Yanis Varoufakis – La Bombe Grecque

Yanis Varoufakis – La Bombe Grecque

Ministre des Finances grecques pendant 162 jours au sein du gouvernement Syriza, Yanis Varoufakis publie un livre mémoire au contenu explosif.

« Adults in the room, ma bataille contre l’oligarchie européenne » se lit à la fois comme un thriller, un témoignage de lanceur d’alerte, un manuel d’économie, un manifeste politique et un mode d’emploi à l’adresse de tout projet progressiste.

Les révélations qu’il contient, dont personne ne remet en question la véracité, auraient dû provoquer un véritable soulèvement populaire à travers toute l’Europe. Auraient dû, car la presse a majoritairement tu les principaux enseignements qu’il délivre. Et pour cause, au-delà de la crise grecque, Yanis Varoufakis nous conte l’histoire de la crise de l’Union européenne, et du démantèlement organisé du modèle social français.

Après avoir dévoré sa version originale et corroboré ses principales révélations, nous vous proposons une modeste synthèse de ce formidable ouvrage désormais traduit en français.

Les principaux enseignements et révélations de « conversation entre adultes »

 

1) Notre Faute !

La genèse de la crise grecque est marquée par le péché originel des gouvernements français et allemands. Confrontés à l’imminence du défaut grec, ils mettent sur place un plan de sauvetage de leurs banques privées, dont l’ardoise sera supportée par l’ensemble des peuples européens en général, et par le peuple grec en particulier. (1)

Pourquoi ?

Lorsque la récession provoquée par la crise financière de 2008 atteint la Grèce, les taux d’intérêt de ses emprunts s’envolent. L’État grec, surendetté et à l’économie structurellement dysfonctionnelle, se dirige tout droit vers un défaut de paiement synonyme de séisme financier.

Les trois banques françaises dites « systémiques » (BNP, SOGé, Crédit Agricole) détiennent de larges volumes d’obligations grecques, pour un total de 106 milliards d’euros. Or, ces montants dépassent leurs « fonds propres », ce qui signifie qu’en cas de défaut grec, les trois plus grosses banques françaises feront faillite dans les heures qui suivent.

Pour éviter la banqueroute du système, l’État français devra recapitaliser les banques. Mais le défaut grec risquerait également de provoquer un mouvement de panique sur les dettes du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, auxquelles l’exposition totale des banques françaises dépasse le trillion d’euros. Le scénario du défaut entraînerait un besoin de recapitalisation de 560 milliards d’euros au minimum, ce qui ferait peser un risque majeur sur la dette française. La situation est comparable en Allemagne, dont les grandes banques affichent une exposition similaire. Le « renflouement » est donc inévitable.

On comprend la bombe politique que cela représente, en plein cœur d’une récession économique provoquée par le système financier, et alors que les banques ont déjà fait l’objet d’une recapitalisation massive suite à la crise des subprimes. Pour Angela Merkel, chantre de la « bonne gestion », un tel scénario serait synonyme de suicide politique.

Comment faire avaler cette couleuvre à l’opinion publique, sans que celle-ci exige la nationalisation des banques ou la destitution du gouvernement ? En repeignant l’opération en plan de sauvetage pour la Grèce.

Comment ?

Le trio d’institutions européennes désigné sous le nom de « Troïka » est mis sur pied pour financer un prêt bancaire à l’État grec. En plus des pays de la zone euro, représentés par leurs ministres des finances à l’Eurogroupe, la Banque Centrale européenne (BCE) et le Fonds Monétaire international (FMI) sont mis à contribution.

Au départ, le FMI refuse. En effet, ses règles de fonctionnement lui interdisent de prêter de l’argent à un pays en faillite. Dans ce genre de situation, le Fonds Monétaire propose un plan de restructuration de la dette. Ce qui tombe sous le sens : il ne viendrait à l’esprit d’aucun banquier de prêter à une entité en faillite.

Mais un tel projet nécessite de transférer une partie des pertes sur les banques françaises et allemandes, solution balayée par Dominique Strauss Khan, alors président du FMI et candidat non déclaré à la succession de Nicolas Sarkozy. (2)

C’est donc la piste du prêt d’argent public qui est retenue. Il sera financé à hauteur de 80 milliards par les états membres (dont 17 pour la France) et 30 milliards par le FMI. Pour faire accepter cet artifice aux citoyens européens, le plan de sauvetage s’accompagne d’un accord de restructuration de l’économie grecque, qui se matérialise sous la forme d’un plan d’austérité drastique. Plutôt que de pointer du doigt un formidable transfert d’argent public vers des banques privées, la presse reprend en cœur la communication gouvernementale centrée autour de la nécessité de « sauver les Grecs », ces irresponsables tricheurs et feignants.

Certes, on peut reprocher aux Grecs d’avoir maquillé leurs comptes publics (avec l’aide de Goldman Sachs) pour rentrer dans les critères de Maastricht, comme on peut critiquer le niveau de corruption de la classe dirigeante grecque, la gestion calamiteuse de son économie et leur aptitude à pratiquer l’évasion fiscale. Varoufakis souscrit à ces critiques sans ambiguïté, tout comme il pointe du doigt la responsabilité et le laxisme des dirigeants européens sur ces mêmes questions.

2) Austérité pour l’exemple

L’austérité budgétaire ne permet pas de réduire les déficits en période de récession. C’est le FMI qui le dit, dès 2011, mais plus explicitement en 2012 et dans de nombreux rapports publiés depuis. Dans un mea culpa émouvant, ses économistes affirment avoir « sous-estimé l’impact négatif des effets multiplicateurs » de l’austérité. L’OCDE et la banque mondiale ne disent pas autre chose.

Le premier plan d’austérité grec provoque une baisse du produit intérieur brut (PIB) de 11 %, soit quatre fois la récession française observée entre 2008 et 2010. Dès 2011, l’État grec sollicite de nouveau l’aide des Européens. Le second plan de sauvetage, délivré en 2012, s’accompagne d’un second plan d’austérité, qui provoque une nouvelle récession (-7,5 %). Au total, depuis 2009, l’économie grecque a décru de 30 %, la ramenant trente ans en arrière. Sa dette a explosé, passant de 105 à 185 % du PIB. 

Récession grecque 2008-2014 comparée à la crise de 1929 aux USA

Le taux de chômage passe ainsi de 11 à 28 %, et monte à 60 % chez les jeunes. Le pouvoir d’achat est divisé par deux, tout comme le salaire minimum et le revenu moyen. Les 30 % les plus pauvres ont vu leur impôt augmenter de 350 %, les 30 % les plus riches de seulement 8 %. Sur les onze millions de citoyens vivant en Grèce, trois millions sont trop endettés pour pouvoir acquitter les taxes dues à l’état. Le taux de suicide et la mortalité infantile bondissent de +50 %, un tiers des Grecs perdent leur assurance maladie et le paludisme fait son retour après 37 ans d’absence. L’âge de la retraite passe de 60 à 67 ans et le montant des pensions est progressivement divisé par deux. (3)

Imaginez un peu la situation en France si le SMIC, le salaire moyen, les retraites et le budget de la sécurité sociale étaient réduits de moitié, et les impôts multipliés par 3, avec pour résultat une chute de 30 % du PIB et un doublement de la dette, et vous aurez une idée des vertus de l’austérité budgétaire.

Tout cela, Varoufakis ne nous l’apprend pas. Ce qui ressort de son livre est plus difficile à entendre : les dirigeants européens ne croyaient pas à l’austérité. Ils l’ont imposée aux Grecs en parfaite connaissance de cause de son inefficacité. C’est Christine Lagarde qui fournira la plus cinglante explication, lorsqu’elle confie à Varoufakis : « vous avez raison, mais nous avons engagé trop de capital politique pour faire demi-tour ».

Au fil des échanges qu’il relate, l’ensemble de ses interlocuteurs vont admettre que l’austérité et les réformes structurelles sont inefficaces. Néanmoins, ils insistent pour prolonger cette politique absurde. Les raisons varient, du simple manque de courage politique à la volonté de faire de la Grèce un exemple, voire d’humilier Syriza afin d’empêcher les autres peuples européens de demander à leur tour l’arrêt des politiques austéritaires.

Wolfgang Schauble, le ministre des finances allemand et homme fort des négociations reconnait en privé que, selon lui, pour faire concurrence à la Chine, l’Europe doit s’aligner sur le niveau de vie des Chinois.

Pourquoi ne pas commencer par la Grèce, dit-il à Varoufakis ? L’austérité imposée à toute l’Europe poursuit donc un but politique : forcer les économies latines (et en particulier la France) à réduire les salaires et la protection sociale, pour s’aligner sur l’idéologie ordolibérale allemande.

3) L’Europe n’est pas une démocratie

Cette affirmation provoquera chez certains une montée de protestation. Nous élisons bien nos gouvernements, qui nomment les ministres des Finances siégeant à l’Eurogroupe et nos représentants à la Commission européenne. Sans oublier le Parlement européen, élu au suffrage direct. Seulement, la question n’est pas de savoir comment les dirigeants européens arrivent au pouvoir, mais quelle est leur capacité réelle une fois qu’ils y sont installés.

À la lecture de Yanis Varoufakis, la réponse s’impose d’elle-même : leur marge de manœuvre est proche de zéro. 

La stratégie modérée de Varoufakis

Pour mettre fin à l’austérité et renégocier la dette, le plan de Varoufakis vise à négocier un rabais sur les taux d’intérêt dont les échéances seront étalées dans le temps, sans modifier le montant total de la dette. Il demande également l’abandon du mémorandum d’austérité. En contrepartie, Varoufakis propose un plan de privatisation sélectif, une nouvelle législation pour lutter contre la fraude fiscale et la mise en place de nombreuses réformes libérales (baisse d’impôts sur les sociétés, économies sur le fonctionnement du gouvernement…). Notez qu’il s’agit d’une concession massive de la part de Syriza, dont le programme économique prévoyait le défaut de paiement pur et simple et la nationalisation de pans entiers de l’économie grecque. (4)

Varoufakis présente cette feuille de route « modérée » aux dirigeants de la City Londonienne, aux économistes américains influents (Larry Summers, James Galbraith) et anciens économistes du FMI. Tous approuvent le plan. Le lendemain de sa présentation, la presse anglo-saxonne et les milieux financiers encensent le projet, à tel point que la bourse d’Athènes s’envole de plus de 10 %. Pourtant, Varoufakis va se heurter à un refus catégorique de la troïka.

Le déni démocratique de la Troïka

Le parlement européen, organe le plus « démocratique » de l’UE, ne tient aucune place dans le récit, pour la simple raison qu’il n’a aucun pouvoir décisionnel sur les questions économiques.

La Commission européenne va être systématiquement contredite par l’Eurogroupe, et contrainte de s’assoir sur les garanties qu’elle avait apportées aux négociateurs grecs. Au cœur de ces humiliations en série, on retrouve un personnage bien de chez nous : Pierre Moscovici, l’ex-ministre des finances de François Hollande devenu commissaire européen aux affaires économiques. Varoufakis écrit à son sujet (le lecteur pardonnera la paraphrase) « Angela Merkel a autorisé sa nomination afin de remercier François Hollande d’avoir effectué un virage à 180 degrés sur la question de l’austérité et de la réduction du déficit français » et « qu’un nouveau poste fut créé au-dessus de Moscovici afin d’assurer à Angela Merkel que le français n’aura aucun pouvoir effectif ». Et de conclure « n’importe qui à la place de Pierre Moscovici aurait refusé pareille humiliation ».  

En réalité, toutes les décisions sont prises en Allemagne, via la BCE (dont le président Mario Draghi reconnaitra avoir les poings liés par le conseil de gouvernance) et l’Eurogroupe (sous contrôle de Schauble).

La BCE, soi-disant neutre et indépendante, va mener une formidable campagne de déstabilisation du gouvernement grec. Dès le lendemain de l’euphorie qui propulse la bourse d’Athènes dans le vert, la banque centrale coupe les crédits aux institutions grecques et provoque la panique des marchés. Tout au long des négociations, elle continuera d’exercer une pression permanente, allant jusqu’à fermer les banques grecques quelques jours avant le référendum de juillet 2015.

L’Eurogroupe, enfin, apparaît dès le premier sommet comme le théâtre d’une partie de poker menteur auquel un « adulte dans la salle » ferait cruellement défaut.

Schauble à gauche, Varoufakis à droite.

Bien qu’ils ne représentent aucune institution démocratique, Mario Draghi (BCE) et Christine Lagarde (FMI) y occupent une position centrale. Wolfgang Schauble, l’intransigeant ministre des finances allemand, peut compter sur l’appui du président de l’Eurogroupe, le néerlandais Jeroen Dijsselbloem, et les représentants des pays de l’Est qui rivalisent de zèle pour s’attirer les faveurs de l’Allemagne.

Varoufakis va chercher des soutiens du côté des pays latins et des gouvernements socialistes, mais ceux-ci vont se montrer encore plus intransigeants. Ils craignent le succès de Syriza, eux qui ont imposé sans broncher l’austérité allemande à leurs peuples respectifs.

À ce jeu de dupes, le gouvernement français apparaît comme le pire protagoniste, délivrant les plus sévères coups de poignard dans le dos. Le ministre français de l’époque, Michel Sapin, s’écrase en permanence devant son homologue allemand, allant jusqu’à confier à Varoufakis « la France n’est plus ce qu’elle était » et « je ne suis pas économiste, ma thèse avait pour objet l’histoire numismatique de l’île d’Égine ».

Dès le début des négociations, Schauble affirme que « les élections ne peuvent changer la politique économique de l’Eurogroupe ». Et on le comprend : comment maintenir une certaine cohérence dans la zone euro si chaque scrutin d’un de ses états membres menace de remettre en cause la ligne politique imposée par l’Allemagne ?

Lors du premier sommet de l’Eurogroupe, Varoufakis se retrouve formidablement isolé. Ses propositions ne sont tout simplement pas examinées, et encore moins discutées. À la place, on lui présente un ultimatum : signer la poursuite de l’austérité et renoncer à la restructuration de la dette, ou bien déclarer le Grexit. Dès le lendemain, prévient Jeroen Dijsselbloem, la BCE coupera les liquidités à la Grèce, ce qui revient à la pousser hors de l’euro. Parmi les tactiques employées, de nombreuses pauses seront prises pendant la réunion, afin de faire pression sur la délégation grecque de façon bilatérale, hors de la salle de négociation. On fera même croire aux Grecs que la délégation allemande a quitté les lieux, laissant derrière elle une offre « à prendre ou à laisser ». Devant une telle pression psychologique, après huit heures de tractation, notre héros est sur le point de capituler. Un coup de fil à Alexis Tsípras lui donnera la force de ne pas céder au bluff de la troïka.

Suite au refus grec, l’Eurogroupe doit rédiger un communiqué officiel prenant acte de l’absence de compromis. Varoufakis espère limiter les dégâts en ajoutant quelques précisions au texte, mais n’obtiendra rien de Schauble, qui se réfugie derrière un règlement officiel : toute modification de son « mandat » doit être approuvée par son parlement.

On apprend ainsi que, contrairement aux autres pays membres (dont la France), le parlement allemand détient un pouvoir de veto. En matière budgétaire, rien ne peut être imposé au niveau européen sans son approbation. Les choses sont donc claires : si l’UE est une démocratie, il s’agit d’une démocratie allemande.

Enfin, il faut noter l’existence d’une dernière entité plus diffuse : les technocrates européens. Ils se distinguent par un dogmatisme et une idéologie aussi violente que stupide, qui les conduisent à pondre des plans d’austérité lunaires, totalement déconnectés des réalités et reposants sur des modèles macro-économiques absurdes. Leur travail vient d’être sévèrement épinglé par un audit interne qui dénonce une gestion accablante de la crise, citant de nombreuses mesures qui ne font l’objet d’aucun chiffrage. Yanis Varoufakis parviendra à imposer ses propres modèles macro-économiques, après avoir reproché à ceux de la Commission européenne d’être si basiques qu’ils ne prenaient pas en compte l’effet de la hausse des impôts sur la consommation. (5)

 

À l’incompétence et au dogmatisme de ces hauts fonctionnaires s’ajoute un effet de corporatisme. Les hauts fonctionnaires grecs vont coopérer davantage avec leurs équivalents européens qu’avec leur propre gouvernement, allant jusqu’à trahir Varoufakis et affaiblir sa position de négociation. On retrouve là l’effet de « système » de la classe dirigeante sur lequel nous reviendrons.

Encore l’Eurogroupe

Varoufakis tient bon malgré tout, ce qui nous amène au dernier sommet de l’Eurogroupe auquel il participa. Au cœur des négociations, l’ensemble de la délégation grec sera tout simplement exclu de la salle de réunion. Aux protestations, on répliquera que l’Eurogroupe n’ayant aucune existence du point de vue juridique, il n’est tenu d’obéir qu’à ses propres règles. Voilà pour la démocratie.

Syriza décidera de soumettre l’ultimatum au peuple grec, en organisant le fameux référendum de juillet 2015. Pendant les jours qui précéderont le vote, la BCE fermera les banques grecques et provoquera une panique financière, histoire de mettre la pression aux électeurs.

Ces derniers voteront pourtant non au troisième plan d’austérité, conçu comme une humiliation et une mise sous tutelle du gouvernement d’Athènes.

Et pourtant, Alexis Tsípras acceptera toutes les exigences de la troïka, et plus encore. Varoufakis démissionnera le lendemain de la victoire du référendum, refusant de se rendre complice de cette exécution « pour l’exemple ».

4) La troïka ne souhaite pas récupérer notre argent

La troïka ne cherche pas à se faire rembourser ses prêts, pourtant financés par de l’argent public, mais vise simplement à maintenir le cap austéritaire imposé à la Grèce, pour des raisons purement politiques. Comment arriver à un compromis lorsque vos créditeurs se moquent de récupérer leur argent ?

Suite à l’échec du premier sommet (février 2015), la troïka va poursuivre sa stratégie d’intimidation. Elle utilise une panoplie de stratagèmes pour diviser la délégation grecque et la pousser à capituler. De fausses garanties, des volte-face, des pressions de la BCE et des coups de bluffs seront déployés successivement. À chaque étape, les médias appuient la position européenne, dressant le portrait de Varoufakis comme d’un « amateur » irresponsable et incompétent.

Photo : business insider

Pourtant, au cours des semaines de négociations, ce dernier va parvenir à mettre au point deux systèmes de lutte contre l’évasion et la fraude fiscale. Celui implémenté à l’intérieur des frontières grecques permettra de recouvrir des centaines de millions d’euros en quelques mois, et ainsi maintenir l’état à flot pendant les négociations.

Le second, qui repose sur un accord signé avec la Suisse, devait permettre de recouvrir plusieurs milliards d’euros. Il sera bloqué par l’Allemagne, qui exercera des pressions sur la Suisse pour éviter que la Grèce mette la main sur cette manne financière.

De même, Varoufakis va mettre en place un plan de privatisation des infrastructures portuaires et des chemins de fer. La Chine accepte non seulement de payer le prix fort, mais elle s’engage à prêter de l’argent à la Grèce en prime. L’accord prévoit des garanties salariales pour les employés grecs, et le droit de conserver des syndicats puissants. Une nouvelle fois, Angela Merkel apposera son veto, interdisant à Pékin d’interférer dans le processus de négociations.

5) Le projet allemand pour l’Europe

Tout économiste vous le dira, une union monétaire ne peut fonctionner sans union politique. Les technocrates fondateurs de l’euro ont fait le pari que l’union monétaire imposerait l’union politique.

L’Histoire leur a donné raison.

Bien sûr, l’union politique telle qu’on la conçoit en France n’a jamais vu le jour. L’idée d’une nation européenne organisée en États-Unis de l’Europe, encore appelé « Europe fédérale », dans laquelle chaque nation aurait un pouvoir en proportion de son poids démographique, reste à inventer.  

Ce qui existe, par contre, c’est une union politique derrière Berlin. Ceux qui croient encore au « couple franco-allemand » doivent lire Varoufakis pour se rendre compte de l’ampleur de la perte de souveraineté française.

L’Allemagne est donc aux commandes. Pour faire quoi ?

La crise grecque a divisé l’opinion publique allemande en deux camps principaux. D’un côté, les partisans du Grexit, incarnés par Schauble à l’Eurogroupe, et de l’autre ceux qui estimaient le maintien de la Grèce préférable pour éviter tout risque de contagion, dont Angela Merkel.

Si la chancelière a obtenu le dernier mot, son ministre des finances aura œuvré jusqu’au bout pour pousser la Grèce hors de l’UE. Schauble admet que les conditions proposées à Syriza sont volontairement conçues pour être inacceptables, et Varoufakis en prendra acte. Avec son homologue allemand, il va tenter de défendre une sortie organisée de la Grèce, proposition qui sera in fine repoussée par Angela Merkel et Alexis Tsípras.

Si le Grexit constituait un sujet de désaccord au sein du gouvernement allemand, le reste de la vision économique fait consensus. Il s’agit d’étendre le modèle germanique à toute la zone euro. Ce qui implique la flexibilisation du marché du travail, la baisse généralisée des salaires, la suppression des services publics, la réduction de la protection sociale et la généralisation d’une classe de travailleur pauvre. Cela dans le but d’être compétitif vis-à-vis de la Chine et des États-Unis.

On peut discuter de la validité d’un tel modèle, et argumenter que ce qui est bon pour l’électorat conservateur allemand ne l’est pas forcément pour les autres pays de la zone euro.

Mais les gouvernements français successifs sont largement complices de cette vision. Dès le lendemain de son élection, François Hollande signait le traité budgétaire qu’il avait été élu pour renégocier.

Cette attitude de soumission se poursuit aujourd’hui, malgré le volontarisme affiché par Emmanuel Macron. Ce dernier reconnait soumettre ses discours à l’approbation d’Angela Merkel, et le contenu des ordonnances de la loi travail à la Commission européenne. L’austérité budgétaire et les réformes structurelles sont directement inspirées de la feuille de route de Bruxelles. L’idée étant qu’en respectant ses engagements, la France pourra ensuite obtenir des concessions de Berlin.

Pourtant, sur le glyphosate, les travailleurs détachés et les perturbateurs endocriniens, aucun compromis ne fut arraché à Angela Merkel. Et cela malgré la collaboration étroite de la France sur des sujets aussi capitaux que la gestion de la crise grecque ou la politique austéritaire. Faut-il s’étonner que Varoufakis en arrive à comparer le gouvernement de François Hollande à celui de Vichy ?

6) Pas l’Allemagne contre la Grèce, mais l’oligarchie européenne contre les peuples

Varoufakis fait une distinction capitale entre la classe dirigeante, les élites et oligarques de chaque nation qui forme un « corps social » faisant « système », et les nations en question. Pour lui, il ne s’agit pas d’une lutte entre l’Allemagne et la Grèce, mais entre l’oligarchie allemande et grecque contre les peuples allemands et grecs. Il montre ainsi à quel point les dirigeants de chaque pays, les technocrates grecs, de Bruxelles, de la BCE et du FMI forment un « système » qui s’oppose aux peuples.

Au fil des pages, il décrit un réseau dont les intérêts communs (l’ascension et le maintien dans les cercles de pouvoir, auxquels peuvent s’ajouter des intérêts financiers) dépassent les divergences.

C’est cet instinct de survie qui conduit Sapin et Moscovici à accepter des humiliations en huis clos, qui conduit Christine Lagarde à poursuivre pendant maintenant sept ans des politiques auxquelles elle ne croit pas un instant, et qui a poussé Tsípras à trahir la volonté du peuple grec exprimée par un référendum qu’il espérait perdre.

7) Non, Syriza n’a pas perdu par manque de plan B

Il est courant d’attribuer l’échec de Varoufakis et de Syriza à leur refus d’instrumentaliser le Grexit comme plan B à un échec des négociations.

Ce n’est pas entièrement faux, car au moment de l’ultimatum, Alexis Tsípras avait de fait écarté la possibilité du Grexit. Mais ce fut une capitulation lente et tardive.

En bon spécialiste de la théorie des jeux, Varoufakis avait décrit la stratégie de négociation dès 2014.

Pour Syriza, l’ordre de priorité se définissait ainsi :

  1. Fin de l’austérité et restructuration de la dette (plan A de Varoufakis)
  2. Grexit
  3. Prolongement de l’austérité contre un nouveau plan de sauvetage

Les priorités de la troïka étaient supposées être :

  1. Prolongement de l’austérité contre un nouveau plan de sauvetage
  2. Plan A de Varoufakis
  3. Grexit

La conséquence logique de cet ordre de priorité devait être l’obtention d’un compromis. Mais l’UE pouvait se permettre de bluffer et d’adopter une posture agressive dans les négociations, alors que Syriza ne le pouvait pas, car cela conduirait automatiquement l’UE à comprendre que l’ordre des priorités grecques avait changé.

Les négociations vont donc prendre la forme d’un long effort européen pour inverser les priorités grecques.

À sa décharge, Varoufakis avait mis au point un dispositif astucieux pour « dissuader » l’UE de le contraindre au Grexit (en menaçant de faire défaut sur des bons du trésor européen détenus par la Grèce) et avait conçu un système alternatif de paiement temporaire pour faire face à une sortie brutale de l’Euro.

Seulement, la direction de Syriza se refusera d’activer ces options. Tsípras préfère placer ses espoirs dans la clémence d’Angela Merkel, et va finir par retirer l’option Grexit de la table, ce qui revient à accepter l’austérité.

On notera au passage que Tsípras espérait perdre le référendum, ce qui lui aurait offert une défaite politique honorable. C’est ce double jeu qui va pousser Varoufakis à présenter sa démission, le soir du référendum gagné par Syriza.

 

Conclusion : exit or not ?

« Conversation entre adultes » est un récit puissant dont on ne ressort pas indemne. Aucun résumé ne pourra rendre justice à son talent pour dépeindre ces événements historiques, de l’absurdité parfois comique des situations kafkaïenne auxquelles l’auteur doit faire face, jusqu’à la description poignante de la souffrance et des espoirs du peuple grec.

On comprend que l’Union européenne n’est ni une construction fraternelle entre les peuples, ni le théâtre d’un affrontement entre nations, mais simplement une structure permettant d’asservir la souveraineté populaire au profit du capital, et de l’oligarchie qui le sert.

S’y opposer apparaît particulièrement difficile, et l’aventure de Varoufakis donne un aperçu de ce qu’un autre mouvement progressiste, type France insoumise, trouverait en face de lui.

Dans le cas de Syriza, le gouvernement libéral sortant avait savonné la planche de son successeur. En avançant la date butoir du remboursement des prêts, en vidant les caisses de l’État et en provoquant une panique bancaire avec le soutien de la BCE.

Par la suite, patronat, oligarques, hauts fonctionnaires grecs, médias locaux et internationaux, Commission européenne, BCE, FMI, et jusqu’aux gouvernements « de gauche » siégeant à l’Eurogroupe vont s’opposer à Syriza.

Pourtant, selon Varoufakis, c’est bel et bien le revirement de Tsípras qui est à l’origine de l’échec des négociations.

 À la fin de l’ouvrage, l’auteur annonce le lancement de son mouvement politique transnational, DiEM, et nous propose une feuille de route à la fois logique et profondément incohérente.

Logique, puisque son engagement politique post-Syriza vise à réunir les conditions d’un nouveau round de négociations qu’il espère faire aboutir, si possible à l’échelon européen.

Incohérente, car en dépit des circonstances particulièrement favorables de 2015, l’Union européenne n’a pas cédé un pouce de terrain. Au fil des semaines, Varoufakis aligne concession sur concession, si bien que l’accord final, qui lui est refusé, n’aurait pu constituer qu’une modeste rustine.

Plutôt que de chercher à remédier aux causes, Varoufakis s’entête à traiter les effets. Ses affirmations récentes quant à son opposition au Grexit (ou toute forme de rapport de force du type plan A plan B) expliquent peut-être l’autre raison de son échec.

Ainsi, même dans un scénario hypothétique qui verrait DiEM remporter l’ensemble des sièges du parlement européen, Varoufakis ne pourrait strictement rien changer au cœur du problème, car le parlement en question ne possède aucun pouvoir décisionnel. (6)

C’est donc avec une certaine incrédulité que le lecteur terminera l’ouvrage. Comment, après avoir apporté la plus belle démonstration de l’impossibilité d’infléchir l’Europe de l’intérieur, Varoufakis peut-il encore se proposer comme but de faire exactement cela ?

Au-delà de la tragédie grecque, ce formidable ouvrage raconte la tragédie européenne et française. Varoufakis nous prévient en ces termes : la Grèce n’est qu’un éclaireur de ce qui attend le reste de l’Europe, et en particulier la France. Dommage qu’il n’en tire pas toutes les conclusions qui s’imposent.  

***

Epilogue : en mai 2017, Syriza signait un quatrième plan d’austérité contre une quatrième rallonge budgétaire. La réduction de 10 % supplémentaire des pensions de retraite et l’interdiction du droit de grève font partie des mesures appliquées. L’accord de lutte contre l’évasion fiscale négocié par Varoufakis avec la Suisse n’a jamais vu le jour, pas plus que celui sur la prise de participation de l’Etat chinois dans les infrastructures portuaires moyennant le maintien des salaires, emplois et syndicats.

Références :

Lire : Yanis Varoufakis, « Conversation entre adultes, dans les coulisses secrètes de l’Europe » édition les liens qui libèrent, titre original « Adults in the room, my battle withe Europe deep esthablisment »

  1. La thèse du plan de sauvetage des banques aux dépens du sauvetage des Grecs est désormais reconnue par l’Eurogroupe via son président (lire ici), par le FMI dans un rapport interne, et admis par la presse de manière générale.
  2. La responsabilité du FMI a été reconnue en interne par un rapport commenté par le journal La Tribune ici
  3. Données compilées via Wikipédia, google news, le livre de Varoufakis et l’article « quand l’austérité tue » du Monde diplomatique.
  4. À ce propos, on peut lire cet article de Romaric Godin pour La Tribune.
  5. L’incompétence et le dogmatisme de la Commission européenne et des hauts fonctionnaires de Bruxelles ont été épinglés par un rapport interne sur la gestion de la crise, lire à ce sujet Médiapart : « La Cour des comptes européenne accable la gestion de la crise grecque ». Le rapport en question est disponible ici
  6. Lire à ce sujet l’article de Frédéric Lordon « DiEM Perdidi »

 


9 réactions au sujet de « Yanis Varoufakis – La Bombe Grecque »

    1. Bonjour ! Je pense que c’est une lecture complémentaire passionnante, et je me garderais de critiquer la position d’Eric Toussaint, dont la connaissance du dossier n’est pas comparable à celle d’un simple blogueur tel que moi. Il me semble tout de même qu’il fait porter une part de responsabilité très élevée à Varoufakis, alors qu’en dernier recours c’est plutôt le courant anti-grexit de Syriza (dont Varoufakis fait partie, mais pas au point de ne pas l’activer en cas d’échec évident des négociations) et les hauts fonctionnaires grecs extérieurs à Syriza qui ont coulé la négociation.

      J’aurais tendance à penser que l’intérêt de Varoufakis se situe dans son témoignage et la démonstration qu’il fait (malgré lui) de l’impasse d’une approche « raisonnable ». Mais que le poids des structures rendait difficile le choix du Grexit par Tsípras, et en dernier recours Varoufakis aurait plaider en faveur du Grexit (conformément à sa stratégie de négociation) sans parvenir à convaincre Tsípras et la direction de Syriza.

  1. Édifiant. Merci pour ce rapport passionnant sur l’ouvrage de Varoufakis.

    J’ai beau avoir déjà une vision très pessimiste de l’Europe actuelle (sur justement le traitement de la crise grecque, ou celle des migrants), je pense que cela risque d’être bien pire une fois que je l’aurai lu.

    En attendant, les euro-sceptiques sont vus comme des anarchiques et des anti-patriotes … Un bon discours culpabilisant pour éviter de regarder les problèmes en face.

    1. Oui, même si l’article « spoil » un peu la lecture du livre, je vous recommande vraiment de prendre le temps de le lire, c’est à la fois savoureux dans les détails et puissant dans l’aide à la compréhension. Il y a de nombreux enseignements à en tirer qui ne figurent pas dans l’article, et il est possible (comme le propose Eric Toussaint) de faire une lecture bien plus critique de l’action de Varoufakis.

  2. Bonjour,
    Dérèglement climatique, Trump, cauchemar de l’ordo libéralisme allemand : un article sur la collapsologie pour mettre une touche finale à ce tableau déprimant ?

      1. Merci, ça serait gentil. (Parce qu’il y en a ?…)

        En tout cas, tout s’éclaire. Pour ma part, j’ai enfin fini de m’user à coups de « POURQUOI ?! ».

        Sur l’impasse climatique, et néanmoins l’avenir* des dynasties de nantis grâce aux dividendes (sujet déjà évoqué ici en termes de science-fiction), voir cet article édifiant :

        https://reporterre.net/Des-milliardaires-revent-d-iles-artificielles-pour-echapper-au-rechauffement

        Et comme on n’était pas le 1er avril (j’ai vérifié)… la seule** « fake news » est leur projet « humaniste », alors que les esclaves sont déjà tout désignés. (Ben oui, il faudra bien les torcher, et s’occuper (correctement) de leurs femmes…).

        La boucle est bouclée. (Mais nous, on est dans la nasse).

        *Vive le Tsunami !

        ** A moins qu’il s’agisse encore d’une confusion opportune entre le doigt, l’imbécile et la lune…

  3. Merci pour ce resumé passionant.
    Au delà du personnage, ce qui me choque c’est sa complète isolation. Il n’avait pas d’alliés, nos dirigeants sont tous complices de ce massacre.
    La lutte des classes a été perdu, là les types nous désossent, c’est désolant.
    Je me souviens que Varouflakis était passé sur Médiapart présenter les retours d’expérience du cas grec pour les gauche européennes, France Insoumise en tête. Que peut-on attendre d’une Europe irreformable dirigé par des oligarques?
    On en revient au Frexit, comme la seule solution qui fasse sens logique. Et là, il faudra se taper la lytannie de commentaire, le fardeau subit par ceux qui critiquent l’Europe.
    En tout cas, merci pour vos écrits, vous faite votre part.

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