Hiver nucléaire: deux minutes avant la fin du monde

Hiver nucléaire: deux minutes avant la fin du monde

Selon le Bulletin of Atomic Scientist, l’humanité fait face à deux menaces existentielles : le réchauffement climatique et l’ hiver nucléaire. Fondée par les pères de la bombe atomique, cette prestigieuse publication met régulièrement à jour sa « doomsday clock » (horloge de la fin du monde). Présentée sous forme d’un compte à rebours, cet indicateur affichait « sept minutes avant minuit » en 1947. Après avoir fluctué au gré des crises politiques, elle vient d’être avancée à minuit moins deux, son plus haut niveau jamais atteint.

Objet de tous les fantasmes, le danger lié aux armes nucléaires demeure mal compris par le grand public et la majorité des décideurs politiques. Le risque principal ne provient pas d’actes irrationnels qu’entreprendraient des chefs d’État autoritaires, mais découle des actions rationnelles inhérentes à la stratégie militaire. Les conséquences d’un conflit de cette nature, y compris de faible intensité, seraient catastrophiques pour l’ensemble de l’humanité.   

Cet article grand format s’efforcera de démystifier le péril nucléaire et d’expliquer en quoi la situation actuelle s’apparente à une pure folie. Sujet passionnant et terrifiant à la fois, il me paraissait impossible de le traiter sérieusement sans prendre le temps d’offrir au lecteur les clés de compréhensions nécessaires. Alors, asseyez-vous confortablement, et bonne lecture !

1) Hiroshima, mon premier contact avec la bombe

Le 6 août 1945, à 8h15 du matin, le bombardier « Enola Gay » largue « Little Boy » sur Hiroshima. La bombe atomique de 4400 kg explose à 580 mètres d’altitude, libérant une déflagration équivalente à quinze mille tonnes de TNT. L’ensemble des bâtiments situés dans un cercle de quatre kilomètres de diamètre sont rasés. Tous, sauf l’hôpital Shima, situé juste en dessous de l’épicentre.

Hopital Shima en 2015, Hiroshima. Photo Politicoboy

Soixante-dix mille personnes périssent sur le coup, tuées par l’effet de souffle ou vaporisées par l’intense chaleur qui atteint 4000 degrés par endroit. Cinquante mille autres meurent dans les heures qui suivent, brûlées par les vents incendiaires qui balayent les décombres à 800 km/h. Un nombre équivalent de victimes s’ajoute au cours des jours et semaines suivantes, sous l’atroce effet des brûlures et radiations. Près de la moitié des trois cent mille habitants aurait ainsi péri, dont 90 % au cours des premiers jours. (1)

Victime du bombardement d’Hiroshima. Photo Wikimedia commons

Le musée du mémorial d’Hiroshima raconte cette horreur. S’y mêlent photos et vidéos, récits des survivants et vitrines exposant les restes de vêtements, la célèbre boîte à déjeuner en métal fondu d’une écolière carbonisée, sans oublier l’ombre bouleversante d’une victime, à jamais imprimée sur la pierre par le flash lumineux qui précéda sa disparition.

Pourtant, ce qui me marqua à jamais en visitant le musée d’Hiroshima, ce ne sont pas les conséquences du feu nucléaire, mais ses causes.    

Le champignon nucléaire au-dessus d’Hiroshima, photographié par le bombardier « The Necessary Evil ». Wikimedia commons.

L’exposition nous raconte le processus décisionnel qui va conduire à la destruction de la ville nippone. De la course à la bombe entamée par le projet Manhattan jusqu’à la justification de son emploi, et le choix des cibles.

On apprend que les alliés avaient depuis longtemps adopté une stratégie de ciblage délibéré des civils, en Allemagne comme au Japon. Le paroxysme de ces actions fut atteint lors des raids aériens à la bombe incendiaire des villes de Hambourg (45 000 morts en sept jours), Dresden (cent vingt mille morts en une nuit) et Tokyo (plus de cent mille morts en vingt-quatre heures). En dépit de son inefficacité stratégique, démontrée aussi bien par la résistance de la population londonienne face au blitz d’Hitler (40 000 morts en 57 jours) que par la résistance japonaise (un million de morts sur une année), cette stratégie de destruction des centres urbains sera poursuivie avec l’arme nucléaire. (2)

Or, le gouvernement japonais attendait l’issue des négociations avec la Russie pour répondre à l’ultimatum américain. C’est l’invasion de la Mandchourie par l’armée soviétique qui poussa le Japon à capituler sans condition, et non pas les destructions d’Hiroshima et Nagasaki, comme le reconnaîtra le président Truman dans ses mémoires. (3)

Les deux principaux généraux américains, Eisenhower et MacArthur, jugeaient ces bombardements inutiles du point de vue militaire. Le recours aux armes nucléaires sur des centres urbains n’avait donc pas pour objectif d’écourter la guerre, mais d’effectuer une démonstration de force. (4)

Le choix d’Hiroshima découle d’un processus méthodique. Une demi-douzaine de villes figuraient sur la liste des cibles potentielles, sélectionnées en fonction de leur taille, de la concentration des habitations et de la topographie, dans le but de provoquer un maximum de dégât visuel. Les villes jusqu’alors épargnées par les bombardements au napalm furent placées en tête de liste.

Ce sont les conditions météorologiques du jour qui scellèrent le destin d’Hiroshima, l’armée américaine souhaitant un ciel dégagé pour pouvoir filmer les effets de la bombe.

À 2h45 du matin, trois bombardiers B-29 décollent de leur base aérienne : l’Enola Gay avec « little boy » à son bord, le « Necessary evil » (mal nécessaire), chargé des photographies, et « The great artiste » responsable des relevés scientifiques. 

Équipage de l’Enola Gay, qui est encore à ce jour célébré en héros. Photo Wikipedia

En détruisant Hiroshima et Nagasaki, les Américains firent la démonstration de leur détermination : rien ne saurait les empêcher de raser des villes entières. Ce jour-là, les États-Unis placèrent un fusil sur la tempe de l’humanité. Soixante-dix ans plus tard, leur doigt est toujours sur la détente.

 

2) De Nagasaki à l’hiver nucléaire

Effet de souffle, intense chaleur, incendies, radioactivité : une bombe nucléaire provoque toute une série de phénomènes dévastateurs.

Pourtant, le principal danger d’une guerre atomique ne provient ni de l’explosion des bombes ni des retombées radioactives, mais bien des effets délétères des incendies induits.

En milieu urbain, les tempêtes de feu génèrent des colonnes de chaleur s’élevant sur des dizaines de kilomètres, expédiant des quantités phénoménales de poussières et de cendres jusqu’à la stratosphère. Ces particules occultent les rayonnements solaires et, en quantité suffisante, peuvent provoquer un refroidissement climatique soudain et durable.

Dès 1983, les climatologues ont calculé les effets d’une guerre nucléaire totale entre deux superpuissances. Même si l’un des deux belligérants parvenait à éliminer l’adversaire sans subir de représailles, la quantité de poussière propulsée dans la stratosphère rendrait la terre inhabitable. Les températures subiraient une baisse drastique, précipitant une ère glaciaire en quelques semaines. Le manque de lumière impacterait gravement les rendements agricoles et provoquerait une famine généralisée conduisant à la quasi-extinction de la vie sur terre. (5)

Mais il y a plus alarmant. En utilisant les derniers modèles climatiques de la NASA, différentes études ont cherché à estimer l’effet d’un conflit nucléaire local entre deux puissances mineures, en prenant l’exemple de l’Inde et du Pakistan. Le modèle suppose l’utilisation d’une centaine d’ogives de faible puissance, équivalentes à Hiroshima. Les conclusions prédisent une baisse importante des températures, persistant sur une dizaine d’année, et dont les conséquences sur l’agriculture provoqueraient la migration d’un à deux milliards d’êtres humains. À cela, il faut ajouter la destruction partielle de la couche d’ozone qui doublerait durablement notre exposition aux UV. (6)

Disons-le autrement, ces effets conduiront à la fin de notre civilisation. On imagine mal l’Europe faire face à un flot immédiat de deux milliards de réfugiés climatiques, dans un contexte où notre propre production agricole serait durement impactée.

Aujourd’hui, huit nations possèdent la bombe atomique. Seule la Corée du Nord ne dispose pas encore d’un arsenal suffisant pour déclencher un hiver nucléaire de son seul fait.

Cette carte récapitule les moyens nucléaires de chaque nation, dans le cadre du traité de non-prolifération TNP. Produite par Cécile Marin pour le Monde diplomatique, octobre 2017. En libre-accès ici.

Une fois intégrée cette vérité alarmante, et même si on peut débattre de la justesse des modèles climatiques, il devient tentant de se réfugier dans la certitude qu’une guerre atomique est impossible précisément parce qu’elle serait suicidaire. Cela serait très mal connaître la réalité des dispositifs et stratégies déployés par les puissances nucléaires. Pour commencer à percevoir le danger, nous allons faire appel à Stanley Kubrick.

 

3) Docteur Folamour, ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe.

Doctor Strangelove, how I learn to stop worrying and love the Bomb est une comédie noire de Stanley Kubrick, sortie en salle en 1964, deux ans après l’épisode des missiles de Cuba.

Elle met en scène une crise nucléaire provoquée par une fausse alarme, intentionnellement déclenchée par un général de l’air américain. Les dizaines de bombardiers B-52 maintenus en vol réagissent conformément aux procédures, et convergent vers l’URSS pour y larguer leurs bombes atomiques. Au cours de la réunion de crise convoquée par le président des États-Unis, on apprend qu’il est impossible de rappeler les bombardiers, car ils ont dépassé leur point de non-retour et coupé leurs moyens traditionnels de communication. Les militaires américains conseillent au président de déclencher le tir de l’ensemble des missiles balistiques pour « terminer le boulot » avant que l’URSS n’ait une chance de répliquer à la première salve. Ce dernier s’y refuse, et contacte les Soviétiques pour leur signaler la trajectoire des bombardiers et les aider à les abattre. Les Russes expliquent aux Américains qu’ils ont mis au point une « machine infernale », la fameuse « Doomsday machine », qui se déclenche automatiquement à la moindre explosion nucléaire sur leur territoire. Cette machine fera exploser des milliers d’ogives nucléaires de par le monde, générant un niveau de radioactivité qui rendra la planète entière inhabitable.

« Cette arme ultime perd son pouvoir de dissuasion si vous la gardez secrète. Pourquoi n’avez-vous pas informé la terre entière de son existence, hein !? » Docteur Folamour, dans le film éponyme. 

Outre le mordant du comique satirique déployé par Stanley Kubrick, le film tire sa force de son effroyable réalisme. Comme nous allons le voir, toutes les hypothèses centrales sont vraies et encore valides aujourd’hui. (7)

Combien de doigts sur le bouton nucléaire ?

Contrairement à l’idée reçue, il n’existe pas de « bouton nucléaire », mais simplement une autorité formelle de la part des chefs d’État pour déclencher la force atomique. Dès 1953 et la présidence d’Eisenhower, cette autorité fut déléguée à de nombreux échelons subalternes.

Illustration Luci Gutiérrez pour le New Yorker

Daniel Ellsberg, le célèbre lanceur d’alerte des Pentagone Papers et auteur du livre « Doomsday Machine, confessions of a nuclear war planner » qui a servi de point de départ à cet article, est missionné par le Pentagone pour étudier la chaîne de commandement américaine à la fin des années cinquante. Il observe que cette délégation se prolonge jusqu’au fin fond du Pacifique, sur une base aérienne située à une heure de vol de tout territoire américain, en plein milieu de la jungle coréenne. Cet avant-poste disposait d’une vingtaine d’ogives thermonucléaires (totalisant un pouvoir de destruction 2000 fois supérieur à Hiroshima), et des cibles précises à atteindre en Chine et en Russie. Au minimum une heure par jour, elle ne disposait d’aucun moyen de communication avec les autres bases américaines. (8)

Cette délégation se prolonge de nos jours, jusqu’au commandement de sous marins, armés de 24 missiles « trident » portant chacun huit ogives thermonucléaires indépendantes, d’une puissance nominale de 475 kt (32 fois Hiroshima par tête). Autrement dit, un simple commandant de sous-marin pourrait à lui seul provoquer un hiver nucléaire. (9)  

Si un tel état de fait peut sembler une pure folie, il s’explique aussi logiquement que les décisions qui ont conduit au projet Manhattan. Car sans cette délégation d’autorité, il suffirait de tuer le chef d’État, ou de détruire la capitale d’une nation et ses principaux centres de commandement, pour s’assurer la victoire.

Cette délégation « logique » s’observe aux USA, mais également en Russie, et par extension dans toutes les puissances nucléaires, Inde et Pakistan compris. (10)

Il est donc tout à fait envisageable qu’un militaire isolé, par erreur ou de son propre chef (comme dans le film de Kubrick), déclenche un conflit nucléaire sans autorisation de sa hiérarchie.

De fait, le New Yorker a récemment révélé que de nombreux officiers américains responsables de la mise à feu des armes nucléaires ont été démis de leur fonction pour indiscipline et troubles psychologiques. Ceci inclut le vice-amiral Tim Giardina, numéro deux du haut commandement nucléaire, et le général d’État-major Michael Carey, commandant en chef de l’ensemble des missiles intercontinentaux américains.

Selon ce général, le moral de ses officiers était « au plus bas », ce qui expliquerait qu’une quarantaine d’entre eux aient été relevés de leurs fonctions en 2014, pour manquement disciplinaire, insubordination et tentative de triche aux examens de routine… (11)

Alerte permanente, launch on warning et fausses alertes

La doctrine de dissuasion repose sur l’idée que tout agresseur sera détruit par la riposte de l’agressé, quelle que soit la violence de l’attaque initiale. Pour être crédible, une telle force de dissuasion doit être placée en état d’alerte permanente afin d’éviter sa destruction prématurée par une « attaque préventive ». Une dimension respectée par le film de Kubrick, où les USA maintiennent une flotte de bombardiers en vol autour du territoire Soviétique. Non seulement cet état de fait est toujours pertinent aujourd’hui, mais il faut y ajouter les patrouilles de sous-marins et les milliers de missiles armés, verrouillés sur leurs cibles et placés en situation d’alerte permanente.

Dessin : New York Time

Pour s’assurer de leur capacité de riposte, ces forces (en particulier les missiles) doivent être mises à feu au premier signal d’alerte (launch on warning), dès que les tirs balistiques adverses sont confirmés par les dispositifs de détection (radars, satellites et autres systèmes).

Le danger conséquent à un tel dispositif est de déclencher une riposte totale suite à une fausse alerte, ou suite à une vraie attaque isolée résultant d’une action non contrôlée d’un contingent des forces adverses. 

Ce fut le cas en 1995, lorsque Boris Eltsine fut alerté d’un tir de missile détecté par les radars russes au large de la Suède. Le chef d’État devait autoriser une riposte « totale ». Il hésita suffisamment longtemps pour que l’alarme soit levée, le missile s’avérant n’être qu’une fusée météorologique. (12)

Dans un article détaillé, le Bulletin of Atomic Scientist explique qu’un combat nucléaire moderne débutera vraisemblablement par un tir de quelques missiles nucléaires de croisière, portés par des sous-marins, et qui exploseraient en l’air pour brouiller les systèmes de défense et masquer l’arrivée des missiles intercontinentaux derrière un écran de feu nucléaire. C’est ainsi que fut interprété le tir de fusée suédois. L’article explique que les Américains disposent d’une trentaine de minutes entre le moment de la détection d’une agression et le premier impact pour statuer sur le sérieux de l’alerte et la nature de la riposte à engager. Pour les Russes, ce temps de réponse ne serait que de quinze minutes, car leur système de détection « low cost » repose essentiellement sur des radars terrestres, alors que les USA disposent d’un réseau satellitaire dernier cri. (13)

Comme dans le film de Kubrick, une fois les ordres donnés et les missiles tirés, il sera impossible de rappeler les forces engagées. Daniel Ellsberg confirme dans ses rapports au département de la Défense l’existence des fameux « points de non-retour ». C’est logique du point de vue de la dissuasion, car si l’agresseur se persuade qu’une attaque préventive permettra de forcer l’adversaire à capituler sans riposter ou à rappeler ses forces, la dissuasion ne fonctionne plus.

Mais cet aboutissement logique accroît paradoxalement le risque de conflit suite à une fausse alerte.

Il existe au moins douze cas historiques où la catastrophe fut évitée par l’action d’un seul groupe d’hommes (voire d’un seul homme, comme dans le cas de Stanislas Petrov) qui violèrent leurs propres ordres en décidant d’attendre avant de déclencher l’alarme qui aurait immanquablement entraîné une réponse, et un hiver nucléaire. (14)

« Cela me terrifie. Le risque de déclencher une guerre par erreur est bien plus grand aujourd’hui qu’il l’était pendant la guerre froide »William Perry, ancien ministre de la Défense américaine sous Bill Clinton, au micro de la National Public Radio le 16 janvier 2018. Il précise avoir connu trois crises majeures causées par une fausse alerte durant son mandat. (15)

 

L’existence d’une véritable « doomsday machine »

Depuis les travaux scientifiques de 1983, on sait qu’une « doomsday machine » existe réellement, puisqu’une guerre atomique provoquerait inévitablement un hiver nucléaire.

Comme nous le verrons en seconde partie, les différentes stratégies des nations possédant la bombe atomique ignorent superbement cette donnée. Pire, des systèmes de défense automatisés existent, au minimum en Russie. Appelé « dead hand », ce système déclencherait la mise à feu de l’ensemble des forces atomiques russes suite à la moindre attaque nucléaire sur leurs centres urbains. Bien entendu, comme dans le film de Kubrick, le mécanisme précis de cette Doomsday Machine est tenu secret. Les autres nations nient l’existence d’un tel dispositif, tout en axant leur stratégie sur leur capacité de « décapitation » de l’adversaire grâce à une frappe préventive. Chaque pays encourage ces stratégies en continuant d’entretenir (au minimum, pour le grand public) l’illusion de l’existence d’un « bouton nucléaire » que seul possèderait le chef d’État. Un paradoxe digne du docteur Folamour. (16)

« The whole point of the doomsday machine is lost, if you keep it a secret. Why didn’t you tell the world, heh ? »

 

4) Leçon cubaine : le jour où le monde faillit disparaître

La célèbre crise des missiles cubains est souvent présentée comme une gigantesque partie de poker menteur entre Khrouchtchev et Kennedy, remportée par ce dernier. La vérité est bien plus alarmante.

L’armée américaine avait persuadé l’opinion publique de l’existence d’un « missile gap » ou « déficit de missiles » vis-à-vis de l’Union soviétique. JFK avait fait campagne sur ce thème, promettant de « combler le retard ». Les Américains s’engagèrent dans une course effrénée, déployant des missiles en Europe de l’Ouest, puis en Turquie.

Les résultats de l’espionnage aérien du territoire soviétique vinrent contredire la théorie du « missile gap ». L’armée américaine disposait de moyens dix fois supérieurs.

Mais après le fiasco de la baie des Cochons (invasion ratée de Cuba par la CIA), JFK souffrait d’un déficit de confiance qu’il chercha à combler en adoptant une attitude ferme face à l’URSS et Cuba. Outre l’embargo commercial et les tentatives d’assassinats répétées contre Fidel Castro, les Américains multiplièrent les manœuvres militaires dans les Caraïbes, dont un exercice d’invasion mobilisant quarante mille soldats, trois cents avions et des dizaines de navires. Baptisés ORTSAC (l’inverse de Castro), elle acheva de convaincre Cubains et Soviétiques de l’imminence d’une véritable attaque.

Pour Khrouchtchev, le déploiement de missiles balistiques nucléaires à Cuba devait permettre d’apaiser la frange la plus extrémiste de son parti, déterminée à répondre aux humiliations encaissées à Berlin. C’était une façon d’étendre l’influence russe en Amérique latine, et de faire face à l’attitude de plus en plus menaçante de l’OTAN en Europe de l’Ouest. 36 missiles nucléaires furent acheminés à Cuba dans le plus grand secret. Leur découverte par la reconnaissance aérienne américaine précipita la crise.

En réalité, comme l’expliqua le président Kennedy lui-même, la présence des missiles soviétiques ne modifiait aucunement la donne du point de vue militaire. En 1962, la Russie disposait déjà de sous-marins et de missiles capables de frapper le territoire américain. « Ce n’est pas un problème de politique étrangère, c’est un problème de politique intérieure », dira Kennedy en privé. « Après la baie des Cochons, si je ne fais rien face à Khrouchtchev, je serai destitué par le Congrès ». (17)

Les généraux américains pressent Kennedy de mener des frappes aériennes immédiates, suivies d’une invasion terrestre. Pour Curtis LeMay, Amiral en chef de l’armée de l’air (et vétéran de la guerre du pacifique, où il s’était illustré en prenant personnellement la tête du raid qui avait brûlé la moitié de Tokyo), une guerre atomique constituait une issue acceptable, car les USA étaient en position de la « gagner ». 

Contre l’avis de ses généraux, Kennedy préfèrera le blocus naval à l’invasion terrestre.

Khrouchtchev ordonna aux navires russes escortés par des sous-marins d’ignorer le blocus, bien décidé à poursuivre la partie de poker menteur et sauver la face.

Les deux chefs d’État étaient déterminés à éviter coûte que coûte le conflit nucléaire. Mais la clé de résolution de la crise réside précisément dans le fait que son contrôle leur échappa progressivement.

Le comité exécutif américain le 29 octobre 1962. Image Wikipedia.

Les Américains ne savaient pas que les Russes avaient déployé 40 000 hommes à Cuba, ils ignoraient que les missiles étaient opérationnels et que les forces russes disposaient, en plus des missiles à longue portée, d’une centaine d’armes nucléaires « tactiques » dont le commandement avait été délégué à Fidel Castro et au général russe local.

Ils ne savaient pas non plus que les quatre sous-marins russes qui accompagnaient les navires censés faire face au blocus américain possédaient des ogives nucléaires et l’ordre de s’en servir en ultime recours.

De leur côté, les soldats cubains et russes ne savaient pas qu’il suffirait qu’ils abattent un avion de reconnaissance américain pour déclencher l’invasion. Ils ignoraient également que tout usage de la force atomique déclencherait une riposte nucléaire immédiate et totale de l’armée américaine, indépendamment de la volonté de Kennedy.

Lorsque Khrouchtchev réalisa que les Cubains avaient abattu un premier avion américain, il comprit qu’il n’était plus maître de la situation.

Mais le contrôle des forces armées américaines échappait également à Kennedy, qui apprit qu’un sous marin russe avait été pris pour cible. C’est ce constat qui amena les deux hommes à la raison.

In extremis, les Soviétiques acceptèrent de retirer leurs missiles contre la promesse que les USA n’envahiraient jamais Cuba. Kennedy s’engagea également à retirer les missiles américains déployés en Turquie et en Italie, et les Russes acceptèrent de garder cette partie de l’accord secret, afin que Kennedy sauve la face. (18)

Le sous-marin soviétique fait surface, sous la menace d’un hélicoptère américain. Wikipedia

De cette crise, on retiendra trois enseignements principaux :

1) La stratégie souhaitée par les généraux américains aurait déclenché une riposte atomique russe (indépendamment de la volonté de Moscou) qui aurait évolué en guerre totale et hiver nucléaire.

2) Le fait que Kennedy ait longtemps gardé secrète la concession faite aux Russes sur la Turquie et l’Italie pose un grave problème. Dans l’imaginaire collectif, sa méthode de négociation au bluff a fonctionné, et constituerait un exemple à suivre aujourd’hui.

3) Le monde est passé au plus près de la catastrophe lors d’un épisode mal connu de cette crise. La veille de sa résolution, un sous-marin russe est pris pour cible par une frégate américaine. La chasse dure des heures, l’équipage russe suffoque par manque d’oxygène, tandis que leur navire est touché à deux reprises par des charges anti-sous-marines. Incapable de joindre Moscou et contraint de faire surface, le commandant du sous-marin conclut que la guerre a débuté. Il se prépare à tirer ses ogives nucléaires contre la flotte américaine. C’est le commissaire politique de bord, Vasili Arkhipov qui le persuada de faire surface et de se rendre. (18)

Malgré la détermination des deux chefs d’État à éviter la guerre nucléaire à tout prix, cette crise doit sa résolution à quelques initiatives diplomatiques désespérées allant à l’encontre des conseils des militaires, à la maladresse des artilleurs cubains qui manquèrent le second avion de reconnaissance américain, et à la détermination de Vasili Arhipov.

Image : Wikipedia commons

De nos jours, c’est sur Donald Trump et Vladimir Poutine, mais aussi sur le président d’extrême droite indien Narendra Modi et le gouvernement pakistanais présidé par une ancienne star de cricket qu’il faudra compter pour résoudre ce type de crise. Le simple fait que la confiance du public se soit déplacée des politiques vers les militaires, en particulier aux États-Unis, en dit long sur l’étendue du danger.

 

2nd partie : Winter is coming (vers un hiver nucléaire)

Le bulletin of Atomic Scientist vient de déplacer son « horloge de la fin du monde » à deux minutes avant minuit, son plus haut niveau d’alerte de l’histoire.

La dernière mise à jour de la doomsday clock, via le New York Times. Photo : Jim Lo Scalzo/European Pressphoto Agency

Malgré la fin de la guerre froide et la connaissance du danger d’hiver nucléaire, l’humanité ferait face au plus haut niveau de risque depuis la crise de Cuba. Pour comprendre cet état de fait, nous devons détailler les stratégies et postures nucléaires des principaux belligérants.

1) La doctrine américaine : frapper le premier (first strike)

Au cours de la campagne présidentielle de 2016, Donald Trump s’interrogea publiquement : « pourquoi a-t-on des armes nucléaires, si on ne peut pas s’en servir ? »

En réalité, les États-Unis se servent de leur arsenal depuis 1945. Pas dans le sens sous-entendu par Donald Trump, mais de la même façon qu’une personne braquant son pistolet sur vous utilise bel et bien son arme, qu’il appuie sur la gâchette ou non.  

Chaque président américain sans exception a menacé des nations souveraines d’une frappe nucléaire. Sur la base de déclarations publiques et document déclassifiés, Daniel Ellsberg a compté pas moins de 25 occurrences entre 1946 et 2000. Les États-Unis n’ont jamais adopté une doctrine de dissuasion reposant sur un usage défensif. Leur doctrine a toujours été celle de l’usage offensif, ou « première frappe », comme en témoigne leur longue histoire vis-à-vis de l’arme nucléaire.

Les USA testent la première bombe thermonucléaire à Castel Bravo, dont la puissance excède celle de la bombe A larguée sur Hiroshima par un facteur 1000. Photo Wikipedia commons

Le projet Manhattan répondait à une crainte rationnelle de la communauté scientifique. Il fallait devancer Hitler dans la course à l’armement nucléaire. Mais dès 1942, les nazis abandonnent les recherches. D’abord parce que les délais nécessaires à la mise au point d’une bombe excédaient la limite de deux ans fixée par Hitler pour terminer la guerre. Mais aussi parce que les scientifiques allemands l’auraient mis en garde contre le risque d’ignition atmosphérique qu’impliquerait la détonation d’une telle arme. (20) Les physiciens estimaient que la chaleur de l’explosion présentait une chance sur un million de provoquer une fusion atomique incontrôlée de l’atmosphère. Ce risque, considéré comme une ligne rouge par le führer, faillit également provoquer l’arrêt du projet Manhattan. (21) Dès 1944, les USA furent informés qu’Hitler avait renoncé au développement de l’arme atomique, mais la force d’inertie de ce gigantesque projet fit échouer les tentatives visant à le stopper.

Malgré les craintes d’ignition atmosphérique et le fait qu’Hitler était mort depuis déjà dix semaines, la bombe fut testée dans le désert du Nouveau-Mexique le 16 juillet 1945. Fermi estimait le risque de destruction de l’atmosphère à une chance sur cent. (22)

Le succès de Trinity, nom de code du premier essai atomique, n’impliquait pourtant pas nécessairement un usage contre des civils, et encore moins dans le but de raser une ville entière. De nombreux membres du projet Manhattan écrivirent au président Truman pour l’en dissuader. La lettre ne parvint jamais jusqu’à son bureau. Les avis défavorables des principaux généraux américains furent également ignorés. La bombe présentait un intérêt géopolitique trop important pour renoncer à en faire une démonstration grandeur nature. (23)

Les USA : terroristes nucléaires

Entre 1953 et 1963, le plan d’action américain pour l’usage de la force atomique ne présentait qu’une seule option stratégique. En tant qu’employé de la RAND corporation détachée à la Maison-Blanche, Daniel Ellsberg auditionna la stratégie nucléaire dont avait héritée Kennedy. Son rapport glaça d’effroi le jeune président.

Le plan consistait en une unique attaque coordonnée engageant la totalité des forces nucléaires américaines. Non seulement chaque ville soviétique de plus de cinquante mille habitants serait frappée par au moins une bombe atomique, mais la plupart des centres urbains chinois également. Ellsberg obtient une estimation des pertes, que le Pentagone mettait à jour régulièrement : 300 millions de chinois, 100 millions de Russes et 200 millions d’Européens devaient périr en quelques mois, dont 250 millions le jour de l’attaque. La Finlande et la Pologne seraient rayées de la carte par les retombées radioactives, tandis que l’Europe de l’Ouest, alliée des USA, perdrait 100 millions d’âmes. Au total, un génocide 100 fois plus important que la Shoa, qui éliminerait près d’un quart de la population du globe (comptant alors 3 milliards d’individus). Ce plan devait être activé au moindre conflit direct avec l’armée rouge impliquant plusieurs divisions. En clair, de simples affrontements à Berlin-Ouest pouvaient condamner l’humanité entière.

 

Les ruines d’Hiroshima. Photo Wikipedia.

La conduite de ce plan fut déléguée à des échelons ridiculement bas de l’armée américaine, comme nous l’avons vu précédemment. La logique qui avait amené le président Eishonower à valider cette stratégie découlait de la complexité requise pour coordonner les frappes nucléaires de par le monde (le timing devait être précis pour éviter que des zones déjà bombardées ne soient plus accessibles aux avions), et rendait l’option de plans multiples trop lourde à mettre en place. Le fait que la Chine fut inclue dans les cibles sur la simple base qu’elle était communiste, alors qu’elle était pourtant en conflit diplomatique ouvert avec l’URSS, démontre le degré d’aveuglement et de brutalité du haut commandement américain. Et on ne parlera pas de l’absurdité du fait que pour défendre l’Europe contre une agression russe, les Américains prévoyaient de tuer des millions d’Européens vivant dans des pays membres de l’OTAN. Dans son dernier livre, Daniel Ellsberg commente :  « la simple existence de ce plan représente une abomination, un crime contre l’humanité ».

En plus de cette stratégie globale, les USA considérèrent de nombreux usages ciblés.

Au cours de la guerre de Corée, le président Truman menacera à trois reprises la Corée du Nord et la Chine de recourir à l’arme atomique, forçant les délégations britanniques à venir en catastrophe à Washington plaider contre l’usage de la bombe, par peur d’un embrasement en Europe. Indépendament de ces menaces, le général en chef américain, Mr Douglas Mac Arthur, proposa un plan d’action qui incluait le largage de trente à cinquante bombes nucléaires sur la Chine et la Corée du Nord afin de « laisser derrière nous une ceinture de cobalt radioactif ». (24)

Durant la guerre du Vietnam, le haut commandement de l’armée américaine fit pression sur Lyndon B Johnson pour utiliser l’arme atomique. Richard Nixon s’illustra ensuite par sa doctrine de « l’homme fou » (mad man theory), qui inspire Donald Trump aujourd’hui. Elle consista, entre autres, à menacer le Vietnam de frappes atomiques à 13 reprises. (25) En 1969, son projet d’usage de la bombe fut mis en échec, selon ses propres dires, par les manifestations antiguerre de la population américaine.

Manifestation contre la guerre, 1969. Photo National security archive.

Pendant la première guerre d’Afghanistan, Jimmy Carter, président démocrate, menace implicitement la Russie de frapper l’Iran à la bombe atomique en cas d’incursion russe. Dépêché sur les plateaux télé pour expliciter cette position, son chargé de communication William Dyess répond au journaliste lors d’une interview télévisée sur la NBC, le 3 février 1980 :

Journaliste : En cas de guerre nucléaire, sommes-nous déterminés à ne pas attaquer en premier ?

Dyess: non.

Journaliste : on pourrait théoriquement déclencher une offensive nucléaire…

Dyess: nous ne ferons aucun commentaire à ce sujet, mais les Soviétiques savent que cette arme terrifiante a été larguée sur des êtres humains à deux reprises dans l’histoire, et que c’est un président américain qui l’a larguée les deux fois.

Explosion nucléaire à Nagasaki. Image Wikimedia.

En 1981, Ronald Reagan déclenche une nouvelle course à l’armement, qu’il souhaite étendre à l’espace. Son attitude belliqueuse manque de peu de conduire l’humanité à la catastrophe. Sur la base des documents déclassifiés, The Guardian révèle que l’exercice militaire « Abel Archer » conduit par l’OTAN en 1983 avait été interprété par l’URSS comme une très probable attaque préventive occidentale déguisée en exercice. Les manœuvres étaient si convaincantes que Moscou hésita à frapper en premier. Au risque de perdre contact avec ses sous-marins nucléaires, le Kremlin les envoya sous la glace de l’Arctique, en anticipation d’une riposte. Selon Paul Dibb, ancien directeur des services secrets australiens, Abel Archer fut un évènement encore plus grave que la crise des missiles cubains. (26)

L’après-guerre froide nous rapproche de l’hiver nucléaire

La chute du mur de Berlin offre une opportunité historique de désarmement. Mais les USA refusent la main tendue par Gorbatchev, et procèdent à l’intégration progressive des anciens membres du pacte de Varsovie dans l’OTAN, en violation de leur engagement. En 2002, George Bush retire unilatéralement les USA du traité ABM qui garantissait l’équilibre nucléaire en limitant drastiquement le déploiement des batteries antimissiles. Il entreprend ensuite leur déploiement massif aux frontières russes et chinoises.

En 2006, il met sur pied un plan d’attaque de l’Iran à l’arme nucléaire, qui prévoit l’usage de plusieurs bombes atomiques « tactiques ». (27)

Tir de missile antimissile THAAD. Photo Wikimedia.

Le parti démocrate n’est pas en reste. Pendant les primaires de 2007, Barack Obama essuie de vives critiques, car il exclut le recours à l’arme nucléaire de façon préventive contre les groupes terroristes se cachant au Pakistan (un pays allié, pourtant lui-même engagé dans la lutte antiterroriste…). Hillary Clinton se moque de la candeur d’Obama, et assène  « un président américain ne doit jamais exclure le recours à l’arme nucléaire ». (28)

De fait, Obama abandonnera rapidement ses états d’âme. Dès 2009, il approuve la modernisation des forces nucléaires américaines. Les ogives Mk4A reçoivent la toute dernière technologie dite « super fuze », qui triple la capacité de destructions des bombes atomiques contre les bunkers enterrés, pour atteindre les centres de commandement russes et chinois. (29) Affirmant le prolongement de la doctrine « frapper en premier », Obama poursuit le déploiement des batteries antimissiles censées protéger les USA de représailles.

En 2010, la publication du nouveau rapport « NPR » (Nuclear Posture Review – Évaluation du dispositif nucléaire ») confirme la doctrine américaine de frappe préventive, bien qu’elle laisse ouverte la question de la réduction du nombre total d’ogives. (30)

En décembre 2016, juste avant la passation de pouvoir avec Donald Trump, Barack Obama commande un dernier rapport au Pentagone, afin « d’évaluer les chances de survie du commandement russe et chinois en cas d’attaque préventive ». (31) Le message est clair, les Américains cherchent à se doter d’une force de frappe pouvant décapiter l’adversaire en minimisant les risques de représailles.

Le problème de cette stratégie est évident : il ne laisse à l’adversaire que deux options : frapper en premier, ou déléguer l’autorisation de riposte nucléaire à des échelons toujours plus bas de la chaîne de commandement, pour maintenir sa capacité de riposte. Cette posture augmente dramatiquement le risque d’accident, ou d’une action désespérée d’un adversaire paniqué, comme Abel Archer l’a démontré.

Donald Trump hérite de cette stratégie, et pousse sa logique encore plus loin. Le dernier rapport « NPR » publié par le Pentagone en février 2018 semble tout droit sorti des pires délires de la guerre froide.

Selon ce document, la Russie et la Chine modernisent leurs équipements (curieusement…), tandis que les États-Unis accusent un retard en matière d’armement. Le rapport omet de mentionner le fait que le budget militaire américain est dix fois supérieur à celui de la Russie, et représente quatre fois celui de la Chine. Il demande un investissement de 1200 milliards de dollars sur trente ans (20 fois le budget militaire russe) pour rénover l’armement américain. (32)

Parmi les principaux axes stratégiques retenus, le rapport prévoit l’extension du fameux bouclier antimissile à l’espace, et la production de nouvelles bombes atomiques de faible puissance, afin d’abaisser le seuil de recours à l’arme nucléaire dans le cadre d’une « frappe préventive ».

N’importe quel analyste stratégique confirmera qu’il s’agit de la meilleure façon de garantir l’escalade d’un conflit. Non seulement les Américains cherchent à se persuader qu’ils survivront à un conflit nucléaire total, mais ils abaissent leur propre seuil d’utilisation des armes atomiques.

Ignorant le péril de l’hiver nucléaire, cette stratégie a le mérite de répondre aux exigences de Donald Trump. « À quoi bon avoir des armes nucléaires si on ne peut pas s’en servir ? ».

La doctrine russe : frapper avant d’être frappé

La doctrine russe cherche principalement à s’assurer d’une capacité de riposte suffisamment dévastatrice pour dissuader l’adversaire d’attaquer, selon le principe de « destruction mutuelle assurée ». (33)

Cependant, les Russes n’excluent pas d’avoir recours en premier à l’arme nucléaire. Si leurs moyens de défense conventionnels sont sur le point d’être dépassés et la survie de l’État menacée, leur doctrine prévoit l’usage d’armes nucléaires tactiques contre les forces armées adverses.  

Contrairement aux États-Unis, la Russie exclut (en principe) l’usage offensif de l’arme nucléaire. Mais sa stratégie défensive implique de pouvoir riposter dès les premiers signes d’une attaque adverse. Le Kremlin conserve plus d’un millier d’ogives en état d’alerte permanente, verrouillées sur des cibles préentrées, et pouvant être déclenchées dans les 5 minutes suivant la détection d’une attaque. La logique étant qu’en cas de conflit nucléaire, la survie de la Russie dépendra de sa capacité à détruire les armes nucléaires adverses avant qu’elles ne soient toutes mises à feux.

Les nouvelles armes nucléaires de Poutine

Suite au retrait américain du traité ABM, la Russie a développé de nouvelles armes, dont les missiles SATAN 2, capables d’embarquer un grand nombre d’ogives nucléaires et de systèmes de contre-mesures électroniques afin de déjouer les batteries antimissiles américaines. L’OTAN dispose de missiles similaires, en particulier dans ses sous-marins.

Lors de son discours préélectoral de politique générale du 1er mars 2018, Poutine a présenté au peuple russe cinq nouvelles armes. Il a justifié leur déploiement par l’abandon américain du traité ABM, qui contraint les Russes à se doter de moyens pour contourner les boucliers antimissiles américains et rétablir l’équilibre des forces. Le président russe a également cité la nouvelle posture américaine décrite dans le NPR publié en février 2018, qui cherche à abaisser le seuil de recours aux armes nucléaires en réduisant leur taille. (34)

Le discours de Poutine est lui-même rempli de contradiction, puisqu’il se termine par un appel à la négociation pour réduire les arsenaux, tout en se vantant de moderniser ses propres armes. Cependant, le Kremlin n’a cessé de se prononcer en faveur d’une reconduite du traité de non-prolifération START. Ni Donald Trump ni le Pentagone ne se sont engagés dans cette direction.

L’existence de ces nouvelles armes est sujette à controverse. Selon le New York Times et la BBC, il s’agirait d’un bluff. Selon le Bulletin of Atomic scientist, citant les rapports de l’armée américaine, au moins une des armes serait opérationnelle. (35)

Périmètre, le système « dead hand » : une véritable Doomsday Machine

Pour faire face à la doctrine officielle américaine de frappe préventive visant à la décapitation de l’adversaire, les Russes ont adopté la seule posture logique possible : une délégation accrue de la prise de décision. Cette stratégie a pris des proportions dignes du film de Stanley Kubrick.

La Russie dispose d’un système automatisé de réponse, baptisé Périmètre (ou dead hand en russe), qui déclenche la mise à feu de la totalité de son arsenal à la moindre explosion nucléaire sur son territoire. Il s’agit d’une copie quasi conforme de la fameuse « doomsday machine » de Stanley Kubrick. Il fut mis en place en 1985 en réponse à la posture belliqueuse de Reagan. (36)

Selon un de ses principaux ingénieurs, le système peut être mis en service en période de tensions internationales, ou déconnecté temporairement. Le facteur humain est réduit au minimum, précisément pour pallier à la mort prématurée du haut commandement russe en cas d’attaque américaine.

Le système Dead Hand. Illustration Ryan Kelly pour Wired.

Comme dans le film de Stanley Kubrick, les Russes ont longtemps tenu l’existence de ce système secret, ce qui contredit son principal objectif dissuasif. Son existence fut révélée à la sortie de la guerre froide par des lanceurs d’alertes (37), et de nouveau affirmée comme étant opérationnelle par les services de communications du Kremlin en février 2017, en réponse à la posture d’Obama qui confirmait la stratégie de frappe préventive visant à décapiter l’adversaire. (38) En 2018, les tabloïds anglais ont expliqué (en citant un expert reconnu) que le système Périmètre était toujours actif et en cours de modernisation. (39)

Selon le journal Wired, les principaux décideurs américains ne sont pas au courant de son existence, et ceux qui le sont n’y croient pas une seule seconde. Les USA ont pourtant un système semblable, bien que reposant uniquement sur la décision humaine, baptisée ERCS (Emergency rocket communication system).

Le danger inhérent au système russe provient du risque de déclenchement inopiné, suite à la détonation d’une bombe atomique par erreur (problème de manipulation) ou à cause d’une attaque terroriste. En d’autres termes, il suffirait qu’un groupe de terroristes mette la main sur une charge nucléaire pour précipiter la fin du monde, y compris involontairement.

La doctrine chinoise : frapper après avoir été frappé

La Chine est la seule grande puissance à ne pas s’engager activement dans une course à l’armement. Son stock d’armes est légèrement inférieur à celui de la France, et sa doctrine se résume à « ne jamais être le premier à recourir aux armes nucléaires ».

Sa stratégie de dissuasion repose sur le maintien d’une force minimale capable de riposter après une attaque, en utilisant des moyens asymétriques (en particulier, les sous-marins nucléaires, lanceurs mobiles et missiles supersoniques). (40)

Suite au déploiement de systèmes antimissiles américains à sa frontière, la Chine a entrepris une modernisation de ses forces et une légère augmentation du nombre de ses ogives pour garantir la crédibilité de sa capacité de riposte à une attaque américaine. Elle a récemment mis au point un missile supersonique capable d’échapper au système antimissile américain Thaad, et développe des lanceurs mobiles capables d’être disséminés sur son immense territoire pour riposter après une tentative de décapitation américaine. (41) On ne manquera pas d’observer que cela implique une délégation d’autorité aux équipages des lanceurs, et un éparpillement des ogives nucléaires au fin fond de la campagne chinoise. 

France, Grande-Bretagne, Israël : doctrine similaire à la Russie

La doctrine militaire de ces trois pays ressemble fortement à celle de la Russie, bien que les moyens soient inférieurs par un facteur de 10 à 20 (280 ogives pour la France, 250 pour la Grande-Bretagne, et une centaine pour Israël, qui nie posséder la bombe).

On sait que la France et la Grande-Bretagne maintiennent en permanence des armes verrouillées sur des cibles russes et des patrouilles de sous-marin capables d’embarquer 96 ogives. 

Inde et Pakistan : le foyer de tous les dangers

Ce qui se passe entre l’Inde et le Pakistan est proprement terrifiant. Ultime paragraphe avant notre conclusion, nous invitons les lecteurs les plus sensibles à sauter cette partie.

Essai nucléaire américain, 1946. Image Wikipédia.

Les deux pays, artificiellement séparés après la décolonisation, se trouvent en état de guerre quasi permanent (et ont connu trois conflits armés depuis leur indépendance). Ils disposent d’une centaine d’ogives nucléaires chacun. Comme nous l’avons vu en première partie, des études scientifiques basées sur les modèles climatiques de la NASA et publiées dans les plus prestigieuses revues scientifiques prédisent qu’un conflit nucléaire entre ces deux puissances régionales aboutirait à un refroidissement brutal de la température mondiale de l’ordre de 4 degrés, forçant jusqu’à deux milliards d’être humains à migrer sur des milliers de kilomètres. Autrement dit, cela précipiterait la fin de notre civilisation. Or :

  • L’Inde est actuellement dirigée par un gouvernement d’extrême droite intégriste et nationaliste, dont certains membres utilisent Facebook pour encourager des lynchages publics de musulmans. (42)
  • Le Pakistan, gangréné par les groupes terroristes, vient de connaître de nouvelles élections dans un contexte d’extrème violence. L’armée y est considérée comme l’institution la plus stable du pays. Elle prend cependant appui sur des organisations terroristes pour mener une guérilla contre l’Inde. Les attentats de 2001 et de 2008 en sont de parfaits exemples.

Le gouvernement indien a récemment évoqué une remise en cause de sa doctrine de dissuasion passive, et mentionne désormais ouvertement la possibilité de mener une frappe préventive dans le but de détruire les forces nucléaires pakistanaises.

La doctrine du Pakistan repose également sur la dissuasion passive, mais inclut la menace d’utiliser des armes nucléaires sur son propre territoire contre une hypothétique force d’invasion indienne, afin de dissuader l’armée adverse de procéder à une incursion.

Le général en chef des forces armées indiennes s’est déclaré prêt à relever ce défi, et à tester le bluff pakistanais. (43)

Pour rendre cette menace plus crédible, le Pakistan miniaturise ses bombes nucléaires afin d’abaisser le seuil de recours à l’arme atomique.

De son côté, l’Inde s’est engagée dans une course à l’armement qui vise à augmenter son avantage nucléaire stratégique, au point d’acquérir des sous-marins à propulsion nucléaire. Ce qui a convaincu le Pakistan de doter ses frégates et ses sous-marins classiques d’armes atomiques (il ne possède pas de sous-marins nucléaires). (44)

Ici, nous devons faire une pause pour expliquer quelques concepts militaires.

Il existe deux types de sous-marins, classés selon leur mode de propulsion. Les sous-marins classiques, à propulsion par moteur diesel, ont comme principaux inconvénients d’être bruyants (et donc repérables facilement) et d’offrir une autonomie limitée à deux semaines. Les sous-marins à propulsion nucléaire sont virtuellement indétectables et possèdent une autonomie de plusieurs mois. En cas de conflit nucléaire, ils peuvent donc survivre à une première attaque en se maintenant indéfiniment en immersion, avant de répliquer sans être détectés par les défenses adverses.

Sous-marin nucléaire indien, classe Arihant – Image Vox via India Times

Un sous-marin immergé ne peut pas émettre de message, et ne peut que recevoir des messages simples de sa base, du fait de la difficulté de propagation des télécommunications en milieu aquatique. À moins de faire surface (et de révéler sa position), un sous-marin est donc essentiellement livré à lui même. Comme l’explique Voxmedia, l’Inde et le Pakistan ne semblent pas se soucier de la question du contrôle de leurs sous-marins, leurs efforts étant principalement dirigés vers le fait de les rendre opérationnels le plus vite possible. (45)

Placer des ogives nucléaires sur un sous-marin comporte un second risque. Les deux composantes des armes nucléaires pakistanaises (l’ogive et le missile) sont conservées à deux endroits géographiquement distincts. Si cela ralentit considérablement le temps de réponse à une attaque, cela réduit également la tentation de s’en servir, et diminue drastiquement les risques qu’une arme tombe entre de mauvaises mains (comme celles d’Al Qaida). Mais dans le cas des sous-marins et frégates, les armes nucléaires doivent être stockées dans le port, voir sur le navire, et être déjà assemblées.

Or Al-Qaida a déjà mené un assaut contre une frégate pakistanaise amarrée au port de Karachi en 2014, dans le but de se servir du bateau pour une attaque suicide contre un navire américain. Les terroristes étaient parvenus à se rendre partiellement maîtres du bâtiment pendant plusieurs heures. De même en 2011, l’organisation terroriste avait mené une attaque contre la base de Mehran, soupçonnée d’abriter des armes nucléaires. Ils étaient parvenus à se rendre maîtres des lieux pendant 18 heures, avant que les forces spéciales pakistanaises viennent à bout de la vingtaine de djihadistes. (46)

La situation entre l’Inde et le Pakistan est donc de loin la plus préoccupante au monde. Et personne n’en parle ni ne semble s’en inquiéter.

Tous les ingrédients sont réunis pour provoquer la fin de notre civilisation : deux États ennemis, engagés dans une course à l’armement, dirigés par des extrémistes (pour l’Inde) et en proie à des attaques terroristes mensuelles (pour le Pakistan). L’Inde s’engage de plus en plus dans la répression anti-musulmane sur son territoire, augmentant le risque d’une attaque terroriste de grande ampleur par réaction, qui pourrait être faussement attribuée au Pakistan (qui ne contrôle absolument pas les mouvances jihadistes). Cette attaque pourrait être perçue comme le franchissement d’une ligne rouge et entraîner une invasion du Pakistan, forçant ce dernier à défendre sa frontière avec ses armes atomiques, auxquelles l’Inde répliquerait probablement par une escalade nucléaire.

À ce risque-là s’ajoute le danger inhérent aux ruptures de chaînes de commandements au sein des forces sous-marines des deux pays, sans oublier le danger de plus en plus réel qu’une organisation terroriste mette la main sur une arme atomique.

La Russie étant elle même sujette à de fréquentes attaques terroristes, le scénario du pire se trouve là, juste sous nos yeux. Une explosion nucléaire en Russie déclencherait automatiquement le système « Dead Hand », et l’hiver nucléaire pour plusieurs générations.

Terminons en rappelant deux faits terrifiants :

  1. Le Pakistan est le pays le plus exposé aux conséquences du changement climatique, qui va nécessairement accroître les risques d’effondrement du pays, ou du moins offrir un terreau fertile au terrorisme.
  2. Le système « Dead Hand » et le phénomène « hiver nucléaire » sont très peu évoqués dans les articles traitant de la question atomique.

 

 

Conclusion : hiver nucléaire, réchauffement climatique

Le grand public et de nombreux décideurs politiques se représentent de façon erronée le risque de conflit nucléaire, et  ses conséquences. Le danger principal ne réside pas dans le comportement irrationnel de dirigeants autoritaires, mais dans le comportement rationnel des forces armées. Les conséquences ne sont pas de nature locale, se chiffrant en millions de victimes, mais de niveau global et concernent la survie même de l’humanité.

Résumons :

  • Un conflit nucléaire entre deux superpuissances provoquerait la disparition de 99 % des êtres humains, à cause du phénomène d’hiver nucléaire.
  • Ce phénomène peut être déclenché par des conflits régionaux, tel qu’une guerre entre l’Inde et le Pakistan, qui disposent tous deux d’assez de forces pour générer un hiver nucléaire de moyenne intensité. Un tel évènement provoquerait la migration forcée d’un à deux milliards d’êtres humains, tout en détruisant la moitié de la couche d’ozone. 
  • Chaque pays disposant de la bombe atomique délègue l’autorité à des niveaux extrêmement bas de la chaîne de commandement. Il n’existe donc pas huit boutons nucléaires avec huit doigts dessus, mais des centaines de boutons avec des milliers de doigts dessus.
  • La plupart des arsenaux sont en état d’alerte permanente et utilisent une stratégie de mise à feu préventive en cas d’alarme (launch on warning). Or les fausses alertes sont monnaie courante.
  • La Russie dispose d’un système automatisé de réponse en cas d’explosion atomique sur son territoire, dont le déclenchement entraînerait un hiver nucléaire total.
  • Les États-Unis cherchent à abaisser le seuil d’utilisation des armes atomiques, tout en affirmant leur doctrine de frappe préventive.

Dans le NPR de 2018, la stratégie américaine inclut la notion « d’escalade – désescalade ». Il s’agit d’initier une escalade (décapitation) pour ensuite parvenir à une désescalade (négociation et capitulation de l’adversaire). Cette stratégie est contradictoire et aberrante, car une décapitation réussie (condition nécessaire à la désescalade) ne laisserait personne en vie pour négocier la désescalade (en plus de provoquer un hiver nucléaire). 

Face à cette posture, Russie et Chine augmentent leur capacité de riposte et de délégation, ce qui accroît le risque d’engrenage involontaire par affaiblissement de la chaîne de commandement.

Les grandes puissances se comportent conformément à la comédie noire de Stanley Kubrick, produisant aini un paradoxe absurde. Leurs doctrines respectives assurent la destruction de la vie sur terre, quel que soit le scénario. Tous les acteurs agissent comme s’ils ignoraient le risque d’hiver nucléaire,  ce qui est probablement le cas au sein de l’administration américaine, largement constituée de personnes niant le réchauffement climatique (et consécutivement, les études prédisant un hiver nucléaire).

Le risque de perte de contrôle des armes atomiques, de réactions involontaires face à une fausse alarme et la probabilité d’accrochage militaire provoquant un engrenage incontrôlable augmentent en proportion des tensions géopolitiques et sociales.

Les armées russe et américaine se font face en Syrie, où elles défendent des intérêts contradictoires. En Ukraine, Les États-Unis livrent des armes de plus en plus modernes à l’extrême droite nationaliste, en guerre ouverte avec la Russie (47). De même, les manœuvres militaires d’intimidation menées par l’OTAN à la frontière russe, et par la Russie aux frontières de l’OTAN, aggravent le risque d’engrenage incontrôlé.

 

Le face à face USA- Russie en Europe. Carte du Monde diplomatique, juin 2018

Malgré toutes ces informations terrifiantes, le principal foyer à risque (l’Inde et le Pakistan, où les deux pays militarisent l’océan indien et multiplient les manœuvres d’intimidations) semble être largement ignoré par les décideurs politiques et les médias. Or, c’est également dans cette zone géographique du monde que les conséquences du terrorisme et du changement climatique sont les plus sévères.

Prévenir un hiver nucléaire

Cette question nécessitera un second article, mais nous pouvons en dessiner les grandes lignes. 

La première étape d’une désescalade passe par le renoncement américain à sa doctrine d’usage offensif. Ensuite, l’abandon des stratégies de « launch on warning » des missiles intercontinentaux américains, russes, anglais et français constitue une priorité.  D’autant que cette stratégie est absurde : ces pays disposent de sous-marins embarquant suffisamment de puissance thermonucléaire pour provoquer un hiver nucléaire, alors que le tir des missiles « on warning » assurerait également la destruction de la planète. 

Ensuite viendra le moment de réduire graduellement le nombre d’ogives, tout en désarmant les systèmes antimissiles.

Des traités sont déjà en place : le START doit réduire le nombre d’ogives déployées, l’ABM encadre les systèmes antimissiles, et le TICE signé par 122 nations en 2017 établit le cadre d’un désarmement total. Par le passé, la pression de l’opinion publique et de la presse avait permis d’obtenir de nombreuses avancées. Ce n’est qu’après la guerre froide que l’escalade a repris. Il ne tient qu’à nous d’inverser la tendance.

Nous publions cet article dans ce but. N’hésitez pas à vérifier les sources, et à le partager autour de vous. À vous en servir pour alerter les journalistes et personnalités publiques. En particulier, contactez vos élus, députés et sénateurs. Une détente est possible, à condition que les risques soient bien compris et non fantasmés.  La possession d’armes atomiques est une invitation à commettre un génocide planétaire. Le temps presse, il est deux minutes avant minuit.

***

Sources :

La source principale de cet article est l’ouvrage de Daniel Ellsberg « Doomsday machine, confession of a nuclear war planer » (Bloomsbury) dont un résumé incomplet a été publié dans Le Nouvel Obs.

En plus de son livre (et les innombrables sources qu’il contient), vous pouvez lire son interview par le Financial Times et le New York Magazine ainsi que lire (ou écouter) deux interviews récents conduits par Amy Goodman pour la chaîne indépendante Democracy Now, ainsi qu’un interview récent par Robert Scheer.

Les principales informations fournies par Daniel Ellsberg sur l’hiver nucléaire, le système dead hand, le problème de la délégation et la stratégie nucléaire Américaine ont été recoupée :

 

Notes et références :

  1. Entre autres, lire sur Wikipedia et Jacobinmag.
  2. Estimations issues des études citées par Wikipedia et l’article du Monde diplomatique “les véritables raisons de la destruction d’Hiroshima
  3. Les attaques nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki ne poursuivaient pas un but militaire et n’ont pas permis, contrairement à ce qui fut ensuite expliqué, d’arrêter la guerre. Lire à ce sujet Jacobinmag (citant les mémoires de Truman) et le Monde diplomatique “les véritables raisons de la destruction d’Hiroshima
  4. Idem 3.
  5. Les études estiment que 99 % des êtres humains périront. Ce ne sera donc pas à proprement parler la « fin du monde », mais bien la fin de notre monde. Par exemple, on citera cette étude publiée dans Science en 1983. Notez que les conclusions de ces études ne font pas consensus, et que des scientifiques doutent du degré du refroidissement (pas du mécanisme lui-même, qui a été observé pendant les incendies de Tokyo et Dresden et les bombardements de Hiroshima et Nagasaki). Cependant, les études reposent sur les mêmes modèles climatiques qui ont prédit avec une précision remarquable le réchauffement climatique depuis 40 ans. Même s’il reste possible qu’un conflit nucléaire ne se termine pas en hiver nucléaire total, ce n’est pas le genre d’hypothèse qu’on peut se permettre de vérifier par l’expérience. Dans le cas du réchauffement climatique, les hypothèses ont été confirmées au fur et à mesure que la terre se réchauffait et on aurait pu, en théorie, agir avant qu’il ne soit trop tard. Pour l’hiver nucléaire, on n’aura pas ce luxe. 
  6. Cet article répertorie les plus récentes études. Celle publiée dans Science en 2007 est disponible ici. Et les conclusions sont reprises, entre autres, par le Financial Time, New York Times, Business insider et Vox media. Ici encore, les résultats sont partiellement contestés par certains scientifiques, mais une fois de plus, rappelons qu’il existe une dizaine d’études concordantes, et que les modèles ont fait leurs preuves pour prédire l’ampleur du réchauffement climatique (au dixième de degré près) et ont été calibrés en observant le refroidissement entrainé par des éruptions volcaniques. Toutes les hypothèses ont donc été vérifiées expérimentalement de manière isolée (le mécanisme des incendies, leurs conséquences en termes de poussière dans la stratosphère, le refroidissement causé par cette poussière). Une étude récente portant sur la possibilité de lutter contre le réchauffement climatique à l’aide de techniques de géo ingénierie qui obscurcirait volontairement le ciel vient de conclure que cela détruirait la biosphère, ce qui confirme une fois de plus les hypothèses de l’hiver nucléaire.  
  7. Un article du New Yorker confirme chacune des hypothèses du film, y compris l’existence de la Doomsday Machine.
  8. La question de la délégation fait l’objet d’un chapitre entier du livre de Daniel Ellsberg. Elle est également mentionnée par pratiquement toutes les sources citées dans cet article, dont l’article du New Yorker cité en 7, qui confirme la délégation d’autorité dans les sous-marins.
  9. Calculs basés sur les chiffres rendus publics et disponibles sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_sous-marins_nucl%C3%A9aires_en_service
  10. Selon Daniel Ellsberg, entre autres. La Russie a officiellement reconnu cette délégation en 2017 via un article publié dans Pravda.
  11. Idem 7.
  12. Cet incident est raconté dans pratiquement tous les articles traitant du risque nucléaire, et en grand détail dans cet article du Bulletin.
  13. Voir https://thebulletin.org/how-us-nuclear-force-modernization-undermining-strategic-stability-burst-height-compensating-super10578
  14. lire en anglais cette étude de “Union of Concern scientist” (PDF) et en Français dans le Huffington Post
  15. Interview disponible ici.
  16. On citera, par exemple, l’article de l’Obs sur le livre d’Ellsberg.
  17. Citations extraites de Daniel Ellsberg, The doomsday machine et du livre “The untold history of the USA” (Peter Zusnick,Barnes and Noble).
  18. Cet aspect des négociations est désormais public et consultable sur Wikipedia, en plus d’être au cœur du récit de Daniel Ellsberg.
  19. Lire dans le Huffington Post “8 dates ou le monde est passé tout près d’une catastrophe nucléaire”
  20. Daniel Ellsberg, Doomsday machine, chapitre 17 : atmospheric ignitionAu cours des recherches sur la mise au point de la bombe atomique (en Allemagne comme aux USA) les physiciens arrivaient invariablement à la même conclusion : il existait un risque faible, mais non nul que la réaction nucléaire produite par la bombe s’emballe et provoque une réaction en chaine qui entrainerait la fusion des atomes d’hydrogène contenus dans l’atmosphère, ce qui aurait pour effet de détruire par réaction en chaine la totalité de l’atmosphère. Ce risque était jugé infime, mais personne ne parvenait à démonter qu’il serait nul. Les mémoires des différents scientifiques du projet Manhattan témoignent de cette inquiétude récurrente, jusqu’au jour du test où Fermi proposa, sous forme de semi-plaisanterie, de prendre des paris sur le risque que l’État entier du Nouveau-Mexique soit détruit, où que la terre disparaisse. Le responsable militaire du projet lui interdit de mettre cela par écrit, car il craignait de devoir gérer les conséquences politiques d’une explosion incontrôlée. Le risque cité par Oppenheimer était de trois chances sur un million, ce qui paraissait acceptable en 1942 lorsque la question fut tranchée (l’Allemagne Nazi était alors à son apogée), mais devenait une tout autre histoire en 1945 alors qu’Hitler était déjà mort. Ellsberg note que ce sont les scientifiques eux-mêmes qui prirent ce risque, indépendamment de toute pression militaire. 
  21. Richard Rhodes, The making of the atimoc bomb, p405 citant Albert Speer, Inside the 3rd Reich, p227.
  22. Idem 20 et Arthur Compton, An atomic quest, Oxford Univeristy press, p127-128.
  23. Monde diplomatique « les véritables raisons de la destruction d’Hiroshima »
  24. https://www.jacobinmag.com/2017/11/korean-war-united-states-nuclear-weapons et Wikipedia, guerre de Corée
  25. 13 fois, selon Daniel Ellsberg – au moins une, selon Richard Nixon, ce que confirme cet article du Huffington Post
  26. The Guardian : https://www.theguardian.com/uk-news/2013/nov/02/nato-war-game-nuclear-disaster
  27. Lire Seymour Hersch, prix Pulitzer, dans le New Yorker « The iran plans, in New Yorker”
  28. http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/08/02/AR2007080202288.html?noredirect=on
  29. Lire https://thebulletin.org/how-us-nuclear-force-modernization-undermining-strategic-stability-burst-height-compensating-super10578
  30. Lire “Washington relance l’escalade nucléaire”, Le monde diplomatique, Mars 2018
  31. https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-01-30/nuclear-strike-survival-for-russia-china-get-new-u-s-review
  32. Idem 30.
  33. Lire cette analyse détaillée de la doctrine nucléaire russe, qui recoupe les déclarations russes avec les informations publiées par les USA.
  34. Lire cette analyse croisée du NPR 2018 Américains et du discours de Vladimir Poutine du 1er mars 2018.
  35. Idem 34.
  36. Une excellente enquête du magazine Wired : https://www.wired.com/2009/09/mf-deadhand/?currentPage=all
  37. Lire dans le Washington post, 20/12/2012
  38. Deux articles de l’organe de presse officielle du Kremlin, publiés en Anglais : http://www.pravdareport.com/hotspots/conflicts/30-01-2017/136733-doomsday_weapon-0/ et http://www.pravdareport.com/russia/politics/02-02-2017/136776-perimeter-0/
  39. Par exemple, ici le Dailystar
  40. Lire l’analyse détaillée de la doctrine chinoise et de ses forces par le Bulletin of atomic scientist
  41. https://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/11/la-vulnerabilite-face-a-la-defense-anti-missiles-americaine-est-une-obsession-chinoise_5341499_3216.html
  42. https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/jul/20/mobs-killing-muslims-india-narendra-modi-bjp  et https://www.democracynow.org/2018/8/1/a_threat_to_global_democracy_how
  43. https://timesofindia.indiatimes.com/india/will-call-pakistans-nuke-bluff-if-tasked-to-cross-border-army-chief/articleshow/62477439.cms
  44. Vox : India and Pakistan are quietly making nuclear war more likely. Avril 2018
  45. Idem 44
  46. Idem 44
  47. Barack Obama avait pris soin d’éviter de livrer des armes à l’Ukraine, se contentant de fournir un soutien logistique et un entrainement. Donald Trump a accepté de livrer des armes antichars, ce qui risque d’aggraver fortement les tensions entre la Russie et l’OTAN, selon les experts. https://www.usatoday.com/story/news/politics/2017/12/22/lethal-weapons-ukraine/978538001/

 


7 réactions au sujet de « Hiver nucléaire: deux minutes avant la fin du monde »

  1. Petit correctif (?)
    « On apprend que les alliés avaient depuis longtemps adopté une stratégie de ciblage délibéré des civils, en Allemagne comme au Japon »
    Me semble que le fait de cibler des civils n’est pas une innovation alliée. L’Antiquité le faisait déjà.
    Pour plusieurs raisons:
    1- les civils sont la source de nourriture et de biens pour les armées
    2- les civils financent l’armée et influent le corps dirigeant
    En plus de toutes les raisons basées sur « l’extermination de peuples ».

    1. Bonjour. Oui, les nazis aussi l’ont fait en Espagne. Je n’ai pas dit que les alliés avaient « innové », mais que la question éthique de cibler délibérément les civils avait déjà été tranchée par les alliés, et le seuil moral de l’extermination de dizaines de milliers de civils franchi bien avant l’utilisation de la bombe atomique.

  2. Merci pour cet article de qualité.

    Je me permet juste une petite suggestion de correction. En début d’article vous évoquez l’hôpital Shima comme étant le seul bâtiment non rasé par Little Boy.
    Si l’hôpital Shima était effectivement à l’hypocentre de l’explosion, il a bel et bien été détruit (et depuis reconstruit).
    Le seul bâtiment encore d’époque et que l’on voit sur la photo est le Genbaku Dome. Ancien palais d’exposition industrielle.

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