Les sondages d’opinion, science exacte ou propagande ?

Les sondages d’opinion, science exacte ou propagande ?

Désormais omniprésents, les sondages et enquêtes d’opinion encadrent et influencent la vie politique française. Ils fournissent un crédit de nature scientifique aux arguments de toute sorte, orientent les prises de position et placent la stratégie électorale au cœur des débats démocratiques.

Personne ne peut nier leur influence, mais qu’en est-il de leur objectivité et de leur valeur intrinsèque ? Dans cet article, nous allons expliquer comment sont fabriqués les sondages, quels types de biais réduisent leur pertinence, pourquoi semblent-ils se tromper et en quoi leurs limitations et leurs usages constituent un danger pour la démocratie. 

                                              Nombre de sondages par an, source: Le monde.fr

Partie (1) : Sondage, principe et fonctionnement

Partons d’un exemple simple. Imaginons que vous désiriez lancer une brasserie pour produire de la bière artisanale. Pour votre première recette, vous hésitez entre une blonde très houblonnée de type India Pale Ale, ou une brune jouant sur les malts, une Amber ale. Vous souhaitez la commercialiser près de chez vous, et décidez de faire une étude de marché dans votre département. Coup de chance, une connaissance à l’IFOP vous propose un sondage gratuit.

Afin de réduire les couts de l’enquête, le sondeur choisit de faire appel à un échantillon de 1000 personnes. Deux options sont à sa disposition : la méthode aléatoire, celle des quotas. La seconde est de loin la plus utilisée par les professionnels, pour des raisons de fiabilité. On estime entre 3 et 4 % la marge d’erreur, contre 6 % pour la méthode aléatoire. (1)

Pour garantir la représentativité de l’échantillon via la méthode des quotas, le sondeur doit respecter la proportion des catégories socioprofessionnelles afin qu’elle colle avec les chiffres de l’INSEE. Cela nécessite en moyenne de faire appel à vingt mille personnes pour un panel de mille sondés.

Une fois la méthode choisie, il reste à sélectionner la procédure d’acquisition des données. En clair, par porte-à-porte, téléphone ou Internet. Des trois options, Internet est de loin la plus rapide et la moins onéreuse. C’est pourquoi l’IFOP a systématiquement recours à cette méthode dans ses sondages « rolling » effectués quotidiennement pour la présidentielle. Il décide de faire de même dans votre cas.

Dernière étape, définir les questions. Vous optez pour une série de cinq questions simples visant à savoir quel type de bière consomment les sondés, à quelle fréquence etc. Vous terminez par la question suivante : préférez-vous une bière blonde amère et fruitée ou une ambrée plus torréfiée ?

L’enquête est effectuée les 3 et 4 juillet. Seules 700 personnes ont répondu. À la dernière question, 37 % des sondés plébiscite la blonde,  33 % la brune et 30 % ne se prononcent pas. L’IFOP conclu : les habitants du département favorisent la blonde IPA à 53 % contre 47 %. Vous choisissiez de brasser la blonde en priorité.

A) La fiabilité des sondages, faut-il faire confiance aux chiffres ?

À travers notre exemple, on peut observer de nombreux biais et mécanismes qui mettent en doute la fiabilité des sondages. Étudions-les un par un.

1. Le problème de l’échantillonnage

Interroger vingt mille personnes prend du temps. Assurer la représentativité de l’échantillon, quand bien même serait-il parfaitement dans les clous de l’INSEE (10 % de chômeurs, 15 % de jeunes de 18-25 ans…) ne garantit pas de saisir la complexité d’une population. Que ce soit en termes de culture, de niveau de salaire, de religion, de zone géographique… le panel parfait n’existe pas. D’où l’existence d’une marge d’erreur, concept sur lequel on reviendra plus tard.  Pour l’instant, on retiendra simplement que la représentativité des échantillons est un idéal vers lequel on cherche à tendre plutôt qu’une propriété établie.

Pour pallier une sous-représentation d’une catégorie précise, les sondeurs multiplient parfois le poids d’un individu. Avec le risque, si cet individu répond à l’encontre de la majeure partie de son groupe, d’introduire un nouveau biais. Ainsi, un sondage du LA Times donnait Donald Trump à + 4 % du fait d’une surévaluation artificielle du vote noir et ouvrier, tandis que l’ensemble des autres enquêtes le plaçait à 6 points de retard. (2)

Outre la représentativité de l’échantillon, la qualité des réponses fournies pose problème. Les sondés eux-mêmes peuvent très bien répondre à côté, par pure défiance ou plus simplement parce qu’ils ne savent pas, hésitent, ou ne veulent pas reconnaitre à voix haute leur choix. Dans le cas d’enquêtes à question multiples, le sondé peut perdre patience et répondre au hasard ou de façon hâtive.

Enfin, la méthode d’acquisition par Internet introduit des biais significatifs (3). Elle ne permet d’atteindre que les gens qui utilisent de manière régulière cet outil (problème de représentativité) et favorise les réponses de faible fiabilité (en particulier si on la compare avec les enquêtes réalisées en tête à tête via le porte-à-porte).  

2. Le biais de temporalité

Dans notre exemple, la question est posée en plein mois de juillet. Cela risque d’influencer le choix vers une bière légère, fruités plutôt qu’une ambrée.

De la même façon, une enquête d’opinion effectuée le lendemain des attentats de Paris surévaluerait nécessairement le poids de la sécurité parmi les préoccupations des Français.

 En ce qui concerne les intentions de vote, l’affaire du Pénélope Gate constitue un parfait exemple de biais de temporalité. Obtenus juste après les révélations et le torrent médiatique qui s’en suivit, il parait évident que les chiffres seront particulièrement défavorables à Monsieur Fillon. Interroger un électeur LR sous le choc, venant de visionner le reportage d’Envoyé spécial, influe la fiabilité de sa réponse. Sur le coup de la colère, ou tout simplement de la surexposition médiatique, il sera plus susceptible de déclarer « je vote Le Pen » qu’il ne le sera le jour de l’élection, une fois l’émotion retombée. Si le sondage avait été réalisé une semaine après le pic de l’affaire, le résultat serait probablement plus favorable au candidat de la droite. À cela s’ajoute l’effet d’entrainement des sondages successifs sur lequel nous reviendrons en fin d’article.

3. Les biais de cadrage et d’amorçage

D’autres biais majeurs proviennent des questions elles-mêmes. Ils interviennent à plusieurs niveaux. D’abord dans le choix de la question, puis dans sa formulation. Par exemple, si on veut savoir le niveau d’intérêt des Français pour le revenu universel, on peut décider de poser la question : « êtes-vous pour le revenu universel ? », ou bien « pensez-vous que le revenu universel soit une bonne idée ? ». On voit que la seconde option risque de générer des résultats plus positifs.

Mais les sondeurs vont parfois plus loin, et il n’est pas rare d’observer des questions du type : « seriez-vous pour que l’État dépense 450 milliards par an pour verser un salaire sans aucune contrepartie à travers un revenu universel ? » Et son opposé   « soutenez-vous l’idée d’un revenu universel qui permettrait d’éradiquer la pauvreté, d’atteindre le plein emploi et de mieux répartir les richesses ? »

Enfin, le choix des réponses proposées peut servir à orienter le résultat. Par exemple, considérons une question relativement neutre:

Pour réduire la dette française, vous préférez :

  1. Que l’État augmente fortement les impôts

  2. Que l’État réduise ses dépenses

On voit ici deux biais majeurs. La présence de termes à connotation péjorative (impôts) et positive (dépenses) et le recours à l’adverbe « fortement ».

Les sociologues Tversky et Kahenamn ont ainsi démontré que cet effet de cadrage pouvait conduire à des résultats parfaitement opposés en changeant simplement la formulation des options (expérience dite de la maladie asiatique). (4)

Autre biais moins visible, l’absence de la solution préconisée par le FMI : « profiter des taux d’emprunts négatifs sur les marchés financiers pour réaliser une relance budgétaire par investissement dans les infrastructures publiques ».

En clair, la formulation ci-dessus cadre la problématique de façon à exclure toute solution qui s’oppose à l’austérité.  

Dernier aspect, l’enchainement des questions d’une enquête peut orienter les réponses des participants. On appelle cela l’effet « d’amorçage ». Par exemple, si on veut promouvoir l’adoption de mesures de fichage informatique pour lutter contre le terrorisme, la meilleure façon de parvenir à un résultat encourageant consiste, en plus d’utiliser les techniques précédemment évoquées, à construire un questionnaire qui invite implicitement à répondre favorablement au fichage informatique. Une séquence de question pourrait ressembler à cela :

  1. Pensez-vous que la France risque de subir de nouveaux attentats ?  
  2. Estimez-vous que le gouvernement fait suffisamment d’efforts pour prévenir les attentats ?
  3. Considérez-vous que l’échange d’information entre les polices européennes devrait être facilité ?
  4. Soutenez-vous la mise en place de fichier informatique pour collecter des renseignements dans le cadre de la lutte antiterroriste ?

Si vous pensez que je force le trait, je vous invite à lire cette étude passionnante sur l’utilisation des sondages pour préparer la réforme des retraites de 2003.

4. Le biais statistique des sondages et la validité de la marge d’erreur.

Les experts en costard-cravate qui viennent expliquer les résultats des sondages sur les plateaux télévisés, de Brice Teinturier à Pascal Perrineau, confèrent une respectabilité de nature scientifique aux enquêtes d’opinion. À leur décharge, ils nous indiquent souvent la présence d’une marge d’erreur qui invite à la prudence.

Cette marge d’erreur provient de la science des statistiques et peut être calculée en fonction de la taille d’un échantillon avec la plus grande rigueur mathématique, à condition que cet échantillon soit parfaitement aléatoire. Ce qui n’est absolument pas le cas des échantillons « représentatifs » utilisés dans tous les sondages faisant appel à la méthode des quotas. En clair, la notion même de marge d’erreur est nulle et non avenue lorsqu’on parle de méthode de quota.

Dans le cas de la méthode purement aléatoire, cette marge d’erreur est considérable (environ 6 %). Le sondeur doit donc choisir entre une option rigoureuse mathématiquement, mais particulièrement peu fiable (à moins de prendre un échantillon de taille démesuré, donc très couteux) ou se résoudre à la méthode des quotas, par définition non scientifique.

La marge d’erreur est en réalité une simple approximation qui permet d’apporter un certain crédit scientifique à une pratique qui ne l’est pas.

Empiriquement, on estime cette incertitude entre 4 % (pour 500 sondés), 3,5 % (1000 sondés) et 2 % (4000 sondés). Cela signifie qu’un sondage typique réalisé sur 1000 personnes donne un résultat correct à 3 points près dans 95 % des cas.

5. Comment interpréter la marge d’erreur

Dans le cas de notre sondage d’étude de marché, nous obtenions 53 % de préférence pour la bière blonde. Si on applique la marge d’erreur de 4 % qui correspond à la taille de notre échantillon, nous retrouvons en réalité la distribution suivante :

  • Entre 57 % et 49 % des sondés préfèrent la bière blonde
  • Entre 51 % et 43 % des sondés préfèrent la brune

Notre intervalle de confiance autorise donc un scénario où la production de bière brune est le meilleur choix commercial !

De plus, on notera que ces chiffres ne sont fiables qu’à 95 % (soit une chance sur vingt de se situer en dehors de la fourchette).

Si on remplace nos bières par des politiciens, par exemple Macron en guise de blonde et François Fillon dans le rôle de l’ambré, on peut donc avoir un sondage qui donne Macron largement favori (53 % contre 47 %) et se retrouver le jour des résultats avec Fillon élu à 51 % des voix, sans que cela ne contredise le sondage. En appliquant cette vérité scientifique à la dernière enquête Elabe réalisé entre le 6 et 8 février sur 961 personnes, on obtient :

  • Le Pen entre 28,5 et 21,5 %
  • Macron entre 27 et 20 %
  • Fillon entre 22 et 14 %
  • Hamon entre 19 et 12 %
  • Mélenchon entre 17 et 10 %

On pourrait donc concevoir le résultat final : 1) Macron 2) Le Pen et 3) Hamon 4) Fillon et 5) Melenchon ou une dizaine de combinaisons différentes.

On ajoutera que, dans ce sondage, 38 % des participants se disent susceptibles de changer leur vote (ce chiffre varie entre 21 et 51 % selon les candidats), que 30 % de l’échantillon n’a pas répondu et que l’abstention s’élève à 35 % (le double des trois élections présidentielles précédentes). En clair, ce sondage n’a aucune valeur substantielle. Il n’a du poids que parce qu’il est commenté et oriente la perception des électeurs (Fillon n’aurait plus aucune chance, Hamon siphonnerait Mélenchon etc.).

6. Le biais des chiffres

Un biais qui tient plus à l’interprétation, c’est celui de l’agrégation des chiffres. Prenons l’exemple d’une étude du journal Libération. Pour vendre du papier, il avait commandé un sondage visant à estimer le nombre de Français tenté par le vote Le Pen en 2012, avec l’idée de dresser un portrait alarmiste qui ferait peur à son lectorat (5). Le sondage comportait deux biais majeurs. Tout d’abord la tournure de la question : « envisagez-vous de voter pour Marine Le Pen en 2012 » favorisait les réponses positives. Mais comme celles-ci étaient encore trop décevantes, Libération choisit d’additionner les catégories « oui » « peut-être » et « sans avis ». Ce qui permettait d’obtenir le chiffre magique de 30 %, doublé de la phrase « n’excluraient pas de voter » :

7. Le biais de répétitivité

Le problème de répétitivité se retrouve en particulier dans les sondages quotidiens dits « rolling ». Si l’échantillon n’est pas le même d’un jour à l’autre, cela réduit l’incertitude moyenne, mais introduit un biais lié à la discontinuité des sondés. En clair, deux sondages identiques effectués le même jour sur deux groupes de personnes différentes ne donneront pas exactement le même résultat. De ce fait, l’argument qui prétend que les sondages représentent des « tendances » ne tient pas, puisque l’évolution dans le temps ne dépend pas uniquement des « performances » des différents candidats, mais également du fait que l’on change de groupe d’étude.

8. Le biais de l’interprétation

Ultime problème de type sociologique, les sondages sont parfois particulièrement difficiles à interpréter. Comme personne ne se donne la peine de les regarder dans les détails (si tant est que les résultats bruts soient rendus publics), c’est généralement le commanditaire qui en fait l’interprétation. Un exemple suffira à se convaincre. Le titre « Un français sur deux s’oppose à l’instauration d’un revenu universel » pourrait se réécrire « Un français sur deux souhaite l’instauration du revenu universel ». Et dans le cas ci-dessous, Paris Match aurait très bien pu proclamer « Fillon accuse toujours le même retard » au lieu de chercher à faire croire à un redressement :

Source: Observatoire des Sondages

B) Les correctifs des sondages, rigueur ou manipulation ?

Les instituts de sondages connaissent parfaitement les différents problèmes que nous venons d’indiquer, et pour y remédier, appliquent souvent des facteurs correctifs. Le plus connu consiste à augmenter le score du FN pour tenir compte du biais supposé lié à la réticence des électeurs de Marine Le Pen à divulguer leur choix.

Dans notre exemple brassicole, l’IFOP ajoutera probablement un correctif de saisonnalité pour inclure le fait que les consommateurs sont plus susceptibles de préférer la bière blonde en été. Le résultat final pourrait donc être blonde 48 % et brune 52 % (une fois appliqué un correctif de 5 points).

En ce qui concerne les sondages d’intentions de vote, une pratique extrêmement courante consiste à comparer le résultat de l’enquête avec le vote précédent. Ainsi, les questionnaires incluent une rubrique de type « pour qui avez-vous voté aux régionales 2015 ». Ensuite, l’institut compare les scores de la régionale de 2015 avec les résultats. Par exemple, sur Benoit Hamon, on peut imaginer le cas suivant :

Chiffre officiel du vote PS au premier tour des régionales : 15 %

Dis avoir voté pour le PS selon le sondage : 17 %

Dis vouloir voter pour Benoit Hamon en 2017 : 16 %

On constate un écart de 2 points entre les résultats de l’enquête et le fait réel. Ainsi, les professionnels vont apporter un correctif de 2 % et placer Hamon à 14 % d’intention de vote.

Alors bien sûr, dans une élection sans aucun précédent, comme la primaire de la droite de 2016 où le Brexit, il est impossible d’apporter le moindre correctif rigoureux. De la même façon, comparer des élections régionales et nationales, ou la présidentielle de 2012 avec celle de 2017, présente un caractère aléatoire.

Par exemple, comment ajuster les chiffres de Macron ? Comment rendre compte de l’absence de Bayrou ?

De nombreux autres éléments correctifs peuvent être inclus. L’écart entre les sondages et les résultats dans les urnes en 2012 par exemple. Mais dans tous les cas, ce qui ressort de ces pratiques « d’ajustement », c’est leur relative opacité et leur subjectivité. En clair, elles introduisent un nouveau biais.

C) Les sondages électoraux sont-ils fiables ?

Compte tenu de l’ensemble des biais énumérés plus haut, et de la marge d’erreur significative des résultats, comment se fait-il que les sondages ne se trompent pas systématiquement ?

Commençons par préciser quelques faits. Jusqu’à récemment, les sondages décrivaient relativement bien les résultats des élections. Avec des erreurs de quelques points, ils avaient prédit la victoire de Sarkozy en 2007, puis celle de Hollande en 2012, et fournissent avec une quasi exactitude l’ordre d’arrivée des autres candidats. Si on voulait au contraire pointer leurs erreurs, on citerait le cas de Balladur en 1995, Le Pen au second tour en 2002, Ségolène Royale en 2007 (donné à 54 % contre Sarkozy à six mois de l’élection) et ainsi de suite. La conclusion s’impose d’elle-même, plus le sondage est effectué à proximité de l’élection, plus il prévoit avec exactitude le résultat. Cela se comprend très bien, les gens changent d’avis et les circonstances évoluent en cours de campagne.

Suivant cette logique, un sondage à cinq mois d’une élection ne veut absolument rien dire (en novembre 2016 l’hypothèse de base incluait François Hollande et Bayrou) tandis qu’un sondage publié la veille sera juste à quelques points près.

Interviennent le Brexit, Donald Trump et les primaires de la droite et de la gauche. À chaque fois, les favoris ont perdu, et les sondages se seraient trompés. Oui, mais. À la défense des instituts, on notera qu’aucune de ces élections n’avait de fait précédent permettant de calibrer les correctifs, et que le Brexit et le résultat national de l’élection américaine tombent dans l’intervalle d’erreur. Dans le cas de Donald Trump, c’est la sous-estimation de la permutation des ouvriers de la « rust belt » ayant voté deux fois de suite pour Obama qui aurait causé l’erreur d’appréciation (en clair, ils ont appliqué un correctif négatif aux chiffres de Trump alors que c’est l’opération inverse qu’il convenait d’effectuer).

Quant au cas des primaires, les tout derniers sondages donnaient le gagnant avec justesse. Le grand écart constaté entre les prédictions avant et après les débats témoigne plus de l’importante volatilité (ou propension à changer d’avis) des sondés.

La conclusion qui s’impose est évidente : dans les jours qui précèdent une élection, les sondages sont globalement corrects (dans la marge d’erreur), mais inversement les études effectuées en amont offrent au mieux une indication de la tendance de l’opinion à l’instant t, mais en aucun cas une valeur prédictive.

Partie (2)  : à quoi servent les sondages

Dans la première partie, nous avons détaillé comment sont effectués les sondages et en quoi les nombreux biais qu’ils comportent rendent leurs résultats très approximatifs. Il reste à étudier le rôle qu’ils jouent dans l’opinion afin de bien comprendre en quoi ils relèvent d’une pratique profondément antidémocratique.

1)  Les sondages d’opinion, outil de propagande ou simple information ?

Si on met de côté les enquêtes de type « études de marché » qui sont rarement rendues publiques, trois acteurs principaux commandent régulièrement des sondages. Les politiques, les lobbies et la presse.

Pour les politiques, et en particulier le gouvernement, cette pratique permet de calibrer leur communication, d’orienter leurs campagnes électorales et de déterminer leurs décisions politiques. Mais c’est également une façon efficace de manipuler l’opinion. En clair, si une étude révèle que « 70 % des Français sont favorable au prolongement de l’État d’Urgence », il devient plus facile de faire accepter son maintien.

Or, nous venons de voir qu’il existe de nombreux moyens d’orienter les réponses afin de s’assurer d’un résultat conforme aux attentes.

En multipliant les sondages qui seront ensuite relayés en boucle par les différents médias avides de gros titres, on peut orienter petit à petit l’opinion dans le sens souhaité. (6) De nos jours, le manque de moyens des rédactions les incite à s’entre-citer, et décuple ainsi le phénomène. Le Figaro reprendra le sondage du Monde qui sera repris par BFM-TV etc.

Cette méthodologie comparable à une opération de propagande est fréquemment utilisée par les lobbies. On citera l’exemple d’un sondage sur les gaz de schiste dont le cadrage favorisait les réponses positives, et qui fut repris par de nombreux médias avant de servir de justifications aux «experts» conviés par des émissions comme «C dans l’air» pour expliquer que les Français «n’étaient pas opposés au gaz de schiste». (7)

Sans surprise, Greenpeace a contre attaqué en commandant son propre sondage qui, bien entendu, vint contredire l’enquête précédente.

Ces deux exemples révèlent à quel point il est possible d’orienter une étude jusqu’à lui faire dire tout et son contraire, et illustrent le caractère manipulateur de ces pratiques.

Pour la presse, le but premier des sondages serait différent. Il s’agirait de vendre du papier à moindres frais. Une enquête telle que celle de Libération cité plus haut permet de faire des gros titres chargés d’émotions contre un investissement modique. Tandis qu’une véritable enquête de plusieurs mois coute cher et demande du temps. Ni voyez pas là une critique de la presse, mais plutôt une conséquence logique de la baisse des moyens attribués aux médias, en premier lieu par les citoyens qui préfèrent consommer de l’information gratuite sur Internet, plutôt que de payer le vrai prix du journalisme de qualité.

Bien entendu, depuis que les grands médias sont détenus à 90 % par neuf milliardaires, il y a un risque d’utilisation des sondages à des fins de pure manipulation. Par exemple, Bouygues compte sur l’expansion du nucléaire pour récupérer de gros contrats de génie civil, et il serait à ce titre suspect de voir surgir dans un de ses nombreux journaux un sondage titrant « Deux Français sur trois sont contre la sortie du Nucléaire ».  

2) Les sondages d’intention de vote, indication ou manipulation ?

Les enquêtes peuvent influencer l’opinion, voir le choix des thèmes d’une campagne électorale, mais à quelque mois de la présidentielle, ce sont bien les sondages d’intentions de vote qui accaparent l’attention.

Or, s’il n’est pas réellement possible d’orienter par la formulation des questions la réponse des sondés, les résultats de ces études restent globalement sans intérêt. Non seulement elles sont sujettes à tous les biais décrits en début d’article, mais en plus elles ne rendent pas compte des évolutions possibles. Par exemple, avant les primaires, Benoit Hamon pointait à 9 %. Les sondages n’étaient pas nécessairement faux, mais ils ne pouvaient pas prévoir l’effet des débats télévisés. Inversement, à la sortie des primaires, Hamon recevait 20 % d’intention de vote (donc devenait susceptible d’arriver au second tour). Ce genre de donnée serait relativement inoffensive, si elle n’orientait pas la vie politique.

Prenons un exemple radical. À 15 jours des élections américaines, Hillary Clinton culminait à 9 points d’écart de Donald Trump, du fait de ses prestations durant les débats . En se basant sur cette donnée temporelle, Clinton oriente sa campagne dans les États jugés imprenables auparavant, tandis que les journalistes s’attachent à alimenter les doutes sur les affaires personnelles d’Hillary pour maintenir un semblant de suspens. Problème, Trump multiplie alors les meetings dans les États ouvriers et le FBI ressort le dossier des emails à onze jours du scrutin. La dynamique s’inverse subitement pour finalement aboutir au résultat que l’on connait.

Si Clinton n’avait pas estimé l’élection pliée, elle n’aurait peut-être pas fait ces erreurs de stratégie de campagne. De même, la presse aurait pu faire preuve de plus de retenue et d’impartialité au lieu de continuer à couvrir négativement la candidate démocrate.

De la même façon, Fillon aurait pu abandonner sa campagne pour de mauvaises raisons (les sondages en baisse) et Mélenchon aurait pu rejoindre le PS suite au pic de popularité de Benoit Hamon. Dans les deux cas, c’est ce que la presse appelait de ses vœux, juste après avoir commandé les fameux sondages…

Mais le cœur du problème réside ailleurs. Les sondages alimentent la perception fataliste des élections, et conduisent les électeurs à ne plus voter pour un projet, mais contre celui d’un autre. Que cela soit volontaire ou non, la multiplication des enquêtes d’opinion expéditives, et dont nous avons démontré le haut degré d’incertitude, dicte les choix des Français. Avec un résultat terrible à l’arrivée : chacun vote par stratégie, pour faire barrage à l’autre camp, et personne n’est satisfait du vainqueur. (8)

Non seulement les candidats nous sont ainsi imposés, mais le débat démocratique entre les projets disparait également. Plus personne ne s’attarde sur les programmes, et les journalistes eux-mêmes passent leur temps à commenter les évolutions quotidiennes des sondages. Au lieu d’inviter les candidats à expliquer leurs mesures, ils leur demandent « ne faudrait-il pas s’allier avec un tel », « pour faire gagner votre camp ne serait-il pas souhaitable de vous désister » ou pire encore « puisque les sondages donnent X et Y au second tour, pour qui appelleriez-vous à voter ». Toute cette mascarade profite aux candidats les plus creux, et prive les Français du moindre débat de fond.

Alors bien sûr, vous me direz que c’est plus fort que vous. Qu’il ne sert à rien de soutenir tel candidat puisque les sondages le disqualifient d’office. Mais si les prédictions s’avèrent souvent exactes, c’est bien parce que les électeurs votent en fonction des sondages !

Plus que toute autre chose, c’est leur caractère autoréalisateur qui rend les sondages antidémocratiques. Fillon baisse, alors on soutient Macron, donc Macron monte, donc on soutient Macron… etc. Les sondages s’auto alimentent, créent une tendance qui évolue en résultat dans les urnes, à partir de rien.

Ensuite, on s’étonne que le président en exercice batte des records d’opinion défavorable, que l’abstention augmente et que la victoire de Marine Le Pen devienne une hypothèse crédible.

3) Comment lutter contre les sondages ?

Le principal remède aux sondages serait de les interdire purement et simplement, ou du moins de les encadrer strictement. Un seul candidat le propose, et les intentions de vote ne plaident pas en sa faveur…

En attendant que cette idée fasse l’unanimité, quelques outils peuvent vous permettre de vous libérer du joug des sondages.

Le premier est bien entendu de n’y prêter aucune sorte d’importance et de conserver votre intégrité intellectuelle en refusant de vous faire influencer par les gros titres reprenant les dernières enquêtes d’opinion. Deuxièmement, quoiqu’il advienne, votez par conviction et sans aucun calcul stratégique.

Enfin, avant de vous engager, regardez bien d’où provient le sondage, qui l’a commandé, qui le publie, quelle est la taille de l’échantillon, la méthode utilisée, les circonstances temporelles et l’interprétation qui vous en est proposée. Et de manière générale, faites circuler cet article à chaque fois qu’on vous dit « mais les sondages… »

Conclusion: les sondages menacent la démocratie

Les sondages présentent d’innombrables biais (9). Certains sont purement techniques, d’autres peuvent être volontaires. Que ce soit dans la fabrication de ces enquêtes, ou leur interprétation. Même les études d’intentions de vote, en théorie objectives, orientent fortement les choix des électeurs en excluant certains candidats et en poussant les citoyens à voter par stratégie plutôt que par conviction. Très tôt dans une année électorale, il est possible de disqualifier un ou des candidats à coup de sondages purement spéculatif et sans aucune valeur prédictive compte tenu des éléments à disposition des sondeurs (candidats non déclarés et aspect de temporalité). Non seulement la répétition de ces études d’opinion crée des tendances qui poussent les électeurs vers des choix artificiels, mais cela finit par leur conférer des propriétés de prophétie auto réalisatrice. En plus de faire élire des candidats, la place centrale qu’ils occupent désormais dans les médias prive de facto les Français de véritables débats démocratiques. En attendant de pouvoir les encadrer, il apparaît crucial de refuser catégoriquement d’y apporter la moindre importance et de promouvoir les initiatives visant à réduire leur influence.

Par exemple, en partageant cet article !

Notes et références :

  1. Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sondage_d’opinion
  2. https://www.nytimes.com/2016/10/13/upshot/how-one-19-year-old-illinois-man-is-distorting-national-polling-averages.html
  3. Voir cette étude de l’INRS sur les limites du sondage par Internet http://espace.inrs.ca/2678/1/Inedit02-15.pdf
  4. http://www.brainvitge.org/papers/tverski_kahneman.pdf
  5. http://www.acrimed.org/Progression-du-FN-Des-salves-de-sondages-en-guise
  6. Une étude passionnante qui montre l’utilisation des sondages pour préparer l’opinion à la réforme des retraites de 2003 : https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2007-4-page-48.htm
  7. http://www.observatoire-des-sondages.org/Schiste-communication-ou
  8. Article d’universitaire très synthétique et illustré par l’exemple de Ségolène Royale en 2006 http://www.constructif.fr/bibliotheque/2007-2/les-sondages-font-ils-l-opinion.html?item_id=2761
  9. Une liste des différents biais liés aux questions référence plus de vingt façons d’orienter un sondage http://icp.ge.ch/sem/cms-spip/spip.php?article1765

 


Une réaction au sujet de « Les sondages d’opinion, science exacte ou propagande ? »

  1. Le traitement de la politique est tellement devenu « spectacle », avec ses  » journalistes-experts stars », qui savent auto alimenter une situation déjà pourtant mille fois rabachée, en apportant le « sondage du jour ».qui pourraient être à l’origine de nouveaux scénarios où nos spécialistes seraient appelés de nouveaux en tant qu’experts….
    Le pire c’est qu’on se moule facilement dans ce type de dynamique (en témoignent les nombreux « c’est dans l’air » que je peux visionner)
    Et la véritable recherche du sens, la comparaison des programmes, les mises en adéquations fouillées etc.., bref tout ce qui nous permettrait de réellement nous imprégner d’un « projet de société », sont à peine effleurés.
    Car malheureusement, l’évolution vers le consommable et jetable a atteint notre potentiel de réflexion, lequel pense se dédouaner à force de « j’aime » sur facebook à propos d’une phrase émise par un candidat. Et n’est plus réceptif sur de longues lectures ou émissions.
    Je ne jette pas la pierre aux réseaux sociaux, qui peuvent montrer, par des caricatures, bons mots ou reprises d’anciens propos, l’hypocrisie ou la corruption de certains politiques.(voir cette vidéo sur Fillon/probité accablant N Sarkozy peu avant les primaires..)
    Mais malheureusement cela donne l’impression d’avoir participé au débat citoyen (ou d’avoir bien rigolé..)
    Mais ensuite, qu’en fait on ?
    Je vois souvent des phrases de P Rabbhi sur facebook. Lesquelles phrases en elles-mêmes s’avèrent souvent très lourdes de sens et d’évidence. Et qui font l’objet de nombreux « partage » et» like ».
    Mais qui a vraiment été lire ses livres, découvrir ses programmes sur une autre agriculture et mode de vie ? Cad un projet global et structuré. Pas grand monde.
    Et les sondages actuellement ne sont pas loin de relever de ces vagues, qui vont et viennent et dont le son est enclin à nous endormir.

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