Le gouvernement Macron pour les nuls

Le gouvernement Macron pour les nuls

Emmanuel Macron est doué. La composition de son gouvernement tient de l’exploit arithmétique et du génie stratégique. Mais derrière cette partition formidablement bien jouée se cachent des enseignements politiques précis. Droitisation de l’exécutif, équivalence PS et LR, conflits d’intérêts, concentration historique du pouvoir en vue de déconstruire en profondeur le modèle social français, passons en revue les points principaux.

1) Le gouvernement Macron 1, formidable objet stratégique

Le rôle principal du premier gouvernement d’Emmanuel Macron est de permettre au président d’acquérir les pleins pouvoirs, c’est-à-dire de faire un carton plein aux élections législatives.

Pour ce faire, sa composition cherche avant tout à dynamiter les deux grands partis historiques, tout en coupant l’herbe sous le pied de l’opposition. Ainsi, quatre ministres issus de la droite occupent les postes clés (Premier ministre, ministre des Finances, de l’Économie et de l’Éducation) tandis que le PS et le Modem se voient attribués des ministères régaliens. La présence de Nicolas Hulot permet de déstabiliser les écologistes et de mettre à mal les insoumis, privés de l’argument « ce gouvernement se moque de l’écologie ». Le fait que Nicolas Hulot trouvera face à lui un ministre de l’agriculture estimant qu’on a trop fait pour l’environnement et pas assez pour la compétitivité de l’agriculture française, et trois ministres pro-nucléaire et pro-diesel occupants les postes économiques clés importe peu. (1)

Ainsi, cette composition gouvernementale renvoie les deux grands partis historiques à leurs propres divisions internes tout en apportant la formidable démonstration selon laquelle, décidément, rien ne sépare vraiment le PS des Républicains. (2)

Image: RTL.fr

Le second axe stratégique consiste à présenter un maximum de candidats « En Marche » issu de la société civile. Des individus qui devront leurs sièges au magnanime président les ayant investis, qui partagent sa vision et son « projet », et surtout qui présentent l’avantage d’être plus dociles que des professionnels de la politique. (3) Le mathématicien Cédric Villani ou les chefs d’entreprises n’arrivent pas à l’Assemblée pour construire une carrière politique nourrie par des ambitions personnelles, mais plus par opportunisme ou sincère engagement. Les députés En Marche seront donc nécessairement « au pas » derrière le président lorsqu’il faudra voter les traités de libre-échange comme le CETA, donner le pouvoir d’opérer par Ordonnance pour supprimer le Code du travail, et ainsi de suite. La liste des investitures révèle également un grand nombre de lobbyistes professionnels, de chefs d’entreprise et consultants proches des milieux d’affaires, et de manière générale une majorité écrasante de Français issus de la classe supérieure. On comprend qu’ils ont tous des intérêts personnels et financiers à appuyer les réformes. (4)

Le troisième axe stratégique repose sur l’affaiblissement profond des forces naturelles d’opposition (le FN et ses 21,3 % et la France Insoumise et ses 19,6%).  Dans le cas de l’extrême droite, l’adversaire s’est livré lui-même à l’autodestruction via une campagne de second tour catastrophique. Et en ce qui concerne la France Insoumise, Macron peut faire confiance au système médiatique pour faire le travail à sa place. (5)

2) Le parti socialiste et la droite, bonnet blanc et blanc bonnet

Second enseignement découlant du gouvernement Macron, sa composition apporte la démonstration de la compatibilité des deux partis historiques PS et LR. Chacun possède ses frondeurs, bien sur, (à gauche les rêveurs Hamonistes, à droite les xénophobes menés par Laurent Wauquiez), mais grâce au président, un masque tombe : il n’existe pas de différence fondamentale entre le PS et la droite. Ces deux partis gouvernent successivement depuis 1983 sur le même axe politique néolibéral. Depuis peu, viennent s’ajouter aux convergences économiques le partage d’une vision en matière de politique étrangère (interventionniste et suivisme calé sur Washington), de lutte contre le terrorisme (réduction des libertés, maintien de l’État d’urgence, bombardements au Moyen-Orient) et de sécurité (contrôle au faciès, répression, augmentation des places de prison).

Cette plateforme idéologique considère la lutte contre la fraude fiscale comme une entrave à la concurrence (dixit le Conseil constitutionnel), le principe de précaution comme une barrière à l’innovation, le partage des richesses comme de l’assistanat et l’écologie comme un frein à la croissance. Du moins dans les grandes lignes. (6)

Tout ce beau monde va pouvoir gouverner ensemble, en obéissant aux ordres du président Macron.

3) Analyse détaillée du gouvernement : régression idéologique, conflit d’intérêts et vieilles pratiques

Sur la forme, la composition du gouvernement tient du chef d’œuvre. Sur le fond, on observe un exécutif profondément ancré à droite, défendant des vieilles idées situées à l’opposé du « progressisme » dont se revendique le mouvement En Marche . À cela s’ajoute un potentiel explosif de conflits d’intérêts et de futurs scandales judiciaires issus des représentants de la « société civile ».

À droite, rien de nouveau :

Le Premier ministre, Édouard Philippe, a systématiquement voté contre les (très timides) lois de moralisation de la vie publique, de non-cumul de mandat et de lutte contre la fraude fiscale. Proche du lobbyisme nucléaire, il s’oppose à la diminution du diesel et s’était prononcé contre la fermeture d’une centrale à charbon.

Bruno Lemaire, ministre de l’Économie et des Finances, a fait campagne aux primaires de la droite sur une plateforme programmatique plus « extrême » que François Fillon, proposant un million de suppressions de postes de fonctionnaires et la privatisation de pôle emploi. Il souscrit largement à la vision selon laquelle ce sont les chômeurs qui sont responsables du chômage, et les fonctionnaires du déficit public.

Gérald Darmanin, farouche opposant au mariage gay et au port du voile à l’université, soutien de Nicolas Sarkozy lors des primaires, incarne parfaitement la droite conservatrice et réactionnaire. Il aura à charge la transformation de la fonction publique et, on l’imagine, la réduction du nombre de fonctionnaires.

À l’éducation enfin, on retrouve Jean-Michel Blanquer. Ministre bis sous Nicolas Sarkozy, il avait accompagné la suppression de 80 000 postes d’enseignants. Dans un livre sorti en octobre 2016, « l’école de demain », il peint une vision profondément libérale et méritocratique. Selon lui, les établissements devraient être gérés comme des entreprises, avec un directeur responsable de l’embauche des professeurs. Autrement dit, le ministre de l’Éducation est opposé à l’école publique. (7)

À cela s’ajoute Jacques Mézard, ministre de l’agriculture proche des chasseurs. Il considère la souffrance animale comme un non-sujet, et il souhaite faire muter le modèle agricole français vers des fermes usines en favorisant le productivisme et la compétitivité au détriment de l’écologie dont il dit regretter l’impact négatif sur la performance de notre agriculture. (8)

Communication et loyauté avant compétence et assiduité

Au PS et au Modem, les nominations témoignent essentiellement d’un sacrifice de la compétence au profit de la communication. Sans aucune formation en droit civique, François Bayrou est promu garde des Sceaux. Sans aucune expérience en sécurité publique et maintien de l’ordre, Gérard Collomb se retrouve à l’Intérieur . De même, Bruno Lemaire est responsable des finances sans le moindre diplôme en économie, et le ministère de la Défense (rebaptisés pompeusement ministère des armées, les pacifistes apprécieront) est offert à une spécialiste de la Commission européenne (Sylvie Goulard). La protégée de Bayrou, Marielle de Sarnez, trouve également sa place au rang des ministres nommés par « copinage » malgré des soupçons d’emplois fictifs.

Médiapart pointe également du doigt les records d’absentéisme de Bruno Lemaire, François Bayrou et Gérard Colomb aux parlements. Une drôle de façon de « renouveler la vie politique ». (9)

Les lobbies et le privé au cœur du gouvernement

Enfin, la fine équipe de monsieur Macron se distingue par une proportion de ministres issus de la société civile. On retrouve ainsi au travail une ancienne DRH de Nestlé, spécialiste des conflits sociaux côté patrons et récemment reconvertie comme lobbyiste à l’exportation. Elle n’a nommé rien de moins que l’ex vice-président du Medef à la tête de son cabinet ministériel. Ce symbole n’est pas une exception. De nombreux lobbyistes se retrouvent dans les cabinets, tandis que les risques de conflits d’intérêts se multiplient au sein de l’équipe présidentielle. Le scandale lié à l’affaire immobilière de Richard Ferrand ou les révélations concernant l’enquête pour abus de confiance dont est objet Marielle de Sarnez présagent de nombreuses autres déconvenues en devenir. Selon le décompte du journal Marianne, 17 lobbyistes professionnels sont candidats à la députation sous les couleurs d’En Marche, auxquels viennent s’ajouter de nombreux hommes d’affaires et consultants (10).

Nicolas Hulot apparaît comme la seule lueur d’espoir de ce gouvernement par ailleurs profondément hostile aux notions d’écologie.

4) Le gouvernement Macron et la lutte des classes

Pour terminer, nous devons mentionner ce qui semble être la finalité de l’équipe Macron : livrer une véritable guerre de classe et imposer par la force la destruction du modèle social français.

Les révélations de Médiapart sur l’agenda présidentiel démontrent une volonté d’agir très vite et par ordonnance pour modifier profondément l’organisation du travail. Alors que la loi El-Khomri prend tout juste effet, le président prévoit d’imposer une loi étendue qui entrera en vigueur dès septembre 2017. Le contenu commence à s’esquisser. (11) D’après Bastamag, la renégociation à la baisse des salaires et à la hausse du temps de travail viendra s’ajouter à la réduction de la rémunération des heures supplémentaires et aux facilités de licenciement mises en place par la loi travail de 2016. Des hypothèses confirmées par les révélations du Parisien, tandis que le gouvernement entretient le flou avant les législatives dans un pur déni de démocratie. (12)

La suite du projet présidentiel tient d’une véritable guerre économique qui vise à organiser le transfert des richesses des travailleurs et retraités de la classe moyenne vers les plus riches. La hausse de la CSG (payée par tous les Français) coûtera plus de 250 euros par ans aux petites retraites. Elle doit financer la suppression des cotisations chômage (auquel les retraités ne cotisent pas… pour de bonnes raisons !) et d’assurance maladie. Les investissements boursiers et les œuvres d’art ne seront plus assujettis à l’ISF, tandis qu’une flat tax sur le capital devrait doubler l’imposition des petits épargnants et, inversement, réduire significativement les taxes sur les très hauts revenus. (13)

La fin du système de retraite actuel et la suppression de 120 000 fonctionnaires assurant les services publics sont également au programme de la première année du gouvernement.

Pour faire avaler cette gigantesque couleuvre aux Français, Emmanuel Macron compte sur un ensemble de facteurs.

  • Le recours aux ordonnances, facilité par une majorité absolue au parlement et une opposition constituée essentiellement de députés LR et PS se revendiquant de la majorité présidentielle.
  • Un système médiatique sous le charme et incapable de formuler la moindre opinion critique (14)
  • La prolongation de l’État d’urgence qui devrait permettre de cadenasser les mouvements sociaux. Le porte-parole du gouvernement, M. Castaner, ne s’en cache pas lorsqu’il déclare que « le blocage ne sera pas toléré ».

Quel que soit notre bord politique, cette dérive autoritaire devrait nous préoccuper. Outre le fait que la France pointe à la 44e place du classement international sur la liberté de la presse, un rapport accablant de l’ONG Amnesty International démontre point par point un « inquiétant recul du droit à manifester en France » (15).

Conclusion

Au-delà de la formidable manœuvre de stratégie politique qui devrait permettre au président de s’octroyer les pleins pouvoirs au parlement suite aux législatives, la composition du gouvernement est riche en enseignements politiques. On retiendra la confirmation de l’équivalence entre PS, LR et LREM. Une droitisation historique et une prise de pouvoir incontestable du milieu des affaires. Tout cela dans le but de déconstruire les acquis sociaux au nom du profit, de la compétitivité et de l’idéologie néolibérale.

Notes et références :

  1. Lire ce portait détaillé des 18 membres du gouvernement Macron sur Médiapart
  2. Nous avons démontré la compatibilité ou équivalence du PS et du LR dans cet article.
  3. Voir cette vidéo ludique et explicative du chercheur en sciences politiques Thibault Jeandemange(publié via YouTube par Médiapart)
  4. Marianne publie une analyse intéressante de la composition des investitures En Marche, même si certains arguments restent assez « décoratifs ». 
  5. Parmi les nombreux articles de synthèse sur le sujet, on recommandera cette lettre ouverte du journaliste Jacques Cott ; l’analyse publiée dans le Monde Diplomatique de juin 2017 ou ce résumé d’Acrimed.  
  6. Pour vous en convaincre, il suffit de comparer les programmes de LR et Macron sur ces thèmes. Et à propos du Conseil constitutionnel (composé de socialistes et de LR), cette vidéo et ces sources  apporteront un éclairage décisif.
  7. Pour se rendre compte de l’étendue de la conception libérale et réactionnaire de l’école, cet article complaisant de Libération permet de se faire une première idée (les commentaires du livre sur Amazon sont moins pudiques). 
  8. Idem 1)  
  9. Idem 1)
  10. Idem 4)
  11. Cet excellent article de Bastamag reprend les principaux projets du gouvernement Macron en compilant son programme et ses déclarations. 
  12. Les révélations du Parisien (version papier) résumées sur la version numérique ici.  Pour ceux qui n’ont pas l’opportunité d’acheter le journal, Marianne propose un résumé efficace intitulé « Pire que la loi El-Khomri »
  13. Romaric Gaudin démontre le transfert de richesse de la classe moyenne vers les 1% les plus riches dans cet article détaillé. Il démontre également l’inefficacité des réformes structurelles dans un autre article que nous avions repris dans notre billet « l’espoir Macron ». 
  14. Lire « Un barrage peut en cacher un autre », le monde diplomatique, juin 2017. Citation : « le second tour aura donné à voir les grands médias pour ce qu’ils sont, une force politique dont on oublie de compter le temps de parole ».
  15. À ce sujet, lire cet article qui résume parfaitement le rapport d’Amnesty International


Une réaction au sujet de « Le gouvernement Macron pour les nuls »

  1. Bonjour

    Interessant, je partage
    Cette situation est inquiétante et est la base d’une dérive autocratique oligarchique

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