Le vote utile fera gagner l’extrême droite

Le vote utile fera gagner l’extrême droite

Nous assistons au retour en force du vote utile, concept aussi vieux que la démocratie, mais de plus en plus prégnant en cette période électrique. Il s’impose dans les consciences des citoyens qui prêtent davantage attention aux sondages qu’aux programmes, mais également dans le comportement de nos responsables politiques. Censé nous protéger de l’extrême droite, le vote utile ne peut que faciliter son arrivée au pouvoir, comme vient de le prouver l’élection américaine. Explications.

Le vote utile consiste à apporter son suffrage au candidat le « moins pire » susceptible de battre le « pire ». Si la désignation de ce pire tient encore d’un choix personnel (Le Pen, la gauche, Sarkozy, Valls…), le choix du meilleur candidat pour éviter la catastrophe provient invariablement des sondages. Il s’agirait de parier sur un cheval « capable de gagner ».

Première contradiction, voter en fonction des enquêtes d’opinion revient en réalité exactement au même que de ne pas voter. Un comportement parfaitement moutonnier qui consiste à suivre la masse (ou l’opinion de quelques sondés appartenant à la même catégorie socioprofessionnelle) en acceptant le fait que l’élection soit déjà déterminée. Il s’agit d’une capitulation intellectuelle dont la conséquence logique aboutit à cette question:  à quoi bon voter ? À quoi bon avoir des idées ? Le vote utile équivaut purement et simplement au refus de la démocratie. Ce qui constitue un paradoxe lorsqu’il est précisément invoqué pour défendre la démocratie contre le risque des partis extrémistes !

Seconde contradiction, les sondages se trompent très fréquemment et sont systématiquement biaisés, pour des raisons aussi bien mathématiques que sociologiques. (1) Pourtant, le vote utile nous invite à faire confiance aux chiffres avancés par des entreprises privées dont la capacité de prédiction dépend entièrement de leur pouvoir d’influence sur les citoyens, ce qui leur confère de fait cette capacité d’émettre des  prophéties autoréalisatrices. Si tous les électeurs potentiels d’un candidat donné refusent de voter pour ce candidat sous prétexte qu’il ne sera pas au second tour, en effet, ses chances s’en trouvent considérablement affaiblies.

Enfin, et c’est là l’essentiel, le vote utile pour éviter le pire conduit systématiquement au pire. L’histoire récente nous en apporte d’innombrables exemples, élection après élection. Et en ce qui concerne Marine Le Pen, car c’est bien de cela qu’il s’agit ces jours-ci, il apparaît évident que le vote utile, en plus de signer le renoncement à tout débat d’idées, ne peut que conduire à la victoire à terme du FN. Développons :

Le vote utile aux USA, et la victoire de Donald Trump.

Au cours du processus de sélection du candidat démocrate, toutes les alternatives à Hillary Clinton furent rapidement écartées. Le très populaire et charismatique vice-président Joe Biden fut découragé par Obama de tenter sa chance (trop vieux), Elizabeth Warren, la chef de file de la gauche du parti fut écartée par l’appareil (trop jeune), seul l’indépendant Bernie Sanders fut autorisé à se présenter à la primaire.

Le vieux sénateur du Vermont rassembla des foules immenses, leva des millions à coup de dons individuels de vingt dollars, et fédéra un vrai mouvement d’adhésion autour de lui. Mais sa personnalité atypique de vieux papy indigné et son programme « radical » qui proposait de lutter contre la finance, de séparer les activités spéculatives des banques, et d’instaurer l’accès gratuit à l’éducation et aux soins  (payés par une augmentation d’impôt sur les 5 % les plus riches) faisait peur aux bien-pensants. Trop diffèrent pour pouvoir gagner, disaient-ils. Et pourtant, sa candidature remportait un soutien populaire grandissant.

Devant ce succès, la presse de gauche et les cadres du parti brandissent l’argument massue : Bernie Sanders ne pourra pas battre Donald Trump. Le vote utile fit son effet, aidé par un matraquage médiatique sans précédent. (2)

Une fois victorieuse, la candidate des sondages et des « réalistes » a de nouveau eu massivement recours à l’argument du vote utile face à Donald Trump. Au lieu de se battre sur le terrain des idées, Hillary Clinton a fait campagne sur le thème « tout sauf Trump ». Les sondages la donnaient vainqueur à 99 %…

Cruelle ironie,  les études semblent démontrer que Bernie Sanders aurait battu Trump à plat de couture. (3)

Mais on pourrait faire remonter la responsabilité du vote utile beaucoup plus loin. Par exemple, en citant les petits candidats comme Ralph Nader et Ross Perot accusé d’avoir fait perdre la gauche en 2004 et la droite en 1992 (respectivement). À force d’organiser la fausse alternance Démocrate/Républicains, deux faces de la même pièce, les partis traditionnels ont créé  une soif de différence réelle. À défaut de Bernie Sanders, ce fut Donald Trump.

Le vote utile en France, l’exemple des primaires

En 2007, pour faire barrage à Sarkozy, les militants du PS choisissent le meilleur candidat capable de le battre, Ségolène Royal plutôt que DSK. Cinq ans plus tard, ils se basent de nouveau sur les sondages pour retenir François Hollande plutôt que Martine Aubry. On connaît le résultat, un quinquennat en tout point pire que celui de Nicolas Sarkozy (du point de vue de la gauche) alors que les alternatives, de Montebourg à Aubry, promettait une politique bien différente.

Ces électeurs déçus se sont ensuite embarqués dans un calcul tordu en allant voter pour Juppé, contre Sarkozy aux primaires de la droite. Certains auraient même voté Fillon ! Encore une fois, cette stratégie de roulette russe a débouché sur la victoire d’un candidat encore plus à droite et, on vient de l’apprendre, encore plus corrompu !

Si on était mesquin, on ajouterait que les électeurs de Mélenchon qui ont voté Hamon pour faire dégager Valls ont de fait cassé la dynamique de leur propre candidat.

Comme si cela ne suffisait pas, les hommes politiques de gauche nous offrent un spectacle déplorable de renoncement aux convictions. Daniel Cohn Bendit apporte son soutien à  Emmanuel Macron après avoir expliqué dans les colonnes du Monde qu’il constitue le meilleur rempart contre l’extrême droite, et que, au diable l’écologie hein !

De Bertrand Delanoë à Christophe Caresche, la droite du PS utilise le même concept pour justifier son ralliement au leader d’En Marche.

L’aile gauche du PS ne vaut pas mieux. Toujours à l’aide d’un argument sondagier (encore plus douteux dans ce cas précis), ils exhortent Mélenchon à abandonner sa candidature. De Montebourg à Gérard Filoche, les arguments se résument à un seul : vote utile à la gauche afin d’éviter la catastrophe. À aucun moment on n’observe la moindre remise en question sur les raisons qui pourraient expliquer la situation déplorable du parti socialiste et de la gauche en général, en tête desquelles devrait pourtant figurer le fameux vote utile qui a permis à un candidat de la droite du PS de devenir président de la République….

Exemple pathologique du désert idéologique, les ténors communistes Robert Hue et Patrick Braouezec expliquent leur soutien à Emmanuel Macron, le candidat le plus éloigné du Marxisme, par ce fameux « réalisme » du vote basé sur les sondages d’opinion.

Notez, ce paradoxe n’est pas l’apanage de la gauche. Le ralliement très médiatisé du Sénateur LR JB Lemoyne à Macron montre bien que dès que les sondages baissent, les idées disparaissent, quel que soit le bord auquel elles appartiennent. Ce brave parlementaire, cadre du parti LR, n’explique pas son retournement de veste par un problème de conscience que lui poserait la candidature d’un homme mis en examen et ayant contredit sa propre parole. Non, c’est encore une fois le vote utile qui est évoqué !

L’exemple des écologistes et du vote « inutile »

Dans les pays où les écologistes se battent, ils s’imposent comme une force politique incontournable. En Autriche, le vote « inutile » pour les verts a permis d’éviter la victoire de l’extrême droite aux présidentielles. Aux Pays-Bas, le parti écologiste dépasse le parti socialiste et s’affiche comme la première force d’opposition. En Allemagne, les verts font 20 %.

En France, le vote utile vient de faire purement et simplement disparaître l’écologie de la scène politique à travers le renoncement de Yannick Jadot. Une première victoire de l’extrême droite, qui touche directement au domaine des consciences.

Le vote utile au FN

Mais revenons à nos moutons xénophobes. À gauche comme à droite, les voix s’élèvent pour exhorter à voter Emmanuel Macron afin de faire barrage au FN. Pas au second tour, ce qui se comprendrait, mais bien dès le premier !

Jadis, on choisissait au premier tour et on éliminait au second. Désormais, il devient impératif de ne plus faire de la politique, mais de pratiquer le pari sportif en votant directement pour le candidat des sondages.

Évidemment, si vos idées rejoignent celles de Macron, dont nous avons souligné la cohérence, il  s’agit d’un vote d’adhésion tout à fait respectable.

Le problème du vote utile au premier tour est bien qu’il revient à refuser le débat démocratique. À quoi bon des programmes, puisqu’on vote suivant les sondages ? L’aboutissement de cette logique saute aux yeux : à quoi bon voter ?

Et c’est précisément ça le problème. Puisque tous les candidats « capables de gagner » sont interchangeables (les médias se rangeaient derrière Sarkozy en 2007, Hollande en 2012 et Macron cette année, tout comme Alain Minc, Jacques Attali, Lagardère  et Bernard Arnault pour n’en citer que quelques-uns) à quoi bon présenter plus de deux ou trois candidats ? À quoi bon la démocratie, puisqu’on choisit pour nous ?

Une logique aussi paradoxale conduit nécessairement à l’augmentation de l’abstention (+35 % cette année) et à la progression du FN.  Si c’est le vote utile qui l’emporte en 2017, au lieu du vote d’adhésion, qui sera favori en 2022 ? Le vote utile, ou le vote FN ? Si les citoyens qui ne se retrouvent pas dans le programme du candidat en tête des sondages sont encouragés à voter selon leurs convictions, ils participent à la démocratie. Privez-les de toute alternative, et les voilà qui votent pour un Trump, un Brexit ou pire.

Voter utile, c’est renoncer à la démocratie et faire le choix du FN.

La fin de la démocratie

La démocratie cesse d’exister de deux façons. Lorsque le peuple ne vote plus, ou quand le totalitarisme arrive au pouvoir.

Le vote utile propose de réaliser la première condition, mais pourrait très bien provoquer la seconde. Laissons de côté notre optimisme naturel pour considérer un instant l’hypothèse du pire.

Imaginez un instant un candidat gonflé aux sondages, propulsé par les médias, sur le point de l’emporter grâce au vote utile, imaginez ce candidat soudainement exposé à une affaire de type Fillon qui éclaterait la veille ou le lendemain du premier tour ?

C’est exactement ce qu’il s’est passé pour Hillary Clinton. Sa campagne « tout sauf Trump » s’est retournée contre elle lorsque le FBI a remis le sujet de ses emails sur la table à dix jours des élections.

Si le choix d’un candidat ne repose que sur le rejet d’un autre, cela revient à s’exposer au plus gros risque possible.

Et dans le cas qui nous occupe actuellement, le risque est non négligeable. Malgré tout son talent et son courage, Emmanuel Macron manque de maturité. Le candidat d’En Marche n’est pas à l’abri d’une nouvelle bourde dont il a le secret, d’une série de débats désastreux (comme celui d’hier) et ses liens étroits avec les sphères financières n’excluent pas le risque de scandale. Que se passera-t-il si la bulle sondagière du vote utile éclate ?

Lorsque les verts, la gauche, les communistes et la droite renoncent à leurs idées au nom du vote utile, la seule alternative qui reste debout est celle du Front National.

Ainsi, réduire l’élection présidentielle à un référendum contre Marine Le Pen semble être le meilleur moyen de faciliter la victoire de cette dernière, tôt ou tard.

Le coq gaulois transformé en mouton

« Nous les Français, nous sommes un peuple fier. Et nous n’aimons pas qu’on nous dicte nos choix (…) n’ayez pas peur de contredire les sondages et les médias qui avaient déjà tout arrangé à votre place » disait François Fillon, en concluant le débat des primaires de la droite.

Pourtant, force est de constater que le coq gaulois s’est transformé en mouton. Au lieu de crier haut et fort son indépendance et sa liberté de penser, le voilà qui suit bêtement les recommandations des sondages et des spécialistes, convaincus que l’élection est pliée d’avance.

Le lavage de cerveau médiatique a-t-il si bien opéré que personne ne se rend compte de la supercherie ? D’un côté les médias font monter le FN en aidant Marine dans sa stratégie de dédiabolisation (4). Ils omettent de parler des dîners de galas entre néonazis et leurs gâteaux en forme de croix gammée (5). Personne ne s’inquiète du fait que la colonne vertébrale du FN soit constituée d’ancien Skinhead et d’antisémites primaires (6) qui, en cas de victoire, seront nommés préfets ou directeurs des services de police (7). Pourtant les journalistes sont doués quand il s’agit de faire ressortir sur les plateaux télé les images d’archives de certains candidats… Et  voilà que leur indulgence permet à l’extrême droite de pointer « miraculeusement » à 28 %.

De l’autre on se sert du Front National comme épouvantail suprême pour surtout, surtout ne pas débattre. Ne pas parler des enjeux, ne pas voter par conviction, cela risquerait de faire gagner Marine Le Pen !

Peuple français, ne réfléchissez pas, n’espérez pas un monde meilleur, votez utile !

Le plus ironique et paradoxal dans cette histoire, c’est que les sondages eux-mêmes nous apprennent que 40 % des électeurs pourraient changer d’avis. Donc que tout est possible, que rien n’est joué !

Alors, de grâce, lisez les programmes, écoutez les candidats, faites-vous votre propre opinion et surtout, surtout, votez par conviction.

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Notes et références:

(1): Lire notre article détaillé sur les biais des sondages.

(2): Lire « Tir groupé sur Bernie Sanders« , le monde dimplomatique, Decembre 2016.

(3): http://www.independent.co.uk//bernie-sanders-beaten-donald-trump

(4): Lire ces différents articles qui risquent de vous émouvoir…

(5): Lire sur Mediapart: https://www.mediapart.fr/soirees-nazies

(6): Lire sur Mediapart: https://www.mediapart.fr/la-gud-connection-l-equipe-bis-de-marine-le-pen

(7): https://www.mediapart.fr/journal/france/140317/si-marine-le-pen-etait-presidente


2 réactions au sujet de « Le vote utile fera gagner l’extrême droite »

  1. Article très intéressant, merci. J’aurais juste une petite correction à apporter.
    Vous abordez l’exemple des écologistes et citez l’Allemagne, l’Autriche ou les Pays-Bas, mais vous oubliez que la comparaison est limitée : ces pays ont un système électoral proportionnel (très fortement proportionnel aux Pays-Bas) ! De fait, appeler au vote utile n’y a pas de sens, puisque même un « petit » parti a des chances obtenir des sièges et ainsi éviter une majorité à un parti honni. De plus dans ces pays le jeu des coalitions (souvent nécessaires avec la proportionnelle) fait souvent que le parti honni se retrouve marginalisé.
    C’est le cas au Pays-Bas, où tous les partis ont annoncé qu’ils ne feraient pas de coalition avec le PVV de Wilders : ce dernier n’avait donc aucune chance de devenir premier ministre. L’Autriche est une exception où le FPÖ (extrême droite) a déjà gouverné avec le ÖVP (droite).
    Tout ceci invite donc à prendre garde à ne pas comparer hâtivement le cas français avec nos voisins. Le vote utile a une bonne part de ses racines dans le système de scrutin : on le voit au Royaume-Uni (scrutin uninominal à un tour) où les slogans du style « seul mon candidat a des chances de battre Untel » sont légion et où le bipartisme est roi.

    C’est aussi un peu ainsi que le FN progresse : comme il est marginalisé par le mode de scrutin, il ne parvient presque jamais à atteindre l’Assemblée Nationale et peut ainsi fustiger un complot « UMPS » contre lui, ce qui alimente sa rhétorique bien huilée.

    1. Merci Loic.

      Je souscris volontier à tout ce que vous dites. Je prenais l’exemple des autres démocraties européennes pour montrer que là où le vote utile est moins pratiqué (pour les raisons que vous évoquez), les petits partis montent. Le système Francais porte un double vice, d’un côté le FN pourrait arriver au pouvoir alors qu’il n’aura qu’un quart des votes au premier tour (comme Chirac qui fut réelu avec seulement 20% des voix au premier tour) et de l’autre par peur de ce scénario les citoyens tendent à renoncer à leurs idées.

      Pourtant si les électeurs des petits partis se comportaient comme ceux du FN, la dynamique et les équilibres seraient surement différents.

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