Les portes du pénitencier, Johnny vu des USA

Les portes du pénitencier, Johnny vu des USA

Un million de personnes au concert géant de la tour Eiffel en 2000, autant à Paris pour lui dire adieu. Johnny Halliday est, qu’on le veuille ou non, un phénomène culturel. Historique, diront certains.

Alors, depuis les USA où nous avons pu échapper à l’essentiel de l’émotion accompagnant son décès, nous proposons un point de vue volontairement clivant sur ce qu’il convient de retenir de ces « obsèques populaires ».

Précisons que, sans être fans de Johnny ni avoir jamais acheté un seul de ses disques, nous apprécions certaines chansons et restons fascinés par l’ampleur de l’adhésion qu’a pu susciter cette bête de scène. Pour autant, nous ne saurions nous considérer comme un spécialiste, notre point de vue est celui d’un citoyen dubitatif devant un phénomène qu’il tente d’appréhender, sans véritablement y parvenir.

Souvenirs, souvenirs

Il a vendu près de cent vingt millions de disques, donné des milliers de concerts, rempli les stades et fait naitre un véritable culte autour de sa personne. Ce qu’il représente aux yeux des innombrables fans qui arborent tatouages et t-shirts à son effigie n’appartient qu’à eux, il serait bien prétentieux de mettre des mots dessus.

Paradoxalement, notre star planétaire reste parfaitement inconnue hors de France. Il faut avoir vécu en Europe du Nord, en Angleterre, en Australie et  aux USA pour se rendre compte de la profondeur du gouffre qui sépare « notre Johnny » du public étranger. Pourtant, question musique, la France rayonne en ces contrées. Il y a les stars du passé, Édith Piaf et Gainsbourg en tête. Mais surtout les artistes « révolutionnaires » qui ont profondément influencé les courants musicaux. On pense aux multiples DJ, à la musique électronique et à ses figures de proue bien de chez nous. Les Daft Punk, Justice, Phoenix et Jean-Michel Jarre pour le mainstream, les C2C, Cut Killer et Birdy Nam Nam pour les pseudo-initiés. « Mais ils chantent en anglais » remarquerez-vous. Ce à quoi nous répliquerons que la France est surtout connue outre-Manche pour son industrie du « rap », genre pour lequel l’importance de la maitrise de la langue de Molière ne vous aura pas échappé.

Se pourrait-il que l’échec de Johnny à l’international, symbolisé par la nécessité d’affréter trente-quatre avions pour importer sept mille fans à Las Vegas, s’explique par… la médiocrité de sa musique ?

Son succès initial repose davantage sur l’ignorance du public français de l’époque, qui découvre à travers lui un nouveau style musical et les performances scéniques qui vont avec, que sur un apport artistique authentique.  À ses débuts, il se présente comme franco-américain et multiplie les reprises des tubes anglo-saxons. Un pur produit marketing, calibré par ses managers de l’époque, diront certains. Le twist de « souvenirs souvenirs » fait rire face au « Johnny be good » de Chuck Berry. Quand il pompait sur The Annimals pour sortir « le pénitencier », les Beatles révolutionnaient le rock’n roll et se lançaient à l’assaut de l’Amérique. Lorsqu’il se trémousse façon Elvis sur « Noir c’est noir », Jim Morisson compose « Light my fire ». « Toute la musique que j’aime » apparait comme une pâle copie du blues déchirant de John Lee Hooker et son « the motor city is burning ». À croire que l’époque permettait ce genre de supercherie sans que le public n’y voie le début d’une arnaque. Chanter des tubes rocks en Français, en reprenant les codes de l’original, était-ce si simple que cela ?

À l’évidence, non. Johnny reste un formidable interprète. Sans son authenticité, son énergie et son talent, il parait évident qu’il n’aurait jamais percé, et encore moins traversé les âges. 

On a tous en nous quelque chose de Johnny ?

Après ces débuts d’authentique rocker, Johnny va peu à peu laisser tomber l’esprit rebelle qui accompagne ce genre musical pour se réfugier dans la variette. Des chansons propres sur elles, qui passent bien à TF1. Si les concerts restent des claques monumentales, pour les paroles engagées ou transcendantes, on repassera. Plutôt que d’élever le niveau intellectuel ou politique de ses auditeurs, Johnny agite les grosses bécanes et les effets lumières.  

De ses prises de position politiques, on retiendra essentiellement un soutien au conservatisme de Jacques Chirac, à la xénophobie réactionnaire de Nicolas Sarkozy, et une propension à frauder le fisc qui le poussera à aller s’exiler en Suisse. Une façon bien ingrate de récompenser les prolos qui achètent ses disques, que de refuser de partager avec eux le cout des infrastructures publiques qui lui permettent d’écouler des millions d’albums et places de concerts.

Requiem pour un fou

Un film vous réconcilie pour toujours avec le phénomène, c’est « Jean-Philippe », l’histoire d’un inconditionnel de Johnny se réveillant dans un monde parallèle où son idole est restée le simple Jean-Philippe Smet. On prend alors conscience de la puissance de sa musique, sorte d’échappatoire et de carburant dans le monde insipide où évolue son plus grand fan, interprété avec brio par Fabrice Luccini. Mais, ironiquement, on réalise aussi qu’avec ou sans Johnny, le monde continue de tourner.

Quand on a été bercé par Georges Brassens, les Beatles et les Doors, nourri à Renaud et Gainsbourg, et qu’à la mention de « plus grand groupe de rock français » vous avez envie de répondre « Noir Désir », Johnny Halliday apparait plus comme un banal interprète chantant pour « monsieur tout le monde » qu’un rebelle dont une part vivrait au fond de chacun d’entre nous. Les grosses cylindrées et les parachutages d’hélicoptère pour allumer le feu au stade de France, toutes ces paillettes et ce gros son ne suffisent pas à vous convaincre de la dimension sacrée de « Rivière ouvre ton lit », probablement le titre le plus original d’une longue et foisonnante carrière.

 

Le pénitencier 

Qu’on aime un peu, beaucoup ou pas du tout Johnny, une seule attitude semblait possible à l’annonce de son décès. Les grands médias et politiques y sont allés de leurs injonctions quotidiennes pour fustiger ceux qui osaient dire leur absence de sentiment, voir leur manque d’attrait pour la star. « On n’en fait pas un peu trop ?  » s’interrogeait Philippe Poutou ? Pour Aurore Bergé, aspirante marcheuse à la succession de Jupiter, l’émotion avait quelque chose d’équivalent à celle provoquée par la mort d’un autre grand homme, Victor Hugo. Ainsi, selon Jean-Michel Apathie, ne pas participer à la communion nationale serait équivalent à être un mauvais français. Alain Finkielkraut, grand penseur de notre temps à en juger par son exposition médiatique, le dit plus crument « Le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. (…) Les non-souchiens brillaient par leur absence » . Outre le caractère parfaitement raciste de cette proposition, il faut ici comprendre qu’un bon Français est blanc et fan de Johnny, et que les Français « assimilés » ne le sont pas, puisqu’ils ne sont pas descendus lui rendre hommage sur les Champs Élysées. CQFD.

Entendre pareille chose sur le service public, avant d’assister incrédule au torrent médiatique à la gloire de Johnny accompagnant le bling-bling de la cérémonie, voilà de quoi vous faire prendre conscience du chemin parcouru par notre société entre messieurs Hugo et Halliday.

Mais n’est-ce pas là l’objectif, après tout, des obsèques populaires comme des concerts géants de la star : nous empêcher de prendre conscience de quoi que ce soit ?

Pendant que Gala titre sur la robe de Brigitte et que les mêmes policiers qui déchirent quotidiennement les tentes des migrants distribuent des couvertures de survie aux « fans » descendus sur les champs, la récupération politique et l’ostracisme médiatique virent à l’hystérie collective.  Depuis l’autre rive de l’Atlantique, tout ce pataquès laisse perplexe. Le même week-end, Trump mettait le Moyen-Orient à feu et à sang et une commission d’experts surpayés se prononçait en faveur de la baisse du SMIC. Remercions donc Jean-Michel Apathie de se garder de politiser le moment, en nous rappelant triomphalement que les syndicats et les mélenchonistes, eux, n’ont pas réussi à remplir les rues de Paris pour défendre leur droit le plus sacré, celui de vivre décemment de leur travail.

Dans ce contexte, on appréciera d’autant plus cette image des insiders et hommes d’État pénétrant dans l’Église pour s’y afficher au mépris de leur très chère laïcité, laissant les outsiders du bas peuple se cailler les miches dehors. Combien de Johnny tatoués sur les torses des politiciens qui ainsi ont pu entrer ? Pour « le peuple » qui assiste aux obsèques de près ou de loin, «  les portes du pénitencier bientôt vont se fermer ».

L’envie d’avoir envie

Et si la clé du succès de Johnny, au final, c’était ça ? L’envie d’avoir envie, une foi absolue dans son destin, l’extraordinaire capacité à dire « merde » aux critiques et tracer sa route, fusse en Harley Davidson ? Cette surprenante capacité à être fidèle à soi-même, simple et droit dans ses bottes, jusqu’au bout ?

Peut-être que les membres de son public, trop généreux pour se rendre compte que ce sont eux qui ont tant donné à Johnny, devraient s’inspirer de la rock star. Se « souvenir souvenir » des acquis sociaux qui leur ont été volés et avoir l’envie d’avoir envie de réclamer leur dû aux politiciens qui se firent mousser autour du cercueil de leur idole ?  

On peut s’amuser à rêver, avant que ne se referment définitivement les portes du pénitencier…

 

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4 réactions au sujet de « Les portes du pénitencier, Johnny vu des USA »

  1. Pour la récupération politique on ne peut qu’être d’accord. Sur le citoyen également. Sur l’artiste, j’ai le regard biaisé par une maman qui traverse une réelle période de deuil, incompréhensible à mes yeux, mais cela me fait dire qu’il est bien plus qu’un produit marketing. L’homme était attachant, et c’était un écorché vif. Son apport ne se limite pas à une pâle imitation, il a incarné et provoqué l’arrivée du RocknRoll en France, et permis à un certain Hendrix de s’exprimer, rien que pour cela, il a du mérite.
    Je ne crois pas qu’il faille rendre ce passage politique, si les français ne sont pas mobilisés politiquement, l’hommage à Johnny n’est que la preuve qu’au final la vie doit continuer et continuera… et peut être que maintenant que l’un des reconforts que connaissaient tous ses fans s’en est allé, c’est la souffrance grandissante qui peut contribuer à mobiliser. Un problème reste: souffrance sans conscience ne mobilise pas forcément, ou pas de la bonne manière. Bref, s’il est le symbole de quoi que ce soit, Johnny est un symbole d’espoir, et l’espoir n’a jamais empêché la révolte, au mieux il y contribue et au pire il permet simplement de respirer.
    Et pour revenir rapidement sur le vomi de Finkielkraut: ma mère a émigrée du Portugal en Suisse à l’âge de 11ans, je ne pensais pas qu’elle faisait partie des souchiennes Française, elle sera ravie de l’apprendre. Merci pour votre blog et vos articles en général.

    1. Merci pour ce message ! Je souscrit volontier à ce que vous dites. Je ne connais pas assez bien l’homme derrière le chanteur, mais son côté naturel et entier, fidèle à soi même, le rendait certainement attachant. Depuis les USA, j’ai surtout été frappé par la récupération politique (et le pilori dressé pour ceux qui n’avaient pas suffisemment communié) et le fait assez impressionnant que Johnny semble vraiment le chanteur francais le moins connu hors de france. C’est spéctaculaire à quel points autour de moi, quelques soit les origines des gens (USA, Amérique du Sud, Russie, Chine, Inde, Europe du Nord) personne n’a jamais entendu parlé du personnage, mais peu en même temps citer une demi-douzaine de chanteurs francais.

      L’espoir est un ingrédient indispensable à la révolte, espérons qu’il en reste malgré le départ de Johnny.

  2. Bonjour,

    Je ne reviendrai pas sur le constat que vous faites. Je savais déjà ce que j’allais trouver ici en termes d’analyse et d’état d’âme, de la même façon qu’était prévisible la double récupération des obsèques de Johnny.

    Juste un point de détail, une petite nuance toutefois : les membres de son public « trop généreux pour se rendre compte que ce sont eux qui ont tant donné à Johnny « . Ils ne lui ont pas seulement donné : ils l’ont « fait ». Comme Barbara dans son registre, il en a toujours été parfaitement conscient, et éperdument reconnaissant à son public – dont je ne suis pas, mais on ne peut pas lui enlever ça. C’est peu dire qu’il ne s’est pas économisé en retour ! (Le propre des vrais artistes, qui ne peuvent (sur)vivre que de ce qu’ils SONT.) Peut-être aussi une des explications de l’engouement hors norme en France, en plus de cette puissance vocale primale hors norme assortie d’un tissu vocal également hors normes, malgré un répertoire (et un humain) inégal, et discutable par ailleurs. (« Droit dans ses bottes », vraiment ?… )

    Aussi, peut-être, plus empiriquement faut-il y voir l’illustration d’un message subliminal qui transcende tout : seul un amour réciproque inconditionnel élève, et peut aider, voire sauver. D’où l’espoir évoqué dans le commentaire précédent. Toutefois, Balavoine n’avait-il pas mis en garde Mitterrand par cette assertion contraire ? « Le désespoir est mobilisateur ». Il avait aussi raison, et même plus que jamais aujourd’hui, en regard des néo-terroristes…

    Donc, pour en revenir à la récupération, les sondages sont formels : + 6 points pour Macron ce mois-ci.

    Heureusement, il a un besoin viscéral en plus de stratégique qu’on l’aime. C’est son vrai talon d’Achille. Je l’ai compris le fameux soir où, sur Internet, avec effroi je l’ai vu s’auto-introniser Roi du monde au pied de la Pyramide, d’authentiques trémolos dans la voix : il y croyait vraiment ! Or, ce n’est pas un artiste. Alors, espérons – pour ceux qui le peuvent encore, ou désespérons, en toute réciprocité !

    Noir Désir, oui, devenu hélas « désir noir »… Mais reste Téléphone, pour moi, question de génération sans doute. Quant à Renaud, quelle déception que ses dernières prises de position ! De l’alcoolisme, drame personnel, à la sénilité, véritable drame National, s’il en est un, pour le coup… Pas évident de me consoler, même si j’écoute en boucle comme chaque année à la même période « des fêtes », et sans doute pour la dernière fois, Hexagone.

    Heureusement, mon Maître à vivre et à penser, que vous citez également, s’était éteint lui – mais pas ses idées, et loin des trompettes de la renommée, puisque sans s’être jamais vraiment renié…
    Lui qui m’avait jetée sur le dictionnaire à 13 ans quand les copines de classe en étaient à tapisser les murs de leur chambre avec Cloclooo ou Johnnyyy . De « callipyge », « stupre », « fornication » … tout un programme pour l’adolescente maladivement timide et fleur bleue que j’étais alors ; en passant par les « folliculaires », particulièrement d’actualité ; jusqu’à sa méfiance/aversion envers les juges tout aussi incompréhensible, et que je partage hélas désormais : il avait décidément tout compris ! Il a donc bien fait de tergiverser, de ne pas en mourir trop prématurément, en toute vanité. Et parallèlement Nougaro, qui m’a fait appréhender combien ces mêmes mots du dictionnaire – ceux qui tuent, et ceux qui sauvent peuvent aussi être en soi des bonbons truculents… C’est peu dire qu’il reste in-reconnu dans l’étendue de ses talents ! Et tant d’autres, et tous ceux méprisés/enterrés – certains vivants, parce qu’ils disaient la vérité…

    Nous voilà donc aujourd’hui avec Johnny – le néo-Suisse/Américain de pacotille au « Panthéon du cœur » français. Le nouveau Victor Hugo, à l’image de la « Nouvelle politique » : ça dépasse, en effet « l’entendement » !

    « Misè-rrrre, misè-rrre !» scanderait à nouveau un autre disparu…

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