Dernière ligne droite: nos pronostics

Dernière ligne droite: nos pronostics

Ils sont donc quatre à jouer des coudes pour la qualification. L’élection paraît particulièrement ouverte, si bien que plus personne n’ose affirmer que Marine Le Pen sera au second tour. C’est d’autant plus renversant que toute la campagne, depuis deux ans, s’était construite autour de cette hypothèse. La stratégie du vote utile n’a donc plus lieu d’être, du moins entre ces quatre finalistes.

 Afin de partager quelques clés de compréhension et de lecture, nous livrons ici nos pronostics, en direct du Far West.

François Fillon, envers et contre tous 

Il arrive à tout le monde de se tromper. Compte tenu de la lourdeur des soupçons d’emploi fictif (aucune preuve convaincante du travail de sa femme n’a été fourni à la presse, cette dernière ne possédait ni badge d’accès à l’Assemblée Nationale, ni compte email, ni permanence dans la Sarthe et a donné un interview ou elle affirme n’avoir aucun rôle dans la carrière de son mari), les soupçons de corruption (les rémunérations colossales  de la société de conseil 2F  et de Pénélope Fillon par le propriétaire d’Axa pour deux notes de lecture à la revue des Deux Mondes) et les accusations de financement illicite de campagne ont débouché sur une mise en examen pour quatre chefs d’inculpation. On pensait Fillon fini. L’affaire des costumes et sa défense catastrophique qui l’a conduit à mentir d’innombrables fois à la télévision, se contredisant lui-même entre deux interviews, jusqu’à revenir sur sa promesse d’abandon en cas de mise en examen, tous ces faits accablants auraient dû mettre un terme à sa campagne. C’était sans compter sur l’incroyable cynisme du candidat LR qui a pris son camp en otage en refusant d’abandonner.

Cela pourra payer, pour deux raisons précises. La première est de nature sociale. Tout d’abord, la forte polarisation de la scène politique française (en dépit des grandes similitudes des programmes de Fillon et Le Pen sur la sécurité/immigration et Macron et Fillon sur l’économie et le social) rend difficile aux électeurs d’abandonner leur candidat pour un autre. Un peu comme si on demandait à un Insoumis de voter Macron. Cette logique de « vote utile » (pour Fillon en l’occurrence) illustre à merveille le problème de la cinquième république qui cristallise la vie politique sur une élection.

La seconde cause risque de froisser certains lecteurs, mais tant pis. Il nous semble que tout comme Fillon ne comprenait pas pourquoi ses affaires choquaient autant l’opinion publique, son socle électoral est également déconnecté de cette réalité, voire atteint du même cynisme. C’est cette base solide qui lui a permis de résister à 17 % dans les sondages. Le poids de la campagne a fait le reste, en particulier les prestations désastreuses de Macron dans les débats télévisés et la montée de Mélenchon qui ramène les électeurs de droite vers un candidat qu’ils considèrent malgré tout comme un moindre mal.

Les Français ont la mémoire courte, et Fillon possède une grande réserve de voix qui se reportera probablement sur lui dans les derniers jours.

Photo: L’Obs

Pronostic de Cowboy, nous prédisons Fillon au second tour dans toutes les configurations, avec une confiance de  80%.

Emmanuel Macron – En marche, mais vers où ?

Le candidat d’En Marche est en panne. Il ne froisse personne, mais n’enchante guère que la classe politico-médiatique qui l’appuie de façon un peu trop évidente désormais. (1) Ses meetings peinent à remplir les salles de provinces. (2) Le soutien implicite du PS, de François Hollande et d’un pan entier des politiciens qui s’accrochent à la roue du carrosse (du communiste Robert Hue aux Bayrou, Cohn Bendit, Valls, Le Drian, jusqu’à la droite radicale d’Estrosi) témoigne du profond malaise que cache la candidature Macron, ultime spasme d’un système à bout de souffle.

Son meeting de Bercy est particulièrement révélateur. Médiapart le résume en une phrase lourde de sens:  « Macron a évité les sujets qui fâchent et décliné plusieurs morceaux d’un seul et même album d’une heure et demie qui pourrait s’intituler : “Élisez-moi, je suis le seul choix possible.” (3)

En effet, son positionnement à la croisée des chemins lui donne mécaniquement de fortes chances d’être au second tour. Malgré sa promesse de pousser encore plus loin et par ordonnance la loi El-Khomri pour supprimer une fois pour toutes le Code du travail, malgré sa détermination à déréguler la finance, malgré un projet européen décrié par les experts (4), Macron bénéficie du soutien d’un grand nombre d’électeurs de François Hollande. C’est donc le bon vieux vote utile qui peut encore sauver le soldat Macron.

Frédéric Lordon l’expliquait en des termes effrayants de simplicité : “10 milliardaires possèdent la presse et font élire un banquier”.

Pas sûr que les Français suivent, ce qui justifie notre scepticisme pour le donner au second tour.

Collage: Acrimed

Pronostic de Cowboy : 45 % de chance de second tour. 

Jean Luc Mélenchon : le plafond de verre ?

Indéniablement, Mélenchon est le candidat qui aura conduit la campagne la plus innovante, martelant son programme avec une surprenante constance. Les débats télévisés et sa stratégie de contournement des médias traditionnels lui ont permis de réaliser un bond prodigieux dans les sondages qui le placent désormais dans la course.

Il semble malgré tout que sa dynamique se heurte à un plafond de verre qui s’explique d’abord par un important déficit d’image (les Français le découvrent tout juste comme candidat présidentiable, bien qu’il soit de loin leur homme politique préféré). Le second handicap provient de la formidable levée de boucliers médiatiques dont il est victime depuis dix jours. (5) Corbyn en Angleterre, Podemos en Espagne et Bernie Sanders aux USA en avaient fait les frais avant lui. Il faut absolument regarder le film “les nouveaux chiens de garde” pour prendre conscience de cette triste réalité. Les procédés utilisés sont aussi gros que grossiers, mais semblent avoir permis de stopper sa progression sondagière.

Enfin, Mélenchon pâtit d’un certain dogmatisme sur des sujets religieux qui le prive du soutien d’une frange de la population pour qui des mots comme “bondieuserie” et  “suicide assisté” sont simplement inaudibles, ce qui se comprend très bien.

Mélenchon en meeting à Toulouse, photo FI

Pronostic de Cowboy : 30 % de chance d’être au second tour contre Fillon plutôt que Le Pen.

Marine Le Pen, l’épouvantail dédiabolisé

Fin de campagne difficile. Les débats télévisés taillés sur mesure ont solidifié sa base électorale, mais rappelé à certains la supercherie de la dédiabolisation et du programme “social”. En difficulté, Marine Le Pen retrouve les vieux réflexes racistes en parlant de la rafle du Vel d’hiv et en franchissant une ligne rouge en instrumentalisant les attentats. Reste son socle électoral, particulièrement solide, et un soutien implicite des médias qui ont traité un non-fait divers en acte terroriste majeur. Cela sera peut-être suffisant pour lui faire passer la barre de justesse.

Photo 20min.fr

Pronostic du Cowboy : 45 % de chance d’être au second tour.

Pronostics du second tour — Marine Le Pen en hausse

Pour le second tour, les choses se compliquent. De manière générale, nous aurions tendance à accréditer les sondages dans les configurations qui excluent Marine Le Pen, compte tenu de la nature relativement “classique” des clivages qui se présenteraient, et du fait des écarts importants des dernières enquêtes.

En cas de second tour avec Marine Le Pen contre Fillon ou Macron, les choses nous paraissent bien plus aléatoires.

Dans le premier cas, l’écart actuel (55-45) est assez faible compte tenu des marges d’erreur typiquement situées autour de 3%. Mais plutôt que de regarder les sondages, voici plusieurs éléments qui nous font penser qu’une victoire de Marine Le Pen est possible dans les configurations Macron ou Fillon.

  • Macron ou Fillon contre Le Pen, c’est un remake du vote sur le Brexit (le camp néolibéral face à la colère) ou, de façon encore plus criante, du duel Trump face à Clinton (candidate de la finance, néolibérale et empêtrée dans des affaires). D’autant plus que les électeurs de Mélenchon risquent de se sentir abusés par le matraquage médiatique dont leur porte-parole a fait l’objet (5), et pourraient de ce fait  fortement s’abstenir, comme l’avait fait un grand nombre de partisans de Bernie Sanders. La consigne de vote de Mélenchon aura son importance, et compte tenu de ce que lui avait couté celle pour Hollande prononcée du bout des lèvres et la mâchoire serrée en 2012, pour se faire traité de dictateur par ce dernier cinq ans plus tard, il n’est pas garanti qu’il souhaite reproduire une expérience similaire.
  • Mélenchon éliminé, le second tour pourrait tourner à un référendum sur l’Europe. Or, ce genre de vote a toujours été défavorable au camp européen.
  • En cas d’affrontement avec Fillon, le taux d’abstention sera particulièrement élevé et il paraît difficile d’imaginer que des candidats comme Hamon ou surtout Mélenchon appellent à voter Fillon. Le risque de vote émotionnel, dans l’isoloir, serait également très grand.
  • Le débat d’entre deux tours entre Macron et Le Pen devrait tourner à l’avantage de cette dernière. Ses arguments sont simples à marteler, et l’ancien ministre des Finances nous a livré deux prestations peu convaincantes lors des premiers débats. Or le vainqueur du débat a toujours gagné la présidentielle.

On voit à travers ces notions que les écarts pourraient très rapidement se resserrer. À l’inverse, Mélenchon serait en position de force face à Le Pen, elle qui n’aura rien d’autre à lui opposer que sa rhétorique anti-immigration, ce qui devrait justement la desservir.

Du point de vue des sondages enfin, il faut noter qu’il existe une différence fondamentale entre poser une question sous la forme d’une hypothèse (si Le Pen et Macron sont au second tour, comment voterez-vous ?) et la réalité d’un choix. Un exemple particulièrement révélateur nous a été fourni lors des primaires socialistes. À trois jours du second tour, Hamon était donné vainqueur de la primaire, et à 11% d’intention de vote à la présidentielle. Le lendemain de sa victoire, un sondage le donne à 17%. Une montée de 6 points aux dépens de Mélenchon qui passe lui de 15% à 10%. Pourquoi un tel transfert ? Simplement parce que la réalité de la victoire de Hamon a plus de poids que son hypothèse.

 

Conclusion

Depuis les USA, les politologues et intellectuels comme Noam Chomsky et Eve Ensler alertent sur le risque de reproduire une configuration Trump/Clinton et appellent les Français, dans une pétition officielle, à placer Mélenchon au second tour. Nous n’irons pas jusque là, le vote utile ne devant pas se substituer aux convictions.

Pour récapituler nos pronostics:  nous voyons très probablement Fillon au second tour, et un léger avantage à Emmanuel Macron et Marine Le Pen de l’y rejoindre. Le pronostic du second tour est plus compliqué, mais la candidate du FN pourrait créer la surprise si Mélenchon reste sur le carreau.

 

Notes et références

  1. Voir les nombreux articles d’Acrimed sur le phénomène médiatique Macron
  2. A voir, cette émission censurée à la demande de l’équipe de campagne de Macron, sur son meeting de Marseille 
  3. Lire l’article Médiapart, A Bercy, Macron se présente comme le seul choix possible
  4. Sur l’Europe lire cet article de la Tribune, sur les projets de lois dites de « casse sociale » et « pro-finance », on peut citer au hasard cette vidéo et cet article débat
  5. Pour un point de vue objectif, voir cet article d’Acrimed. Sur l’exemple précis de la « fake news » ou désinformation journalistique à propos de l’ALBA, lire cet article très précis 


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