watch?v=aAYHVNMOrys
  21. Voir le programme du front national sur leur site.
  22. http://www.humanite.fr/fn-marine-le-pen-en-guerre-contre-la-hausse-des-salaires-631181
  23. Parmi les nombreuses études sur les conséquences immédiates de la victoire de l’extrème droite sur les moeurs, un exemple ici avec cet article de l’Express.
  24. https://www.challenges.fr/economie/quand-deux-economistes-etrillent-la-vision-et-le-bilan-economique-de-macron_424743
  25. Etude détaillé du programme économique de Macron par deux docteurs, maitres conférenciers en sciences économiques ici.
  26. Superbe article reprenant un Débat de fond sur le programme économique de Mélenchon et celui de Macron
  27. http://www.liberation.fr/france/2012/04/19/nous-economistes-soutenons-melenchon_812942

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