G7: la presse française, back to the USSR

G7: la presse française, back to the USSR

Le sommet du G7 nous aura démontré une chose : la presse française, à de très rares exceptions près, est incapable d’assurer son rôle de contre-pouvoir et d’information, pourtant essentiel au fonctionnement de toute démocratie. Alors que les médias étrangers dénonçaient unanimement un échec flagrant, leurs confrères hexagonaux célébraient « un triomphe » du président Macron. Ce décalage est d’autant plus surprenant que le chef de l’État n’a de cesse de dénigrer la presse française et de s’en prendre aux journalistes. Comment expliquer ce soutien inconditionnel du système médiatique à un président qui le méprise et l’affaiblit ?

De la campagne présidentielle aux Gilets jaunes

À l’aube du premier jour d’action des Gilets jaunes, il semblait que la presse française galvanisée par l’affaire Benalla redécouvrait enfin son rôle de contre-pouvoir. Après avoir multiplié les unes à la gloire d’Emmanuel Macron entre 2014 et 2017 [1], puis avoir été subjuguée par les premiers pas du président, la lune de miel semblait enfin consommée.

Violences policières dans un Burger King en marge des Gilets jaunes. Image Boris Allin, Lundi AM

Le coup de foudre initial des principaux éditorialistes et salles de rédaction pouvait s’expliquer de diverses manières. Appui et soutien manifestes des grands patrons de presse à la candidature d’Emmanuel Macron, particulièrement bien documenté par les enquêtes de Marc Endeweld, Médiapart, Le Monde et Juan Branco (entre autres). Appel d’air provoqué au centre gauche par la défaite de Manuel Valls à la primaire, et par l’effondrement de Fillon à la présidentielle. Alignement idéologique de la presse libérale parisienne avec un président qui semblait partager ses valeurs d’ouverture européenne, économique, et sociétale. Sans oublier la proximité sociologique entre Emmanuel Macron et les « leaders d’opinions » évoluant dans les mêmes cercles parisiens. L’hagiographie publiée dans The Guardian et Le Point par le romancier Emmanuel Carrière, modestement intitulé « Dans l’orbite de Jupiter, ma semaine auprès d’Emmanuel Macron », où l’on apprenait que le président de la République ne transpirait jamais et pouvait séduire une chaise, nous livre peut-être les clés de cette séquence. Si Emmanuel Macron a manifestement été « placé » par ses amis milliardaires et un petit millier de riches donateurs, il a aussi su séduire les chefferies éditoriales et les leaders d’opinion, depuis les éditorialistes de France Inter et de BFMTV ayant ensuite rejoint En Marche (Bernard Guetta, Bruno Roger-Petit) jusqu’à l’intransigeant Edwy Plenel

Mais cette lune de miel ne pouvait durer. Le traitement inhumain des migrants dénoncé par les anciens soutiens Yann Moix et Jacques Attali, la loi « asile immigration » votée avec le FN, la pérennisation de l’État d’urgence dénoncée par les juristes, ONG, organisations de défense des droits de l’Homme et ONU [2], la loi « anti-fake news » qui permet à l’État de bloquer les révélations de journalistes, la loi « secret des affaires » qui limite considérablement la capacité d’enquête de la presse [3], l’assaut sanglant et destructeur de Notre-Dame-Des-Landes et la remise en cause de la loi de 1881 sur la liberté d’expression… tout cela s’ajoutait à des déclarations problématiques de monsieur Macron sur la presse qui « ne cherche plus la vérité » et les journalistes qui « s’intéressent trop à eux-mêmes et pas assez au pays ».

Avant de livrer des confidences « complotistes » à Paris Match [4] autour d’un café, le chef d’État avait déjà sérieusement écorné son image de libéral (au sens sociétal) et démontré sa volonté d’incarner un pouvoir vertical, loin de sa promesse de réformer la démocratie. 

À en croire la couverture médiatique initialement enthousiaste vis-à-vis du mouvement des Gilets jaunes, faussement perçu comme une jacquerie réactionnaire par des éditorialistes hors-sol, et l’étonnante complaisance pour les actes 1 et 2, la presse se serait finalement réveillée. 

Il suffit pourtant que les revendications des Gilets jaunes ressemblent à s’y méprendre au programme de la France Insoumise, et que l’ampleur du mouvement alors soutenu par 85 % de la population en vienne à menacer sérieusement l’ordre établi, pour que la quasi-totalité de la presse française opère une surprenante volte-face. Taisant les violences policières inouïes pour passer en boucle les images des barricades en feu, cherchant par tous moyens à dénigrer le mouvement, exigeant semaine après semaine son arrêt pur et simple, les grands médias ont usé de tous les stratagèmes possibles pour provoquer son affaissement. Représentatifs des cadres de la profession, Thomas Legrand (France inter) et Jean Quatremer (Libération) parleront de « débiles»  « méprisables » et « d’homophobes » « factieux » « qu’il est temps d’embastiller » pour qualifier ces manifestants demandant le RIC. L’ampleur de la panique du système médiatique n’eut d’égal que son indéfectible soutien à un gouvernement aux abois.

Désinformer le public, amplifier la communication de l’Élysée

Une fois la menace Gilets jaunes écartée et le calme (relatif) revenu, on aurait pu s’attendre à ce que la presse retourne à sa vocation première d’information du public et d’exercice d’un modeste contre-pouvoir. D’autant plus qu’avec les oppositions balayées aux Européennes, le gouvernement se trouvait une fois de plus dans une préoccupante situation de plein pouvoir politique. Les plaies liées aux Gilets jaunes étant encore fraiches, il s’agissait cependant de les cicatriser. Pas celles des Gilets jaunes éborgnés, amputés et décédés. Ni celles des 114 journalistes blessés par la police. Mais celles d’Emmanuel Macron. 

Le journaliste « Tef » avec une fracture ouverte de la boite crânienne, en manifestation. Photo LaMeute

Ainsi, après des vacances « proches du peuple » dans le fort de Brégançon, le chef de l’État allait faire face à « une rentrée tout terrain » effectuée « dans la concertation » pour entamer le « périlleux temps 2 du quinquennat » (Le Monde, 19, 22 et 27 aout respectivement). Le récit médiatique construit tout l’été ne pouvait qu’aboutir à un G7 éblouissant marqué par des « coups de théâtre ».

La presse française, à l’exception de quelques titres indépendants, a ainsi salué un « triomphe du président » (Christine Ockrent), reprenant mot pour mot la communication du gouvernement. [5]

Les perquisitions chez Médiapart, les convocations des journalistes du Monde à comparaitre devant la DGSE, la volonté revendiquée d’Emmanuel Macron de créer un conseil de supervision des médias qui mettra la presse sous tutelle [6], les nominations scabreuses d’amis à la direction de chaines télévisées, les journalistes tabassés puis placés arbitrairement en garde à vue [7], la remise en cause de la sacro-sainte loi de 1881, la mort de Steve Maio Gaccia à Nantes… tout cela ne compte visiblement pas. À peine la « bonne performance » -sur le plan de la communication- de Macron réalisée, performance facturée 28 millions d’euros au contribuable et ayant nécessité de fermer le Pays basque pendant trois jours, que les médias français reprenaient leur vieux réflexe d’adulation. 

Le journal le Monde, loin de s’offusquer du sort fait à ses journalistes, qualifie « d’indiscutable succès » ce « G7 qui s’annonçait difficile », faisant ainsi écho au triomphalisme de BFMTV et de sa nouvelle recrue Alain Duhamel, qui salue un sommet « nettement positif pour [Emmanuel Macron] » qui « a démontré beaucoup de hardiesse, pas mal d’adresse, une grande capacité à organiser un théâtre ». Mais c’est encore une fois le service public qui assure le mieux le service après-vente. 

Thomas Legrand, sur France Inter, profite de la plus grande audience radiophonique du pays pour saluer « un sommet réussi, c’est-à-dire avec des résultats ! »

Mais de quels résultats parle-t-on ? Certainement pas des opposants interdits de manifester, du dispositif sécuritaire inouïe, des violences policières en marge du G7, des arrestations arbitraires de journalistes et de représentant de la ligue de défense des droits de l’homme. Parle-t-on de cet épisode digne d’un régime totalitaire où trois Allemands arrêtés dans leur voiture au péage de Biarritz avant le début du sommet,  puis placés en garde à vue ont été condamnés en comparution immédiate à trois mois de prison ferme et cinq ans d’interdiction de territoire pour… « participation à un groupement en vue de commettre des violences » et immédiatement incarcérés ? [8]

Non, Thomas Legrand, parle certainement des « résultats » obtenus par Emmanuel Macron au G7, vantés par toute la presse française. C’est à dire laa médiation historique sur le dossier iranien, qui devait déboucher sur une rencontre refusée le jour même par l’Iran et la Maison-Blanche [9]. Ou encore la fameuse taxe sur les GAFAM, que la France s’est engagée à rembourser directement aux entreprises américaines une fois l’accord déjà signé au G20 finalisé, conformément aux exigences de Washington [10]. Sans oublier le déblocage de 18 petits millions d’euros pour aider à combattre les feux qui ravagent l’Amazonie, aide immédiatement refusée par le Brésil, tandis que la France se livre à des exactions similaires contre la même forêt en Guyane. Sur les autres dossiers sensibles à l’ordre du jour (Guerre commerciale, Brexit, luttes contre les inégalités, l’Ukraine et la Syrie), aucune avancée. 

Les médias étrangers ne s’y sont pas trompés. Aux États-Unis, la principale info reprise par une presse désabusée par l’absence d’avancée fut le souhait de Donald Trump d’organiser le prochain sommet dans son club de golf personnel. À part cela, le Washington Post résume « Ce sommet entre le président Trump et les autres leaders s’achève sans progrès significatif sur les problèmes mondiaux les plus urgents ». The Economist ne partage pas l’enthousiasme du journal Le Monde et s’interroge : « Le président français en fait-il trop ? Sa stratégie avec Donald Trump a déjà échoué par le passé et son bilan en tant que médiateur est pour le moins modeste. »  En Allemagne, on s’alarme de l’échec patent sur le dossier Amazonie : « Les grands espoirs suscités par sa décision très médiatisée de placer ce sujet à l’ordre du jour sont loin d’avoir été satisfaits », déplore le principal quotidien de droite du pays, Die Welt. [10]

Les Français, à l’exception des lecteurs de Médiapart et de la presse indépendante, resteront sur l’impression d’un succès diplomatique, copieusement désinformés par une presse devenue simple organe de propagande du pouvoir, façon URSS. 

Back to the USSR : les clés du paradoxe de la presse française

Plus Macron les méprises, plus les grands médias français chantent ses louanges. Comment expliquer ce phénomène ? Les causes sont probablement structurelles, comme nous l’avons indiqué en début d’article. 90 % des médias sont possédés par des milliardaires, le service public est piloté par des personnes nommées par l’Élysée, et les journalistes qui dirigent ces rédactions fréquentent peu ou prou les mêmes cercles qu’Emmanuel Macron. 

Mais nous devrions probablement aller chercher chez Bourdieu des analyses complémentaires pour expliquer cette forme de « crétinisation des élites » qui accouchent de ce spectacle embarrassant. Faut-il y voir une conséquence de la centralisation parisienne des cercles de pouvoir qui produit un conformisme et une connivence à l’épreuve de la raison ? La presse internationale n’est pas moins possédée par des intérêts financiers puissants et dirigée par une classe sociale particulière. Elle a une opinion plutôt favorable du président français, mais reste capable d’informer son public face aux faits évidents, à fortiori lorsqu’un G7 tourne au fiasco

En France, les grands médias se réduisent de plus en plus à une gigantesque entreprise de communication. Pas étonnant qu’ils aient salué un G7 « théâtral ». 

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Références : 

  1. Lire Opération Macron, de Éric Stemmelen.
  2. Lire notre article « le triomphe du terrorisme » 
  3. Médiapart : Macron s’en prend aux journalistes 
  4. Askolovitch : le journalisme de cour et le contrôle des médias, Slate. 
  5. Samuel Gontier, Télérama : https://www.telerama.fr/television/le-nouvel-habillage-de-bfmtv,-du-sur-mesure-pour-emmanuel-macron,n6392145.php et https://www.telerama.fr/television/le-nouvel-habillage-de-bfmtv,-du-sur-mesure-pour-emmanuel-macron,n6392145.php
  6. Ibid 4.
  7. Ibid 4
  8. https://www.ouest-france.fr/politique/prison-ferme-pour-de-jeunes-allemands-fiches-ultra-gauche-interpelles-avant-le-g7-6489893
  9. https://www.mediapart.fr/journal/international/270819/l-iran-au-g7-un-coup-d-epee-dans-l-eau
  10. https://www.mediapart.fr/journal/international/270819/au-g7-de-biarritz-un-vrai-faux-succes-francais-sur-la-taxe-numerique
  11. Les citations sont extraites de cet article de Médiapart


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