Petit guide des législatives

Petit guide des législatives

La plus importante élection de l’histoire de la Ve république approche à toute vitesse et dans la plus grande confusion. En effet, les péripéties de la vie politique française dépassent désormais le niveau d’intrigues et de rebondissement des meilleures séries TV hollywoodiennes du style House of Cards et Game of Throne. Ce n’est pourtant rien de moins que la survie de la démocratie française qui est en jeu. Pour un guide clair et précis, montez à cheval et suivez le cow-boy texan.

1) Quels sont les enjeux des législatives

Les élections législatives constituent un scrutin à dimension exclusivement national. C’est le rendez-vous le plus important des cinq prochaines années, présidentielles comprises, car il détermine la politique qui sera menée pendant l’ensemble du quinquennat, ainsi que le visage et le poids de l’opposition.

Du point de vue du citoyen, cette élection permet de choisir le gouvernement. De plus, contrairement à la présidentielle, le score des perdants (ou plus exactement leur nombre de députés) aura une influence considérable sur leur capacité d’opposition.

Ce graphique fourni par la juriste Charlotte Girard (France Insoumise) aide à se rendre compte des enjeux :

Visuel de campagne France Insoumise

Pour les partis politiques, les législatives dépassent la simple question de conquête du pouvoir :

  • Sur le plan financier, au-delà d’un certain seuil, chaque voix est convertie en financement public.
  • Sur le plan politique, au-delà de 15 députés, un mouvement peut constituer un groupe à l’assemblée, ce qui permet de proposer des textes et renforce de façon significative la visibilité et le poids politique.

En clair, le score aux législatives influence grandement les capacités de financement des partis (et donc leur poids dans les élections futures). Dans certains cas, ceux-ci jouent plus ou moins leur survie.

2) Comment se déroulent les législatives — la stratégie électorale

Bien que l’enjeu soit exclusivement national, les législatives se décomposent en 577 élections locales, en deux tours. Pour accéder au second tour, une liste doit rassembler au moins 12.5 % des inscrits. Compte tenu de l’abstention anticipée (40 % environ), la barre pour se qualifier se situe autour de 21 %. Il est donc possible d’avoir des cas de second tour à trois, voir quatre candidats, ce qui peut donner lieu à des accords nationaux permettant d’augmenter le nombre de députés d’un parti.

À l’inverse, il est tout à fait possible, pour un parti politique, d’arriver second nationalement et de finir sans aucun député.

Prenons deux exemples :

Dans un premier cas, faisons l’hypothèse de scores égaux à la présidentielle dans toutes les circonscriptions. En Marche se classe en tête avec 24 %, et la France Insoumise termine quatrième à 19,6 %. Il n’y aura aucun député insoumis au second tour des législatives, ni à l’assemblé, alors qu’un scrutin proportionnel lui en aurait donné 113.

Second cas, même résultat global, mais cette fois les scores diffèrent d’une circonscription à l’autre, et (en se basant sur les présidentielles), la France Insoumise est présente au second tour dans 424 circonscriptions et en tête dans 30. (1) 

Si elle parvient à faire des alliances avec les autres forces de gauche entre les deux tours, elle peut espérer dépasser la barre des 113 députés. Inversement, si la stratégie retenue est de ne faire aucune concession, le candidat insoumis sera dans la plupart des cas battu par ses adversaires d’En Marche, FN ou LR.

Ces exemples illustrent à la fois le côté extrêmement pervers du système, et l’importance du rapport de force et du « vote utile » dès le premier tour (du point de vue de la stratégie électorale). N’en déplaise aux petits candidats, il est capital de voter pour les gros afin de les qualifier au second tour.

En 2017, compte tenu de l’élan des présidentielles, on se dirige vers une écrasante majorité de droite à l’assemblée, en dépit d’une légère majorité de Français se disant « de gauche » ou souhaitant une cohabitation. (2)

Plus grave pour la démocratie, comme nous allons le voir le parti socialiste, les républicains et En Marche s’inscrivent tous dans une position de soutien au gouvernement. Pour la première fois de l’histoire, on risque de se retrouver avec une assemblée sans AUCUN groupe parlementaire d’opposition. Ce qui signerait dans les faits la mort de la démocratie.

3) Législatives : les forces en présence

La République en Marche :

Elle rassemble les députés officiellement soutenus par le président de la République. On y retrouve des personnalités nouvelles issues de la société civile, mais également une forte proportion de « recyclés » du PS, de LR et du centre droit (UDI et Modem). A cela s’ajoute de nombreux cas de parachutages, parfois déboulonnés par les élus locaux (exemple de Gaspard Gantzer, conseiller en communication de François Hollande depuis 2014) 

Fait très important, dans plus de 50 circonscriptions, En Marche ne présente pas de candidatures, afin de ne pas faire obstruction aux candidats PS ou LR qui ne souhaitent pas rendre leurs cartes de parti (condition indispensable pour rejoindre En Marche).

Parmi les bénéficiaires des largesses du président, on citera Manuel Valls et Sylvia Pinel (candidate malheureuse à la primaire socialiste), et de nombreux anciens ministres de François Hollande (dont Myriam El Khomri et Stéphane Le Foll). Côté LR, on retrouve les proches d’Alain Juppé, des membres LR du gouvernement et les protégés de quelques figures emblématiques de la droite (les héritiers de Borlot, Estrosi, Le Maire). La liste complète est révélatrice d’une magouille politicienne des plus classiques. (3)

Du point de vue stratégique, Macron a fait le choix d’un gouvernement profondément ancré à droite. Sa composition apporte également une certaine clarification en démontrant la compatibilité entre la droite, le centre et le parti socialiste. Malgré leurs nuances, ces trois forces politiques s’accordent sur la politique économique et sociale (néolibéralisme), la politique européenne (austérité et réformes structurelles), étrangère (Atlantisme et interventionnisme), sécuritaire (répression et recul des libertés, favorable à l’état d’urgence permanent) et immigration. Ceci explique pourquoi les directions des partis socialistes et Républicains ont déjà indiqué souhaiter travailler avec le gouvernement et exclu de se placer en force d’opposition.

Macron manœuvre avec habileté, tirons-lui notre chapeau (de cow-boy)

Les républicains (LR):

Le parti historique de la droite se trouve particulièrement affaibli après la nomination de quatre ministres issus de ses rangs aux principaux postes de gouvernement.

Le programme économique et social d’Emmanuel Macron étant très proche de celui d’Alain Juppé (et de Fillon dans les orientations), le vote LR n’a pas de grande utilité en soi, sauf à vouloir défendre les valeurs conservatrices les plus « radicales ».

Pour « la droite », l’enjeu est donc de gagner suffisamment de sièges pour maintenir une capacité d’influence ou de véto et stopper l’hémorragie électorale.

Une victoire des républicains aux législatives déboucherait sur une situation comique. On imagine mal ce parti exiger de Macron qu’il remplace son Premier ministre LR par un autre premier ministre LR, ni voir François Baroin s’opposer à la réforme du Code du travail qu’il a déjà annoncé soutenir.  » On a connu des temps de cohabitation, mais là ce serait différent. Cela n’aura rien de conflictuel » expliquait-il au Monde.

 

Le Parti socialiste :

Plus que LR, il ressort particulièrement affaibli des présidentielles. Notons tout d’abord le point essentiel : le parti socialiste a rejeté le cœur du programme de Benoit Hamon (y compris le volet écologique), et propose une nouvelle plateforme qui correspond largement au projet d’Emmanuel Macron avec quelques touches d’écologie (du fait de l’accord avec EELV) et la présence de « lignes rouges » en matière de protection sociale. En clair, le programme du PS ressemble à une tartuferie qui consiste à s’assoir sur les résultats des primaires pour pouvoir gouverner avec le président, comme le souligne le journal Le Monde. (4)

En pleine contradiction, Benoit Hamon a annoncé la création d’un nouveau parti politique qui marquera son divorce avec le PS, mais seulement après les législatives ! Il refuse ainsi de trancher entre opposition frontale et collaboration partielle. L’incohérence de la démarche ne peut s’expliquer que par une volonté lâche de sauver les meubles avant de sauter vers l’inconnu. Le résultat est déplorable, il ajoute à la confusion et nuit à l’union potentielle d’une gauche hors PS. Hamon va jusqu’à soutenir des députés EELV contre des députés socialistes… cherchez l’erreur !

De même, une minorité de députés « Hamonistes » feront vraisemblablement opposition au gouvernement (comme ils l’avaient timidement fait sous Hollande). Le problème se pose donc en ces termes :

  1. Comment identifier la ligne politique de chaque candidat PS (pro-Macron ou pro-Hamon) ?
  2. Comment être certain que les élus tiendront leur ligne « Hamoniste » ou « Macroniste » une fois à l’assemblée ?

Citons Cambadélis, secrétaire général du PS : « Le parti socialiste ne se situe ni dans la majorité présidentielle ni dans son opposition »

C’est clair ?

Pour ces raisons, le vote PS est à notre sens le pire choix possible, à moins de posséder de fortes garanties de la part du candidat de votre circonscription quant à sa ligne politique. Sachant que pour un député, s’écarter des consignes de vote de son parti est toujours très délicat, il sera bien plus efficace de voter pour un membre d’En Marche si vous soutenez le programme d’Emmanuel Macron, et pour un candidat de la France Insoumise si vous souhaitez vous y opposer. 

Le Front National :

Dès le 9 mai, ce parti soi-disant fasciste et antirépublicain est devenu respectable et s’est retrouvé invité dans les principaux médias en dépit de toute obligation juridique liée au temps de parole. Au cas où vous aviez encore un doute, voici la preuve qu’on nous prend vraiment pour du bétail.

Maintenu sous perfusions par le monde politico-médiatique, il devrait mécaniquement faire un bon score et remplir son rôle de roue de secours du pouvoir en place dans les fameuses « triangulaires ». Les divisions internes suite à la contre-performance de Marine Le Pen et l’abandon surprise de sa nièce vont peut être réduire ses chances de peser à l’Assemblée nationale, mais ne sous-estimons pas trop vite la capacité de nuisance de cette force politique.

La France Insoumise

La France insoumise est, au même titre qu’En Marche, un cas particulier sur lequel de nombreuses précisions méritent d’être apportées.

Commençons par noter que la FI est le seul mouvement politique faisant campagne avec l’objectif ambitieux de prendre le pouvoir et de forcer une cohabitation. Et à défaut, d’incarner la principale force d’opposition.

La stratégie électorale de la France Insoumise :

La France Insoumise faisait face à un dilemme relativement complexe. D’un côté, il apparaît difficile de prétendre gagner les législatives sans effectuer une union de la gauche. Mais de l’autre, la force de ce mouvement provient en grande partie de sa promesse de renouvellement et sa posture antisystème. De ce fait, réaliser des accords électoraux lui serait particulièrement nuisible sur le long terme (la FI devenant de fait un parti comme les autres).

En réalité, elle devait donc éviter de se faire récupérer par les vieux appareils tout en parvenant à endosser la responsabilité de chef de file de la gauche. En cas d’échec, l’Assemblée nationale sera pour la première fois privée de toute opposition directe et deviendrait de fait une vaste plaisanterie ou les désaccords se résumeront à du cosmétique.

Question : pourquoi l’union des gauches n’a pas eu lieu ?

Puisque le point de vue des forces minoritaires (PS-PCF-EELV) est amplement relayé dans les médias, nous allons présenter ici le point de vue de la France Insoumise, dont la compréhension requiert bien souvent de remonter aux sources de l’information (les conférences de presses, interviews et vidéos YouTube).

Les forces en présence pour les négociations:

D’un côté, nous avons un colosse au pied d’argile : le mouvement jeune et fragile de la France Insoumise. Il apporte sur la table des négociations ses sept millions d’électeurs, un programme présentant le plus fort taux d’adhésion et un porte-parole temporairement jugé personnalité politique préféré des Français (Jean Luc Mélenchon) ayant manqué la présence au second tour d’un cheveu. Confortée par les chiffres d’adhésion en hausse constante après le premier tour, elle apparaissait en position de force.

Mélenchon in a political rally in Marseille, March 17.

De l’autre, nous avons trois formations politiques divisées et mourantes : le PS, partagé entre une ligne majoritaire pro -Macron et une ligne minoritaire de gauche qui vient d’accoucher du plus bas score de l’histoire du parti (6 %) ; EELV, qui avait renoncé à présenter son candidat après des sondages le créditant de 1,5 % des voix pour signer un énième accord électoral avec le PS ; et le parti communiste, organisation qui n’aligne plus de candidats aux présidentielles depuis dix ans, doté d’une base militante pro-Mélenchon et une direction qui lui est farouchement opposée. (5)

Leurs faiblesses respectives proviennent avant tout du fait qu’elles proposent des plateformes politiques incohérentes. Elles cherchent à appliquer des programmes de gauche progressistes dans le cadre des traités européens actuels et donc du modèle néolibéral, ce qui est, par définition, impossible. Pour réaliser cette quadrature du cercle, ces partis partent du principe qu’une fois la gauche majoritaire en Europe (ce qui requiert 27 gouvernements de gauches simultanément au pouvoir – ou du moins une majorité pour faire bouger les lignes), on pourra changer l’Europe en douceur.

Si on regarde de plus près les programmes de ces formations, on note l’opposition à l’idée de référendum révocatoire des élus (tiens !), l’opposition à la renégociation des traités européens, et dans le cas du PCF, l’opposition à la sortie du nucléaire et à la 6e république. 

En clair, il ne suffit pas d’être contre la loi El Khomri et pour le partage des richesses pour être de gauche. Ces formations sont en réalité philosophiquement plus proches des idées d’Emmanuel Macron que du programme l’Avenir en commun défendu par Mélenchon. (6)

On comprend donc que du point de vue de la France Insoumise :

  1. Ces trois formations sont dans les faits des opposants politiques plus que des alliés potentiels
  2. Le rapport de force est très largement en faveur de la France Insoumise, pour le moment

À cela, il faut ajouter le contexte politique tendu en sortie de présidentielle, compte tenu du fait que les représentants d’EELV et du PS (Jadot et Hamon en tête) ont fait campagne contre Mélenchon en se livrant à des attaques personnelles très dures, tandis que Pierre Laurent (président du PCF) avait de son côté multiplié les obstacles et ouvertement critiqué la FI dès le lendemain du premier tour. (7)

Dans ces conditions, il était particulièrement tentant pour la France Insoumise de chercher à écraser tout ce « vieux monde » de politicards magouilleur aux programmes profondément incohérents à l’aide d’un énorme coup de massue électoral. 

Mais l’union fait la force, et pour éviter de recourir au marteau, la France Insoumise a proposé une démarche d’ouverture qui semblait particulièrement intelligente : tout candidat de gauche était bienvenu dans le mouvement, sans avoir à abandonner son propre parti ni prendre de carte, à condition de signer une charte.

Cette fameuse charte comporte des accords juridiques permettant de régler les problèmes de financement mentionnés plus haut. Mais également trois conditions qui semblent avoir empêché le fonctionnement de la démarche.

  1. Appliquer le programme l’avenir en commun en cas de victoire débouchant sur une majorité à l’assemblée
  2. Suivre les consignes de votes du groupe FI à l’assemblé nationale, lorsqu’il y a lieu (ce qui est la moindre des choses pour un groupe parlementaire)
  3. Faire campagne avec le visuel de la France Insoumise (donc le Phi et la photo de Mélenchon) dans le but de tirer profit de l’élan des présidentielles et de s’insérer dans une stratégie nationale

L’impasse s’explique en partie par une différence d’ambition : EELV et le PCF n’inspirent pas à gouverner ni à devenir la principale force d’opposition, mais plus simplement à conserver un nombre d’élus leur permettant de constituer un groupe à l’assemblée et de continuer d’exister politiquement, ce qui nécessite également d’appuyer le parti socialiste, pourvoyeur historique d’accords électoraux, et donc d’affaiblir la France Insoumise. (8)

Le cas du PCF est particulièrement sournois. Après avoir affirmé dans l’Humanité dès janvier 2017 qu’il n’y aurait pas d’accord aux législatives, après avoir exercé un chantage aux 500 signatures et refusé de parrainer Jean Luc Mélenchon, la direction du PCF a entretenue l’illusion d’un accord possible tout en tirant dans le dos de la FI par médias interposés. Dans le même temps, les communistes lancent leur campagne sur un programme baptisé « La France en Commun » (contraction de France Insoumise et de son programme l’avenir en commun) en utilisant la photo de Mélenchon et le visuel Fi sans autorisation dans le but de capitaliser sur le succès électoral du premier tour en jouant sur la confusion PCF-FI. À la limite du plagiat !

Pour résumer, ce sont les intérêts divergents qui expliquent l’échec de l’union, malgré la proposition de la France Insoumise de créer un grand « parapluie » sous lequel aurait pu s’épanouir les différents courants de la gauche alternative.

Résultat, nous aurons le droit au coup de marteau, avec tous les risques que cela comporte.

Tout n’est cependant pas noir et une vingtaine d’accords locaux ont pu être trouvés. Un candidat EELV, une dizaine de communistes et une dizaine d’indépendants sont ainsi soutenus par la FI, et inversement certains candidats FI sont soutenus par une partie des forces de gauche.

4) Le rôle des médias

Terminons ce tour d’horizon des législatives par une note rapide sur le rôle joué par les principaux médias.

Dès le soir du premier tour, l’adversaire tout désigné ne fut pas le FN (curieusement), mais bien la France Insoumise, et plus particulièrement son porte-parole, Jean-Luc Mélenchon. C’était d’autant plus facile que ce dernier avait refusé d’appeler à voter Macron (tout comme Jospin avait refusé d’appeler à voter Chirac en 2002). (9)

L’angle d’attaque fut décliné sur tous les plateaux et pratiquement tous les médias (y compris Médiapart, Libération et Politis) en recourant à la mauvaise foi, la désinformation et l’amalgame. La prétendue surprise de la consultation militante (annoncé douze mois auparavant), la notion d’absence de consigne de vote (il y en avait pourtant une claire : pas une voix pour le FN, respect des autres choix), l’amalgame avec le ni-ni (alors que le vote Macron faisait partis des options de la consultation et que le ni-ni consiste précisément à ne voter pour aucun des candidats), l’accusation de complaisance avec le FN (qui fera rire ceux qui ont regardé les débats du premier tour ou se rappellent du combat à Hénin-Beaumont en 2012), l’accusation de fascisme (relevé avec ironie par le Figaro qui applaudissait au contraire le caractère démocratique de la consultation des militants), le reproche ensuite de ne pas inclure l’option Marine Le Pen dans le choix proposé aux militants (sic) et la désinformation qui cherchait à faire croire que le vote blanc allait faire gagner Marine Le Pen (arithmétiquement faux).

La mauvaise foi du système politico-médiatique ne peut donc s’expliquer qu’à travers deux hypothèses : une relative incompétence en matière d’histoire politique et d’analyse électorale mêlée à une peur hystérique de Marine Le Pen, ou une volonté de briser l’élan des forces contestataires.

À peine Macron élu, la presse de gauche sauta sur les « divisions » en reprenant la version du PCF et en accusant la France Insoumise de chercher à faire échouer les négociations, alors que c’est bien le PCF qui avait annoncé dès la mi-janvier qu’il n’y aurait pas d’accords. Libération va jusqu’a pondre un article de désintox rigoureusement faux, il fallait oser. (10)

À chaque fois que Mélenchon ou un porte-parole se présentait dans un média, on avait ainsi le droit à un double procès : faire le jeu du FN et diviser la gauche.

Mélenchon se trouvait dépeint en « mauvais perdant aigri », « apprenti sorcier », « sectaire et hégémonique » (Slate et Médiapart). Le travail de sape porte ses fruits, et voilà la personnalité politique des Français (57 % d’opinion favorable) qui chute de 17 points dans les baromètres d’opinion du journal Le Point.

Puis vint l’annonce de la candidature de Mélenchon à Marseille. Pierre Mennucci, député sortant (PS) quasiment inconnu au bataillon dénonce un parachutage, une complaisance face au FN et une lutte fratricide à gauche. Il a le droit à son heure de gloire médiatique, et se trouve soudainement relayé dans les colonnes du Monde, sur les matinales de toutes les grandes radios et les plateaux de BFM. On le cite dans les JT et l’Émission politique de Pujadas. On nous vend un duel PS — Mélenchon à Marseille, alors que les sondages donnent comme principal rival le député d’En Marche et voient le socialiste éliminé dès le premier tour.

Qu’importe, la presse relaye les éléments de langage du député vexé: « Parachutage » « complaisance avec le FN », « lâcheté »… tout y passe.

Des humoristes comme Stéphane Guillon s’offrent une nouvelle gloire médiatique après s’en être pris violemment au porte-parole de l’Avenir en Commun.

Mélenchon livre une performance remarquée sur France 2. Le lendemain, la presse titre en boucle sur son soi-disant « flou sur les raisons de sa candidature marseillaise ». Après le front républicain contre le FN, place au front antidémocratique face à la FI.

Pendant ce temps, Macron bénéficie d’un État de grâce qui frôle le comique. Le langage est radicalement différent : « modernité », « renouveau », « habileté », « intelligence ». La couverture journalistique de l’investiture tourne à l’extase. Mais c’est le début de l’émission de Pujadas, reconvertie en opération de communication géante, qui remporte la palme du cirage de pompes et de l’absence d’esprit critique. (11)

On interroge Mélenchon sur la formidable idée d’évaluer les ministres annuellement. Ce dernier explique que c’est déjà le cas tous les six mois, et qu’il serait peut-être bien de faire autre chose que de répéter bêtement à des Français pas si idiots les éléments de communications du gouvernement…

La mise en scène se poursuit, et de plateau en plateau les portes-paroles de la France Insoumise se voient systématiquement interrogés sur le même mode : dans « l’opposition, serez-vous favorable à la loi de moralisation, serez-vous opposés à… »  En clair, l’effort déployé pour peindre la France Insoumise en perdant démontre une volonté d’enterrer l’adversaire avant que le combat n’ait lieu.

Pourtant, une assemblée sans groupe parlementaire de la France Insoumise équivaudrait à un pouvoir législatif hégémonique, sans aucune opposition. Ce n’est donc rien de moins que la démocratie qui se trouve menacée par le tapage politico-médiatique.

Entre les vieux partis agonisants qui tentent par tous les moyens de tuer le mouvement France Insoumise dans l’œuf et les principaux médias qui se muent en porte-parole dépourvu d’esprit critique, tout est fait pour instaurer une supercherie de démocratie où quelques députés de “gauche” fronderaient contre le gouvernement Macron pour la forme.

Conclusion

 

Derrière un prétendu flou électoral savamment orchestré se cache un choix d’une très grande clarté.

La droite historique et les dirigeants du parti socialiste partagent une plateforme politique similaire. Ils s’accordent sur les questions de libertés privées (État d’urgence), de politique étrangère atlantiste et interventionniste et se retrouvent dans la conception néolibérale sur les questions économiques et sociales. L’écologie et la répartition des richesses ne sont pas reconnues comme des priorités, mais aux mieux des objectifs à atteindre “plus tard” et au pire des freins à la croissance aujourd’hui. (12)

Aux législatives, cette force politique présente, à quelques exceptions près, trois candidats (LREM, LR et PS).

Face à cette curieuse coalition, deux projets alternatifs s’offrent aux électeurs. Le Front National, dont la prestation catastrophique de Marine Le Pen au débat d’entre deux tours démontre son incompétence et incapacité à peser de façon active dans la vie politique française, et la “gauche progressiste”.

Cette dernière force semble incapable de se rassembler derrière son chef naturel, désigné par les circonstances, Jean Luc Mélenchon. Les électeurs ne sont pourtant pas obligés de se diviser autant que les éditorialistes le souhaitent, et si la logique électorale est poursuivie en dépit de l’influence négative du monde politico-médiatique, les valeurs progressistes et écologistes pourraient réaliser un score absolument historique.

Une centaine de députés convertis à l’écologie et radicalement opposés à la financiarisation de l’économie, voilà qui changerait la donne. En effet, si la France Insoumis parvient à s’imposer comme principale force d’opposition, les idées écologiques et progressistes devront nécessairement être relayées dans les médias comme alternative à la politique de monsieur Macron. À l’inverse, si l’entreprise hégémonique fonctionne, nous serons confrontés à une opposition de façade et de détails, tantôt provenant de la droite des républicains, tantôt de la gauche du PS. Et les vraies idées alternatives seront enterrées pour cinq ans. Avec le risque que cela signe la fin de la démocratie et prépare l’arrivée du FN.

Voilà tout l’enjeu de cette élection législative en tous points historique.

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Notes et références:

  1. Cet article résume le rapport de force des législatives en se basant sur le score des présidentielles.
  2. Selon un sondage publié par l’obs, 57% des Francais ne souhaitent pas donner de majorité au president de la république.
  3. Lire cet article du Monde pour un apercu des magouilles politiciennes qui entourent les arrangements avec En Marche.
  4. Lire cet article du monde  ou celui de Marianne ici
  5. Marianne résume plutôt bien le dilemme du PS :
  6. Cet article permet de bien comprendre les intérêts divergents de la gauche et la stratégie d’opposition à la France Insoumise retenue par le PCF, EELV et le PS.
  7. Idem
  8. Idem
  9. Cf cet article de Marianne
  10. Répondant à Mélenchon qui demandait à Léa Salamé sur France 2 de lui citer un candidat insoumis soutenu par le PCF, avant d’affirmer qu’il n’y en avait aucun, Libération sort un article de désintox mensonger qui amalgame l’idée de soutien avec celui de non-afrontement. Pratique.
  11. Lire ce compte rendu hallucinant publié par Marianne https://www.les-crises.fr/lintronisation-demmanuel-macron-tourne-a-lextase-chez-les-commentateurs-tele-par-xavier-frison/
  12. Lire sur médiapart https://www.mediapart.fr/journal/france/220517/croquis-macron-roi-du-bonneteau-legislatif


2 réactions au sujet de « Petit guide des législatives »

  1. Bonjour. Merci d’apporter cet éclairage sur la situation politique de la France.
    La télévision, la radio et la presse écrite font moins un travail d’information qu’un travail de formation des esprits. L’esprit critique a déserté les lieux. Quelques humoristes assènent parfois des vérités mais le fait est que la liberté de parole est réservée aux chroniques de « bouffons » qui servent à détendre le chaland et ne seront de toutes façons pas prises au sérieux.

    1. François Ruffin a déclaré qu’il existe des bastions à conquérir avant de remporter la bataille des idées :
      parmi ceux-là, il y a les médias complètement inféodés à la pensée dominante. De démocratie il ne peut être question tant que le peuple n’est pas éclairé de façon impartial sur les enjeux de notre temps. Condorcet, du temps de la première révolution française, fondait déjà la démocratie sur l’éducation populaire.

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