Quatre ans de résistance citoyenne et ouvrière face à Donald Trump

Quatre ans de résistance citoyenne et ouvrière face à Donald Trump

Quel que soit le résultat des élections présidentielles de 2020, le mouvement de résistance populaire qui s’est mis en place face à Donald Trump constitue un motif d’admiration et d’espoir pour la suite des évènements. Malgré les multiples faillites des médias américains et des cadres et élites du Parti démocrate, la rue et les syndicats ont su se mobiliser dans des proportions historiques pour limiter les marges de manœuvre du président Trump et réduire ses chances de réélection. L’article qui suit constitue le second chapitre de mon projet de livre, publié en exclusivité ici pour reprendre un peu le sourire avant les élections. Excellente lecture à tous  !

Temps de lecture 15 min


Mes années Trump — chapitre 2 : Résistances

Au moins, Hillary Clinton n’est pas présidente”. En ce lendemain de soirée électorale, il règne une ambiance post apocalyptique au bureau. Honte, consternation, gêne… mes collègues semblent sous le choc. En particulier les femmes, les Européens et les personnes “de couleurs”. Quant à ceux qui m’avaient fait part de leurs votes en faveur de Donald Trump, ils me font penser à des enfants à la fois surpris, émerveillés et effrayés par les conséquences d’une bêtise qu’ils viendraient de commettre. Dans les semaines qui suivent, la vie reprend néanmoins son cours. On est loin de l’engouement produit par l’élection d’Obama en 2008, sans pour autant ressentir un traumatisme. À Houston, ville démocrate au coeur d’un État conservateur, difficile de prédire comment l’Amérique va accueillir son nouveau président.

Les premiers éléments de réponse me parviennent le week-end de son investiture. La foule éparse et clairsemée fait pâle figure comparée à celle venue assister à la cérémonie de Barack Obama huit ans plus tôt. Le milliardaire ne suscite pas l’engouement des masses. Le lendemain, pendant que les médias et le porte-parole de la Maison-Blanche se disputent à ce sujet, les rues de la capitale sont envahies par une foule immense. La Women’s march, la marche des femmes, déferle sur le pays pour dire “non !” à Donald Trump. Scandant des  “nasty woman” pour faire écho à l’insulte qu’il avait adressée à Hillary Clinton, portant des bonnets “pussy hat” en référence à son “je les attrape par la chatte”, un demi-million de manifestants déferle sur la capitale. Cinq millions font de même dans plus de quatre cents villes du pays, faisant de cet évènement la plus large manifestation de l’histoire des États-Unis. 

Le 27 janvier, Donald Trump signe un décret pour interdire d’accès au territoire américain les ressortissants de sept pays musulmans. Dans les heures qui suivent, l’aéroport de New York est envahi par une foule venue dénoncer cette mesure xénophobe et “libérer” les personnes subitement bloquées par la douane. Le mouvement se propage rapidement à tout le pays. Même à Houston, des centaines de personnes viennent protester au terminal international de l’aéroport intercontinental Georges H. Bush. Face à la pression populaire, un juge fédéral de l’État de New York déclare le décret de Donald Trump inconstitutionnel et illégal. Il cesse immédiatement de s’appliquer. Une première victoire. 

La pression se fait également ressentir au sein des entreprises de la Silicon Valley. Le PDG et fondateur d’Uber doit rapidement renoncer à sa participation au conseil économique mis en place par le président. Elon Musk, le milliardaire fondateur de Tesla et SpaceX, doit faire de même, sous la pression de ses employés. À travers tout le pays, une résistance spontanée se manifeste. Dès que je me rends dans une grande ville américaine, je tombe sur une manifestation anti-Trump. À Chicago, une fanfare joue la marche impériale du film Star Wars devant la “Trump tower” du centre-ville. Des centaines de manifestants scandent “this is what democracy looks like” entre deux prises de paroles en faveur des immigrés. À Denver, capitale du Colorado, la place du parlement accueille un festival spontané en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique. Les milliers de participants ne se contentent pas de dénoncer le projet de retrait des accords de Paris porté par Donald Trump. À travers de multiples ateliers éducatifs et forums de discussions, ils échangent, font de l’éducation populaire et recrutent pour diverses ONG. À Boston, malgré le froid hivernal propre à la Nouvelle-Angleterre, des milliers de personnes se rassemblent devant le parlement pour participer au premier meeting en défense de l’Obamacare. Les cris de rage qui transpercent le vent glacial me convainquent de retarder ma visite de la vieille ville. Les moules frites arrosées de New England IPA attendront, Elizabeth Warren, la sénatrice du Massachusetts, harangue la foule. “Nous savions que ces combats allaient arriver, le premier d’entre eux est là. Nous nous battrons jusqu’au bout” déclare-t-elle entre deux tonnerres d’applaudissements.

La priorité législative du parti républicain est d’en finir avec la réforme d’assurance maladie d’Obama, ce qui place l’accès aux soins de 20 millions d’Américains sur la sellette. Pire, 100 millions d’individus risquent de perdre les protections mises en place pour les personnes présentant des antécédents médicaux. Nous sommes le 15 janvier, l’heure est grave et l’humeur combative. Face à l’afflux de personnes, le meeting qui devait se tenir en intérieur a été déplacé dehors. Je ressens beaucoup d’émotion et de détermination dans la foule, comme dans l’attitude de la sénatrice lorsqu’elle vient serrer les mains des personnes qui s’agglutinent contre les barrières de sécurité à la fin du meeting. 

Depuis 2009, l’abrogation de l’Obamacare fait office de cri de ralliement, de slogan et de programme au parti républicain. “Repeal and replace”. Supprimer et remplacer. Sauf que le GOP n’a aucun projet crédible à substituer à la réforme d’Obama, pourtant loin d’être parfaite. Inspirée par un think tank conservateur,  elle représente les limites de la pensée néolibérale et montre l’incapacité du capitalisme américain à assurer un service public digne de ce nom. Si elle étend le droit à l’assurance publique sous conditions de ressources (Medicaid), son principal pilier repose sur la concurrence entre assureurs privés et l’encadrement du marché par des régulations et subventions. La réforme a permis de couvrir vingt millions d’Américains supplémentaires et d’améliorer l’accès aux soins de millions d’autres, mais elle a aussi provoqué une hausse drastique des prix tout en laissant 25 millions de personnes sans assurance. Pour maintenir leurs profits menacés par l’interdiction des pratiques les plus contestables, comme le fait d’appliquer des malus aux personnes ayant des antécédents médicaux, ou de mettre un plafond “à vie” aux remboursements  afin d’éviter de payer les traitements des cancers de longue durée ou ceux des malades chroniques, les compagnies d’assurances ont augmenté leurs mensualités et leurs franchises. Résultat, l’Obamacare, véritable usine à gaz, est impopulaire. Trump avait promis de la remplacer par “quelque chose de génial”. Trois mois plus tard, confronté à la résistance de la rue et l’incapacité du GOP de proposer un plan capable de protéger les 100 millions d’Américains présentant des antécédents médicaux sans priver 30 millions d’entre eux de couverture santé, Trump déclare naïvement “personne ne savait que la santé était aussi compliquée”. 

Les démocrates l’avaient intégré depuis longtemps, eux. Sur le modèle de ce qu’avait fait le Tea Party en 2010 pour s’opposer à la réforme Obamacare, ils se mobilisent massivement. Outre les manifestations et grands rassemblements publics, ils adressent des centaines de milliers d’appels téléphoniques et de courriers à leurs représentants et sénateurs, envahissent les permanences parlementaires, font des blocages et occupations au Congrès, mobilisent les électeurs et interpellent les élus en public. Au point de contraindre l’ensemble des sénateurs démocrates et trois sénateurs républicains à voter contre l’ultime tentative d’abrogation de l’Obamacare soumise en juillet 2017 au Sénat.  

Trump, que l’on présente comme un “négociateur hors pair”, a été incapable d’obtenir le vote de ses propres sénateurs. Il aura tenté de les acheter en promettant des millions d’aides fédérales pour leurs juridictions, puis menacé d’oeuvrer à leur défaite électorale et juré que leur carrière s’arrêterait s’ils lui faisaient défaut, en vain. Susan Collins (Maine), Lisa Murkowski (Alaska) et John McCain (Arizona) préféreront écouter les électeurs, qui condamnent à 80 % cette tentative d’abrogation que de plier aux  menaces de “l’agent orange”.  

Cette victoire de la rue sur Donald Trump ne s’explique pas seulement par l’incompétence du président et la cruauté de l’approche du parti républicain en matière de santé. La mobilisation massive qui a permis d’exercer la pression populaire nécessaire à un retournement de l’opinion publique et produit la défection de trois sénateurs républicains provient d’abord du renouveau démocratique qui traverse la société américaine en ce début de mandat. 

***

Nous avons souvent l’image d’une société américaine peu politisée. Les taux de participation abyssaux aux élections (55% aux présidentielles, 25% aux législatives de mi-mandats), doublés d’une forme d’apathie des citoyens américains pour la question politique nourrissent cette perception. Mais s’il est vrai qu’ils sont peu politisés, ils font énormément de politique. Au sens noble, à  leur échelle. Que ce soit à travers les écoles de leurs enfants, les clubs sportifs, les activités extrascolaires, le bénévolat, les organisations caritatives, leurs paroisses, les loisirs ou les actions politiques visant à influer sur la vie du quartier, les Américains sont les champions du monde de la réunion publique et de l’organisation en association.  Tocqueville avait souligné cette dimension dans son traité « De la démocratie en Amérique », notant avec une forme d’émerveillement :

« Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les esprits, s’unissent sans cesse. Non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part, mais ils en ont encore de mille autres espèces : de religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et de très particulières, d’immenses et de fort petites ; les Américains s’associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des auberges, élever des églises, répandre des livres, envoyer des missionnaires aux antipodes ; ils créent de cette manière des hôpitaux, des prisons, des écoles. » Et de noter, « Aux États-Unis, on s’associe dans des buts de sécurité publique, de commerce et d’industrie, de morale et de religion. Il n’y a rien que la volonté humaine désespère d’atteindre par l’action libre de la puissance collective des individus. »

Dans les semaines qui ont suivi la victoire de Donald Trump, Leah Greenberg et Ezra Levin, un couple d’anciens attachés parlementaires démocrates mettent en ligne un guide pratique à l’intention des citoyens souhaitant s’engager activement contre Donald Trump. S’inspirant des tactiques mises en oeuvre par le Tea Party contre Obama, et puisant dans leur expérience au Congrès, ils y détaillent les différents leviers d’action permettant de mettre en échec un président. Intitulé « Indivisible », ce guide rencontre un écho inattendu. Des centaines de groupes militants se constituent du jour au lendemain à travers le pays pour mettre en pratique ces conseils. Ils constituent rapidement une constellation d’antennes qui donnera naissance au groupe “Indivisible”. Ce premier engouement permet l’organisation d’une action rapide contre l’élu républicain Bob Goodlatte, qui vient de faire adopter un texte au Congrès ayant pour effet de saborder le comité d’éthique. Cette manoeuvre devait permettre à Donald Trump de conserver ses affaires sans être l’objet d’enquêtes ou de commissions parlementaires gênantes. La presse locale couvre la manifestation, qui reçoit un écho dans les médias nationaux et provoque la fureur des électeurs. Devant le tollé engendré par cette manoeuvre politicienne, qui allait directement à l’encontre de la promesse de lutte contre la corruption portée par le milliardaire durant sa campagne, Donald Trump ordonnera d’un tweet que son parti fasse marche arrière. 

Cette victoire fut couverte au journal télévisé de la chaîne pro démocrate MSNBC. En prime time, sa journaliste vedette Rachel Maddow déclare « la résistance n’est pas futile ». Et ajoute à l’adresse de ses trois millions de téléspectateurs  « Lisez Indivisible, ça marche vraiment ». Un mouvement spontané vient de naître. La journaliste lui donne un hashtag, #résistance, et un manuel, “Indivisible”. En s’appuyant sur le savoir-faire acquis dans leurs engagements associatifs, de nombreux Américains rejoignent ce mouvement autonome qui comptera plus de six mille antennes et des centaines de milliers de membres actifs. Ces derniers viennent d’horizons divers, beaucoup se lancent pour la première fois dans le militantisme. Il s’agit surtout de femmes, majoritairement blanches et issues des banlieues pavillonnaires. Ce sont elles qui mirent sur pied les manifestations « Women march » à travers le pays, auxquelles se joindront ensuite des centaines de milliers d’hommes. Elles encore qui feront interdire le “Muslim ban” de Donald Trump en occupant les aéroports du pays. Indivisible et les autres mouvements similaires, majoritairement organisés par ce qu’on appellerait en France « la ménagère de moins de cinquante ans » vont enchaîner les victoires. Après avoir sauvé Obamacare, ils propulsent le parti démocrate en tête des élections de mi-mandats avant d’offrir à Joe Biden la nomination. 

Mais la résistance populaire à Donald Trump ne s’arrête pas aux banlieues pavillonnaires et femmes blanches issues des classes moyennes et moyennes supérieures. L’autre force mobilisatrice vient de Bernie Sanders, ou plus exactement du mouvement qu’il a réuni derrière sa candidature de 2016. 

***

LA DÉFAITE du mouvement ouvrier américain, symbolisée par la victoire de Ronald Reagan et le réalignement du parti démocrate vers les intérêts financiers, a laissé un temps la gauche américaine orpheline d’une véritable base militante. À l’exception du mouvement altermondialiste écrasé à Seattle en 1998, peu de choses se produisent politiquement aux États-Unis sous Bush père et Clinton. Après les attentats du 11 septembre, le mouvement de contestation contre la guerre en Irak va donner naissance à une nouvelle forme de résistance citoyenne en politisant des millions d’Américains. Des organisations comme MoveOn.org naissent de cette opposition à Georges Bush. La vague de blogueurs, de listes de diffusion et de médias indépendants qui éclot avec l’arrivée d’Internet va renforcer les rangs du courant progressiste et donner naissance à de nombreuses structures. Mais toutes ces énergies restent tragiquement isolées. En 2008, l’organisation « grass root » qui se mobilise pour la campagne électorale de Barack Obama va permettre de fédérer une partie de ces forces de terrain autour d’un but commun. Mais une fois à la Maison-Blanche, Obama va dissoudre cette structure forte de deux millions de membres et décapiter son leadership, jugé coupable d’avoir mis la pression sur le Congrès démocrate pour inclure une option publique dans sa réforme de la santé. Non seulement Obama va se priver du soutien militant pour faire passer sa réforme, qui sera vidée de son sens par les négociations avec les intérêts financiers, mais il va laisser le champ libre aux forces réactionnaires du Tea Party. Ces dernières vont mettre en échec la présidence Obama, faire perdre plus de mille sièges d’élus au parti démocrate, céder sa super majorité au Congrès et paver la voie à Donald Trump. 

Confrontée à l’immobilisme d’Obama, la gauche progressiste se construit contre le parti démocrate. Les faits marquants de son double mandat resteront l’émergence du mouvement « Black lives matter » contre l’injustice raciale, les luttes écologistes contre le pipeline du Dakota Access et la fracturation hydraulique, sans oublier la mobilisation Occupy Wall Street de 2011. Cet événement structurant sera le lieu de rencontre entre la nouvelle génération imposant la problématique des inégalités et le thème populiste des 99% contre les 1% avec celle politisée par l’opposition à la guerre en Irak. Elle mettra sur le devant de la scène des sénateurs démocrates tels que Elizabeth Warren et un certain Bernie Sanders.  

Malgré les encouragements du mouvement progressiste, la sénatrice Elizabeth Warren refuse pourtant de se présenter aux primaires démocrates contre Hillary Clinton. Cette défection motivera Bernie Sanders à se lancer pour représenter la gauche américaine et donner une voie à la classe des travailleurs. Il va, à sa grande surprise, agglomérer derrière lui toute cette énergie militante qui cherchait un débouché politique. L’afflux des financements individuels et des bénévoles prend sa campagne de cours. Après la défaite sur le fil aux primaires, Bernie Sanders va tenter d’organiser cette base militante en un mouvement voué à la conquête du pouvoir, à tous les échelons électoraux. “Our revolution” voit le jour, bien que de nombreuses divisions internes affaiblissent la structure. 

Si ce mouvement va jouer un rôle important dans les élections de mi-mandat et les primaires de 2020, c’est surtout les militants formés ou politisés pendant la campagne de 2016 qui vont, indépendamment de Sanders, peser sur le jeu politique pendant le mandat de Donald Trump. En particulier, le parti Democratic Socialist of America (DSA) va voir son nombre de militants passé de cinq milles à soixante milles. De nouvelles organisations vont voir le jour, comme Justice Democrats, attaché à faire tomber les élus démocrates trop proches des intérêts financiers et industriels, ou encore le Sunrise Mouvement, engagé pour la défense du Climat. La première recrutera Alexandria Ocasio Cortez (AOC), la jeune femme du Bronx qui fera tomber un des plus puissants dirigeants démocrates. La seconde va populariser le Green New Deal, que AOC introduira sous la forme d’une résolution au Congrès peu de temps après son élection. 

Si l’aile radicale et socialiste de la gauche américaine, qui émerge de la campagne de Sanders, apparait souvent à l’offensive, elle joue également un rôle important dans la mobilisation anti-Trump. Outre son action en défense d’Obamacare, ses militants occupent souvent des rôles clés dans les mouvements de grèves qui traversent le pays. Certains d’entre eux touchent au privé et permettre d’obtenir des avancées significatives, dont une hausse de salaire importante pour les trente mille employés des parcs d’attraction de Walt Disney et les cinquante milles d’Amazon. La grève historique de General Motors constitue un autre exemple, mais c’est bien le secteur public qui connaît les mobilisations les plus spectaculaires. Le mouvement “Red for Ed” (Rouge pour l’éducation) traverse plusieurs États conservateurs en défense de l’école publique. Les professeurs du primaire et secondaire se mobilisent dans des proportions jamais observées auparavant, parvenant à fermer pendant plus d’une semaine l’ensemble des écoles publiques de plusieurs États. On imagine mal pareille prouesse en France, qui nécessiterait un mouvement coordonné sur un vaste territoire entre des professeurs aux opinions politiques souvent divergentes. Là, non seulement les professeurs et instituteurs américains – une fois de plus une majorité de femmes – se mettent en grève, mais ils le font parfois de manière illégale, et avec le soutien massif de l’opinion publique. Allant jusqu’à négocier des augmentations de salaire pour les chauffeurs de bus chargés du ramassage scolaire et les surveillants d’écoles, ils obtiennent gain de cause sur la plupart de leurs revendications. Ce mouvement s’étendra ensuite à certaines grandes villes démocrates, comme Chicago (dont la grève de 2012 avait servi de modèle aux mobilisations suivantes), Denver et surtout Los Angeles. Dans la mégalopole californienne, cinquante mille enseignants se mettent en grève contre la privatisation de l’école publique et la détérioration des conditions de travail. Accompagnés dans les manifestations et les piquets de grève par des parents d’élèves, ils obtiennent gain de cause sur toutes leurs revendications. La présidente du syndicat majoritaire, interviewée par la revue socialiste Jacobin, livra son ressenti après la victoire avec éloquence : 

« Je sais que je suis épuisée, mais ça va me manquer. C’est vraiment spécial de pouvoir vivre cela. C’est magnifique. (…) L’isolement et les barrières auxquelles sont confrontés les enseignants au jour le jour — la grève les a fait voler en éclat. Un torrent d’amour, c’est ce que j’ai ressenti au cours de ce mouvement. Il y avait un réel sentiment de communion et d’amour pour l’autre. Bien sûr, il est difficile de faire grève, mais une fois que vous êtes lancé, c’est exaltant. Honnêtement, je ne pensais pas que les membres de notre syndicat auraient ce sentiment d’avoir autant de pouvoir. Je pense qu’aujourd’hui, chacun se dit « j’ai gagné, nous avons tous gagné ». Nous avons un immense pouvoir collectif. » Arlene Inouye 

Que ce soit à l’échelle nationale, avec le mouvement “Marche pour nos vies” déclenché par les lycéens de Portland (en Floride) suite à la tuerie de masse qui y avait lieu, ou aux échelons locaux, l’Amérique connaît une ébullition militante et syndicale jamais observée depuis Ronald Reagan. Le nombre de jours de grève posés  atteint des niveaux records, les organisations fleurissent et, porté par ce mouvement, le parti démocrate gagne les élections de mi-mandat de 2018. Surtout, à l’échelle locale, de nombreux référendums voient triompher des idées portées par la gauche radicale.  Trois États légalisent le cannabis, trois étendent la couverture santé publique sous conditions de ressources “Medicaid”, deux votent une hausse de 20 à 30% du salaire minimum. La Floride octroie de nouveau le droit de vote aux anciens condamnés à de la prison ferme, soit un million de nouveaux électeurs potentiels. À chaque fois, ces succès ont lieu contre l’avis du gouverneur, mais avec le soutien des électeurs. 

March for our lives, Houston. Photo Politicoboy

Privé de majorité au Congrès à la mi-mandat, Donald Trump tente un coup de force législatif pour obtenir le financement de son mur à la frontière mexicaine. Il provoque l’arrêt temporaire de la rémunération des fonctionnaires, ce que les Américains appellent le “shutdown” du gouvernement, en refusant de signer la loi sur le budget fédéral. Cette tactique avait été utilisée avec succès par les conservateurs et le Tea Party contre Obama, afin d’arracher de multiples concessions. Cette fois, les élus démocrates, portés par leur base électorale, tiennent bon. Lorsqu’un mouvement de grève massif des contrôleurs aériens et personnels navigants menace de mettre le pays à l’arrêt, Trump capitule. Sa cote de popularité se trouve au plus bas, son mur à la frontière mexicaine reste une promesse non tenue, et sa majorité au Congrès vient de disparaître. 

Le parti démocrate semble en position de force. Il va pourtant parvenir à étouffer cette énergie militante, déprimer sa base électorale, renforcer le président et le parti républicain, écraser son aile gauche et mettre en place les conditions d’une présidence de Joe Biden mort-née en se contentant d’une opposition de façade et d’une campagne présidentielle insipide.

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1:https://www.politico.com/states/massachusetts/story/2017/01/thousands-rally-in-defense-of-universal-health-care-in-boston-108762

https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Alexis_de_Tocqueville_-_De_la_d%C3%A9mocratie_en_Am%C3%A9rique,_Pagnerre,_1848,_tome_2.djvu/33

https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Alexis_de_Tocqueville_-_De_la_d%C3%A9mocratie_en_Am%C3%A9rique,_Pagnerre,_1848,_tome_3.djvu/223


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