Pourquoi l’Allemagne pourrait sortir de l’Euro

Pourquoi l’Allemagne pourrait sortir de l’Euro

Les élections européennes approchent à grands pas, et avec elle cet éternel débat : pour ou contre l’Union européenne ? Faut-il la quitter, ou bien la changer, et comment ?

Ces visions opposées restent centrées sur la France, et posent la question de notre rôle au sein de l’UE. Mais si nous parvenions à imposer nos changements à l’UE, comment réagirait Berlin ? Si le statu quo se trouvait contesté, tous les signes pointent vers une potentielle sortie de l’Allemagne.

Le couple franco-allemand n’existe pas

Cette construction sémantique franco-française n’est pas seulement antidémocratique du point de vue des autres pays européens, c’est surtout une fable que se racontent, de manière inexplicable, les journalistes et commentateurs français. Pour Coralie Delaume, auteur du livre « Le Couple franco-allemand n’existe pas », personne outre-Rhin n’a recours à cette expression. Et pour de bonnes raisons : l’UE a d’abord été essentiellement française, puis dominé par Berlin suite à la réunification et l’adoption de l’euro, dont les principes de fonctionnement sont copiés-collés sur ceux du deutsche mark et avantagent structurellement l’économie allemande.  

Certes, le récent traité d’Aix-la-Chapelle cherche à entretenir une relation privilégiée entre les deux principales puissances. Mais, il s’agit d’une relation de subordination, pas d’un partenariat d’égal à égal.

Les faits récents le prouvent. L’Allemagne décide de tout, et n’hésite pas à humilier la France au passage. L’interdiction du glyphosate voulu par Paris a été retoquée par Berlin in extremis, puis le projet de taxation des GAFAM s’est vu opposer une fin de non-recevoir, les Allemands estimant que les USA risquaient de répliquer par des taxes sur leurs exportations de voitures.

L’ex-ministre des Finances grec Yanis Varoufakis démontre de façon implacable comment l’Allemagne impose sa vision au reste de l’Europe. La thèse principale de son livre « Conversation entre adultes » est celle d’une Union dominée par Berlin, qui se sert de la Grèce pour faire un exemple afin d’imposer à la France le démantèlement de son modèle social. Et de citer Michel Sapin, alors ministre des Finances de François Hollande : « la France n’est plus ce qu’elle était ».

Emmanuel Macron s’est empressé de poursuivre cette mission destructrice. Lui qui reconnaît envoyer ses discours à Angela Merkel avant de les prononcer a défendu une stratégie politique discutable : appliquer les réformes exigées par Berlin en France pour imposer les réformes souhaitées par la France à Bruxelles. [1]

Le résultat parle de lui même : malgré la réforme du Code du travail, le démantèlement de la SNCF, l’austérité budgétaire et la pérennisation du CICE, Berlin ne bronche pas.

Le 21 mai 2018, 154 économistes allemands signent une tribune dans les principaux quotidiens du pays qui réfute les propositions européennes du président français. Et suite à la lettre ouverte d’Emmanuel Macron publié en mars 2019, dans laquelle il appelle à une renaissance du projet européen, c’est la présidente de la CDU, successeur pressenti d’Angela Merkel, qui se fend d’une réponse officielle. En un mot : « nein ». Pire, la CDU ose demander à la France de renoncer à son siège permanent à l’ONU. Une véritable humiliation, comme l’écrit le journal macroniste l’Opinion.

Dans sa une du 26 février, le Wall Street Journal démontre involontairement le caractère fallacieux de ce mythe du couple franco-allemand. Un article en première page détaille la lutte en cours entre la Chine et les USA pour le marché de la 5G en Europe. Berlin et les dirigeants allemands sont mentionnés douze fois, Paris et les décideurs français, aucune. Pour le Wall Street Journal, L’Europe c’est l’Allemagne, et Bruxelles c’est Berlin. Il n’y a de couple franco-allemand que dans l’imaginaire parisien.

L’Allemagne hostile à tout changement

L’Allemagne a deux impératifs : maintenir ses excédents commerciaux pour payer les retraites de sa population vieillissante, et conserver une monnaie forte pour… payer les retraites de sa population vieillissante.

Elle s’inquiète également de l’intégration du million de réfugiés qu’elle a accepté pendant la crise syrienne. Son modèle bat de l’aile, entre un taux de pauvreté qui explose, des salaires qui stagnent, une croissance économique qui frôle la récession et une BCE contrainte d’imprimer de nouveau de la monnaie, malgré l’opposition allemande. [2]

Dans ces circonstances, les préoccupations françaises vont à l’encontre des intérêts germaniques. Non seulement les aventures guerrières de la France, en particulier en Libye, sont en grande partie responsables de la crise des migrants, mais toute tentative de mutualisation des dettes, de budget de la zone euro ou de salaire minimum européen s’oppose à son modèle économique. Ce dernier repose sur l’accès à la main-d’œuvre bon marché des pays de l’ancien bloc de l’Est, qui fournissent les pièces détachées des voitures « made in germany » exportées hors de l’Europe.   Le premier client de l’Allemagne est la Chine, son premier fournisseur le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie, République tchèque). Il ne saurait être question de remettre en cause ces équilibres. [3]

Le Guardian explique très bien pourquoi le projet d’Emmanuel Macron est autant décrié outre-Rhin. « Pour les sociaux-démocrates, il détruirait le peu de protection sociale qui reste aux travailleurs, pour les conservateurs il impliquerait des transferts d’argent vers les pays du sud, pour l’extrême droite nationaliste cela signifierait plus d’Europe ». [4]

Loin d’espérer une « renaissance » de l’UE, Berlin planifie déjà un éclatement de la zone. Le faisceau d’indices est troublant.

Le journal néolibéral Contrepoint expliquait que la BCE étudie un scénario de sortie de l’Allemagne, qui verrait cette dernière mettre en place une zone Mark étendue à trois ou quatre pays nordiques.

Pour se libérer de l’emprise du dollar (et de l’euro ?), Berlin a récemment rapatrié l’or qu’elle stockait aux États-Unis, 300 tonnes de lingots qui viennent s’ajouter aux 100 tonnes retirées par les Pays-Bas, satellite allemand par excellence.

Avant cela, The Guardian révélait que l’armée allemande planifie différents scénarios d’éclatement de la zone euro et d’effondrement de l’UE.

Berlin a déjà un pied dehors. Son principal marché est en Asie, ses principaux fournisseurs dans l’ancien bloc de l’Est, et sa souveraineté monétaire menacée par une économie italienne en récession et au bord de la faillite.

Plutôt que de changer l’euro, l’Allemagne en sortira

Ce n’est pas la première fois que la crise de l’euro teste la question de la mutualisation des dettes et de l’altruisme allemand. Reproduisons ici un extrait de notre résumé de l’ouvrage de Frédéric Lordon, qui fournit les arguments décisifs  :

L’ensemble des grands partis politiques allemands partagent une même vision monétaire qui se caractérise par une peur viscérale de l’inflation et une obsession pour la rigueur budgétaire. Cela s’explique par ce que Lordon nomme le roman national allemand selon lequel l’inflation conduirait nécessairement au nazisme. À cela, il convient d’ajouter le poids démographique des retraités allemands, dont les intérêts économiques exigent une monnaie forte et une inflation faible pour garantir la pérennité de leur rente. Sans oublier l’aspect culturel, qui élève la rigueur budgétaire et l’épargne au rang de vertu à travers la fameuse image du père de famille bavarois discipliné que l’on retrouve, entre autres, dans les romans de Dostoïevski.  

Changer l’euro, comme le proposent Emmanuel Macron et la gauche européiste, impliquerait que l’Allemagne renonce à son dogme monétaire.

Lordon estime que ce cas de figure est strictement impossible, et nous livre des arguments passionnants pour démontrer l’obsession monétaire allemande.

D’abord, en citant un sondage effectué au cours de la crise grecque et portant sur la validité juridique du mécanisme d’OMT (Outright Monetary Transaction – intervention monétaire directe de la BCE sur les marchés obligataires afin d’éviter l’implosion de l’euro).

Au-delà du fait que le sondage montre que la majorité des Allemands y sont opposés (48 % contre et 31 % pour, 21 % sans opinion), et soutiennent donc mordicus une rigueur monétaire absolue, l’existence même d’un tel sondage et le fait que la majorité des sondés savent ce que signifie l’OMT (79 %) en dit long sur l’importance des questions monétaires pour le peuple allemand.

Second argument, l’intervention télévisée allemande de Mario Draghi (président de la BCE) peu après sa prise de fonction, où il jure souscrire totalement à la vision berlinoise de la politique monétaire. Ce genre de numéro sous forme de profession de foi serait parfaitement inutile en France, mais outre-Rhin, il s’imposait de fait.

Enfin, Lordon revient en détail sur la séquence politique qui a accompagné la crise de l’euro entre 2010-2013, et s’appuie sur les procès intentés par les institutions allemandes contre la BCE (afin d’interdire l’usage de l’OMT) pour expliquer qu’entre l’implosion de l’euro et l’inflation, l’Allemagne choisit l’implosion de l’euro.  

En d’autres termes, si la gauche européiste parvenait à imposer un « euro social », c’est l’Allemagne qui quitterait la monnaie unique.

Selon Frédéric Lordon, un compromis tel que la mise en place d’eurobonds (ce qui revient à mutualiser les dettes européennes) semble tout aussi impossible. Un tel mécanisme entraînerait une hausse des taux d’intérêts de la dette allemande et une perte de contrôle drastique de Berlin, en particulier vis-à-vis du risque d’inflation. Seul un large transfert de souveraineté supplémentaire des autres états membres vers l’Allemagne pourrait permettre de convaincre cette dernière d’accepter une telle détérioration de ses intérêts économiques réels et fantasmés. »

Terminons en évoquant l’émergence de l’AFD (Alternative für Deutschland). Ce parti d’extrême droite et seconde force politique en Allemagne construit sur le rejet de la solidarité monétaire et un programme évoquant la possibilité d’un Gerxit — la sortie unilatérale de l’Allemagne — a provoqué la chute d’Angela Merkel.

Le comble, et peut-être l’élément le plus inquiétant pour la cohésion de l’UE, c’est que Berlin reste très réticent à l’idée d’assumer le leadership de l’UE. Pour des raisons historiques bien compréhensibles, mais également parce que cela s’opposerait en partie à ses intérêts, dixit Coralie Delaume. [5]

Entre son opposition farouche à toute révision des traités ou modification du fonctionnement de l’UE, comme en témoigne la réponse adressée à Emmanuel Macron, et sa réluctance à assurer le leadership incontesté de l’Union européenne, L’Allemagne pourrait être tentée de faire cavalier seul. Elle entraînerait vraisemblablement dans son sillage les pays sous son influence directe (au minimum, les Pays-Bas et la Finlande) et le fameux groupe de Visegrad intégré à son tissu industriel. En clair, plutôt que d’aider les pays du Sud, Berlin pourrait se replier sur ceux du Nord, scindant l’Europe en deux.

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Sources :

  1. Cet excellent article de Romaric Godin pour La Tribune est à lire absolument : Union Européenne, la stratégie de Macron est-elle la bonne ?
  2. Lire Médiapart : La BCE face à ses limites
  3. Lire le Monde diplomatique, « Le Saint Empire économique allemand »
  4. The Guardian « The Germans are making contingencies plans for the collapse of the Euro« 
  5. Lire également F. Lordon « De la domination allemande, ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas« 

5 réactions au sujet de « Pourquoi l’Allemagne pourrait sortir de l’Euro »

  1. Bonjour,
    Utilisez réticence à la place de reluctance (?) dans le dernier paragraphe.
    Oui, l’Allemagne sortira de l’union plutôt que de devoir déroger à ses principes de gouvernance ordo libéraux. La question est : dans quel état va t elle laisser ses partenaires du Sud ?

  2. Je m’étonne du caractère très daté de la plupart de vos références (2011-2013) pour étayer une éventuelle sortie de l’Euro de l’Allemagne et de ses “satellites”. Qu’est-ce qui justifie l’actualité de cette éventuelle sortie de l’Allemagne ? Certes, vous montrez de façon documentée que l’Allemagne domine l’UE, n’a rien à fiche du “couple” franco-allemand, et n’hésite pas à humilier Macron, mais j’ai parcouru l’article de l’Opinion : on semble n’en être qu’aux bruits de couloir, et cela fait des années qu’ici ou là on nous annonce l’explosion imminente de l’Euro. Quant à la préparation par l’armée allemande de scénarios de sortie, son rapport renvoie au terme de 2040 (dans vingt ans ! on n’a pas fini de souffrir !…). Et sauf erreur (la datation n’est pas claire), l’article de Mason remonte à nov. 2017.
    En somme je trouve votre démonstration un peu faible quant à l’imminence (ou au moins une relative proximité) d’une scission de la zone euro…

    1. Je vois que votre article est daté du 1er avril…
      Non ! Ne me dites pas que c’est une blague… Ni moi, ni l’UE ne nous en remettrions…

    2. Bonjour ! Je ne cherchais pas à démontrer que l’Allemagne prévoyait de sortir de l’UE, ni qu’une telle sortie serait pour bientôt, mais que c’est un scénario envisagé sérieusement par l’Allemagne dans le cas de figure ou elle perdrait le contrôle sur l’Union Européenne.

      Si la France entamait un rapport de force en mettant le frexit dans la balance, par exemple en exigeant une modification de l’UE pour la rendre plus sociale, démocratique et écologique, alors le scénario le plus probable serait non pas un Frexit, mais un Gerxit.

      1. Merci de votre réponse, et pardon pour le délai : je reviens seulement maintenant sur votre blog. « … scénario envisagé sérieusement par l’Allemagne dans le cas de figure ou elle perdrait le contrôle sur l’Union Européenne », merci de cette explication, qui me satisfait. Mais je ne vois guère de Frexit – ni donc de Gerxit – à l’horizon…

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